ANNA CHIRESCU, GRÉGOIRE SCHALLER ET FLORIAN PAUTASSO, DIRTY DANCERS

ANNA CHIRESCU, GRÉGOIRE SCHALLER ET FLORIAN PAUTASSO, DIRTY DANCERS

Dirty Dancers mêle les disciplines et les références dans une succession de tableaux autonomes. L’appropriation de ce large répertoire par les trois interprètes interroge la définition de la « performance » dans les domaines du sport et de la création contemporaine (arts plastiques, théâtre, danse). Alimentées par une critique de l’autorité, leurs recherches sur le mouvement fait la part belle à l’humour et au détournement.

« Elle ne regarde pas face »

Un carré bleu délimite l’espace de la représentation. En dehors, un banc et des accessoires de sport évoquent le vestiaire d’un gymnase où commence l’échauffement. A tour de rôle, les trois dirty dancers interprètent chacun·e à leur manière la chorégraphie créée par Yvonne Rainer pour Trio A (1978). Des gestes simples du quotidien sont volontairement réalisés sans l’emphase qui caractérise la danse académique.

Après Grégoire Schaller (plasticien) et Anna Chirescu (danseuse), Florian Pautasso (comédien et metteur en scène) se livre à l’exercice. La jeune femme prend la parole pour guider les mouvements de ce dernier. Les indications données au performeur sont autant de commentaires qui, en usant de détours mnémotechniques, offrent au public un aperçu du processus d’interprétation à l’oeuvre pendant les répétitions.

Avec cette reprise, Dirty Dancers interroge la place de la copie dans l’enseignement traditionnel. Quelle attention accorder aux idoles et aux icônes ? Un modèle peut-il vraiment être reproduit à l’identique ? Quelle place donner à la subjectivité de celui ou celle qui va l’imiter ? Quelle limite se fait entendre dans cette tentative de recréer du même ?

Entre description et injonction, la phrase « elle ne regarde pas face » contient à la fois le désir de déjouer l’illusion de l’imitation et celui de mettre à mal une certaine conception de la théâtralité. L’effet miroir et le spectaculaire sont évacués ; ne reste que le corps de l’interprète dans son intention et sa vulnérabilité.

A ce regard oblique répond la transversalité du projet. La question du modèle se déplace alors vers celle de la définition d’un domaine artistique. A la croisée des arts plastiques, du théâtre et de la danse, Dirty Dancers brouille les frontières entre les domaines de la création contemporaine. Affiliée ni à l’une ni à l’autre, ou à toutes à la fois, la proposition « salit » l’idéal d’une discipline « pure ». Elle fait de la scène un lieu à part, hors des zones de confort que peuvent former les distinctions académiques. Le plateau devient un terrain où rejouer les relations entre mouvements, identités et hiérarchies.

« Fais un truc à toi ! »

Comme la performance sportive, la performance artistique vise souvent la prouesse technique. Vêtue d’un justaucorps aux couleurs du drapeau roumain, Anna Chirescu imite les gestes de Nadia Comăneci, première gymnaste à avoir obtenu la note parfaite de 10 aux Jeux Olympiques (1976). Mais ses grimaces suggèrent une réalité plus contrastée. Quelles souffrances se cachent derrière cette apparente facilité ? Quels efforts sont nécessaires pour maîtriser son corps et le conformer aux postures prescrites ?

Inversant les rôles distribués plus tôt, la danseuse enchaîne ensuite des gestes dictés par Florian Pautasso, endossant la chemise de l’entraîneur et du chorégraphe. Les questions se transforment en ordres accompagnés de coups de sifflet ; d’abord circonscrits aux domaines de la gymnastique et de la danse, ils finissent par évoquer des phénomènes sociaux : « les cuisses qui ne se touchent pas », « la division verticale du travail », « le cuisinier indigène », « le commerce triangulaire », « la pyramide hiérarchique »… puis « un Heil » dont l’exécution est retardée par Anna Chirescu, hésitant visiblement à obéir.

L’exposition des mécanismes de domination et de soumission auxquels les interprètes sont confrontés dans leur pratique artistique permet d’évoquer d’une autre manière un rapport à l’autorité. Quelle part d’autonomie créative subsiste quand le pouvoir de décision revient à quelqu’un d’autre ? Comment inventer un geste original quand on a été habitué à en répéter et à en citer d’autres, légitimés par l’institution (le conservatoire, les écoles d’art…) ? Quelle valeur donner au libre arbitre et à la propriété intellectuelle au sein de ces hiérarchies ?

« Comment on fait ? »

Comme pour répondre à cette question lancée à la volée, le tableau suivant rassemble le trio dans une chorégraphie où l’autodérision l’emporte. Sur Words don’t come easy de F.R. David, les interprètes détournent avec humour des mouvements issus d’un répertoire savant et populaire.

« Comment on fait ? » révèle les fondements d’une méthodologie de travail où la communication est nourrie par l’observation et l’attention à l’autre. A trois, à deux ou seul·e sur scène, leur désir de repousser leurs propres limites – en partie tributaires de celles de leurs disciplines respectives – évolue dans un contexte bienveillant où s’estompe la distinction entre l’ « amateur » et le « professionnel ».

Quand Grégoire Schaller chute, fait mine de soigner son pied puis simule son autodévoration ; quand il reprend, en modifiant progressivement son rythme, une chorégraphie associée à une musique populaire ; quand Florian Pautasso chante – seul et ridiculement mal – une chanson d’amour face au public ; quand ces deux derniers offrent une nouvelle version de la Macarena ; ou quand Anna Chirescu réalise son dernier solo, les autres performeur·euse·s sont à vue et regardent le spectacle.

Dirty Dancers offre ainsi un modèle optimiste de collaboration et de transdisciplinarité. La pièce exprime avec justesse et sincérité les questionnements d’une génération d’artistes qui cherchent à dépasser l’hermétisme des catégories et des hiérarchies existantes.

Texte Ida Simon-Raynaud © Point contemporain 2019

 

Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS © Vinciane Lebrun-Verguethen
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS © Vinciane Lebrun-Verguethen
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso, DIRTY DANCERS © Vinciane Lebrun-Verguethen

 

Conception
Anna Chirescu et Grégoire Schaller

Interprétation
Anna Chirescu, Grégoire Schaller et Florian Pautasso

Conception visuelle
Grégoire Schaller

Collaboration artistique
Florian Pautasso

Musique
Simon Déliot

Lumière
Florian Leduc

Regard extérieur
François Maurisse

Transmission de Trio A
Manou Phuon

Photographies
Vinciane Lebrun-Verguethen

Production
Anna & Grégoire

Coproduction
La ménagerie de verre, Paris
www.menagerie-de-verre.org

 

 

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