ASIA NOW 2018 – GALERIE MARIA LUND, Paysage coréen

ASIA NOW 2018 – GALERIE MARIA LUND, Paysage coréen

“Je m’étais dit que si je pouvais rire et m’énerver avec des Coréens, alors je pourrais travailler en Corée.”
Maria Lund, galeriste

Pour la galeriste danoise Maria Lund l’art est d’abord un langage. Une forme particulière de communication qui passe par la maîtrise d’un outil et qui, parce que “chaque œuvre est le début de la suivante” est le développement nourri et continu d’une réflexion. Loin des regards distants et compatissants, des visions nombrilistes de l’art qui se contemplent dans le faire, l’art coréen se caractérise par une authenticité et une sincérité marquée par une empreinte de soi, une prise de parole dans un pays ayant subi de graves traumatismes, ceux d’une occupation japonaise durant un demi siècle et une des guerres des plus meurtrières suivi de la division Nord-Sud. Pour la deuxième année consécutive Maria Lund fait le choix de présenter à la foire Asian Now les oeuvres de trois artistes coréens. Le cadre à la fois grandiose d’un hôtel particulier situé Avenue Hoche dans le 8e arrondissement de Paris et le caractère intimiste des salles, se prêtent particulièrement bien à révéler le caractère émotionnel des œuvres des artistes asiatiques. Une émotion qui, pour Lee Jin WooMin Jung-Yeon et Shoi, passe par l’inscription dans le paysage d’une réalité historique et contemporaine douloureuse et endeuillée, une manière d’appréhender métaphoriquement les expériences vécues.

 

Maria Lund, quel lien vous unit, vous qui êtes d’origine danoise, avec la scène artistique coréenne ?

C’est un lien très intuitif, avec une attirance pour le caractère assez simple et même minimaliste du travail des artistes coréens que l’on retrouve dans ma culture à travers l’art et le design, mais aussi une sensualité dans les textures et les matériaux. À cela s’ajoute une proximité avec la nature qui est très présente en Scandinavie. Tous ces rapprochements entre deux pays situés de part et d’autre de la planète ont été frappants pour moi quand j’ai visité la Corée. Les objets de la période Silla (environ 400-1000), avec une telle simplicité des formes, rappellent des objets de la période viking danoise. Une proximité dans le langage des formes à une même période et dans des régions si éloignées et qui témoignent d’une même sensibilité est très étonnant. Si beaucoup de Coréens aujourd’hui se sont convertis au christianisme, une forme de chamanisme demeure très ancrée dans leur culture. Un parallèle aux pays Nordiques et l’Allemagne où la nature était traditionellement habitée et les esprits toujours très présents. Nos sensibilités se rejoignent sur de nombreux points. À ajouter aussi le fait que la Corée, qui est une péninsule,  n’est pas une terre de transit comme ont pu l’être la Grèce, l’Italie… et a donc développé comme les pays du Nord au climat très rude, et de par sa géographie, une culture très spécifique et homogène.

 

Min Jung-Yeon et Shoi avez-vous aussi ressenti ces liens entre la pensée coréenne et danoise ?

Min Jung-Yeon : Il est en effet possible de faire de nombreux rapprochements. Un critique d’art contemporain disait qu’aucune religion introduite en Corée n’avait échoué car c’est un pays qui absorbe tout, où toute religion est considérée comme chamanique. Les Coréens marient naturellement les deux conceptions. Le chamanisme est pour les Coréens une cérémonie pour faire la fête car c’est quelque chose que nous adorons. Elle est une forme d’expression de soi. Il ne s’agit pas de rire ou de danser, mais de libérer une émotion qui peut être, selon les circonstances, joyeuse ou triste. On retrouve des conceptions similaires dans le fado au Portugal ou le flamenco, qui sont des expressions très fortes déployant toute une dramaturgie marquée de manière simultanée par la fête et le deuil.

 

Une manière d’accueillir d’autres pensées, un rapport à l’autre ?

Maria Lund : De nombreux Coréens se sont convertis à différents types de protestantisme et moi-même qui, sans être forcément pratiquante, viens d’une culture protestante depuis six siècles retrouve une manière d’être, une attente envers l’autre qui fait que j’ai pu de manière assez naturelle travailler en Corée.

 

Ces cultures coréennes et danoises, très ancrées à la terre et aux éléments, ne montrent-elles pas une approche de l’art contemporain moins conceptuelle ?

Maria Lund  : Cette perception relève d’un choix personnel qui tend vers des travaux qui, tout en déployant une grande force, montrent une extrême délicatesse dans la pensée comme dans la forme. Les œuvres des artistes coréens dont je présente le travail sont les fruits d’un réel travail, de la maîtrise d’outils, de réflexions poussées, pour lesquels j’ai beaucoup de respect.

Min Jung-Yeon : Il est très important de savoir maîtriser les outils pour exprimer vraiment ce que l’on veut. Le système coréen impose de passer un concours de technique pour intégrer une université. Les cours dispensés ne sont plus dédiés aux outils mais sont plutôt méthodologiques afin d’apprendre à développer une pensée prenant appui sur les sciences humaines comme la philosophie, la littérature, l’histoire de la langue, la politique, l’anthropologie, et posant la question essentielle de “pourquoi fait-on cela ? “. Des dialogues toujours très ouverts et très nourris avec les idées qui sont convoquées. Des liaisons entre production et les différents domaines que je n’arrivais pas à faire immédiatement et que je perçois maintenant. Aux Beaux-Arts de Paris (dans l’atelier de Jean-Michel Albérola), les discussions avec les professeurs m’ont permis de faire le lien entre la théorie et la pratique et de comprendre  ce que ce que j’étais en train de faire. Maintenant dès que je reçois une information politique ou liée au domaine social, elle prend forme naturellement dans mon travail.

Shoi : Mon itinéraire a été un peu différent car j’ai fait des études pour être éducatrice pour les jeunes enfants. J’ai fait le choix de ne pas suivre l’éducation dispensée en Corée et je suis venue en France pour apprendre, en intégrant directement la 3e année en École des Beaux-Arts, comment m’exprimer avec l’art. En arrivant à Paris je suis d’abord rentrée à l’atelier de Vilmouth qui est un artiste très conceptuel. J’ai beaucoup aimé car cela me permettait de vraiment développer mes réflexions, de traiter à travers le langage des sujets très important pour moi comme le féminisme. En passant dans l’atelier de Giuseppe Penone , qui est un artiste de l’Arte Povera, j’ai complètement réorienté ma démarche.

 

Une des particularités de l’art coréen, plastique, cinématographique, n’est-elle pas ce caractère intime pouvant devenir très troublant ?

Min Jung-Yeon : Une de mes expositions personnelles, il y a plusieurs années s’appelait justement “la beauté troublante”. À Asia Now, je présente des œuvres qui, tout en étant très simples, dégagent une grande force. J’ai composé plusieurs grands formats constitués de surfaces dessinées au crayon, qui est un matériau très dur, et de coulures d’encre qui renvoient à la liquidité. Une dualité qui exprime une vision de la Corée que je ne ressens pas comme une division mais comme l’image du couple. Longtemps, les deux moitiés ont eu l’idée de la réunification ou de la guerre dans le but d’abolir l’autre. Je pense qu’à présent les Coréens ont abandonné toute velléité et qu’ils ont cette envie de simplement coexister en respectant l’identité de l’autre. C’est quelque chose que je retransmets à travers l’association de matériaux, le tissage, des formes, des matériaux plus légers ou plus lourds, des lignes tantôt fines ou tantôt épaisses.

Maria Lund : Cette dimension intime est pour moi l’expression d’une forme de sincérité et de profondeur. Je ressens ce désir de la part des artistes coréens d’amener de vrais enjeux éthiques peut-être parce qu’ils ont grandi et vivent encore dans une réalité où tout n’était pas simple d’un point de vue politique. En Corée, l’individu est amené à affronter intimement toutes ces grandes questions que nous en Occident avons l’illusion d’avoir résolu et qui maintenant sont d’une brûlante actualité. Ce caractère troublant est présent dans les œuvres de Lee Jin Woo qui combine un papier traditionnel de fibres de murier – le « Hanji » semi-transparent blanc cassé, avec du charbon de bois écrasé. Des œuvres composées de dizaines de strates de papier qui peuvent atteindre plusieurs centimètres d’épaisseur et qu’il gratte avec une brosse métallique pour retrouver la matière sédimentée, ce qui crée un relief plus profond, plus prononcé. J’ai connu Shoi à travers une performance très intense de 3h30 où elle gonflait de son souffle des ballons jusqu’à remplir tout l’espace du sous-sol de la galerie. Étant asthmatique, la difficulté était d’expirer alors que l’on a toujours cette impression que le souffle ne veut pas sortir. Elle conçoit des oeuvres très inspirées d’elle-même où elle représente des mondes sous-marins peuplés des petites figures féminines qui sont la métaphore d’espaces de liberté et dont la forme, avec une partie inférieure et supérieure, évoque la jarre dite de lune. Un travail d’une grande finesse, à la fois poétique et humoristique avec parfois un côté quelque peu animal, très instinctif, comme ses représentations de femmes sans têtes ni bras résumant la figure féminine à l’enfantement.

Shoi : Je travaille toujours à partir de ma propre expérience et avec une dimension toujours très personnelle. Je me suis longtemps demandé comment je pouvais aborder le thème du féminisme et, à travers lui, parler de ma famille qui était très cloisonnée avec cette représentation figée du foyer et de la place que chacun doit y occuper. Ma tante ne cessait de me dire qu’une femme ne devait pas sortir me répétant que l’on ne laisse pas un bol de céramique à l’extérieur parce qu’il peut être cassé. Même si on essaye d’échapper à ces représentations, elles restent ancrées en nous. Le corail symbolise la famille et plus précisément les notions de foyer et de maternité.

 

Ne vous incombe-t-il une certaine responsabilité avec ce pouvoir de prendre la parole alors que les générations précédentes en ont été privée ?

Min Jung-Yeon :  Je ne pense pas que ce soit une responsabilité mais plutôt une chance.  Même quand on n’a pas le droit de s’exprimer, il y a toujours d’autres manières de le faire. Ma famille a toujours refusé que ma mère devienne artiste, ce qu’elle devait accepter. Ainsi, tout ce qu’elle faisait était une forme d’expression artistique. Elle pratiquait la broderie, la calligraphie toute seule à la maison, sa manière de cuisiner en était aussi une forme. Sa gestuelle est encore très présente dans mon propre travail de manière très naturelle. Certaines pratiques comme la poterie n’entrent pas dans le registre de l’art, mais pour moi c’est bien une forme d’art. Il est vrai que je suis très attentive à l’avis de mon père même s’il n’est pas versé dans l’art. Il a toujours un regard très juste sur ma palette même s’il n’a pas étudié la théorie de l’art. Je communique beaucoup avec mes parents car ce sont eux qui m’ont ouvert à l’art.

Shoi : Même si d’un point de vue personnel, j’ai fait dès l’âge de 14 ans ma propre voie, j’ai toujours été très à l’écoute de mes professeurs.

Maria Lund : Faire malgré tout est une forme de résistance silencieuse. Cela a été le cas de toute la génération des artistes de Dansaekwha (une forme d’Arte Povera minimaliste spéfiquement coréenne). Ce qui m’a beaucoup frappé dans cette liberté de s’exprimer, est la différence entre la culture danoise, très égalitaire, très émancipée, où personne ne doit penser qu’il est plus qu’une autre, où la notion de maître n’existe plus, alors que la culture coréenne a préservé ce respect et cette humilité à l’égard des maîtres. Pour moi qui ai grandi dans cet esprit très irrévérencieux propre à ma culture de vouloir réinventer le monde, je trouve très beau ce respect de la tradition à condition qu’elle admette l’évolution et la rupture.

 

 “Sur cette question de la prise de parole, je dirais qu’il y a ce contraste très particulier, entre la finesse, la discrétion même des Coréens et leur manière directe d’entrer dans le vif du sujet avec des propos ou des questions qu’un Occidental ne dirait jamais.” Maria Lund

 

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain

 

Infos pratiques

Asia Now, du 17 au 21 octobre 2018

9 Avenue Hoche 75008 Paris
www.asianowparis.com

www.marialund.com/fr/

 

Visuel de présentation : Min Jung-Yeon | Under my skin | 99,5 x 109 cm | acrylique et crayon sur papier | 2018. Courtesy artiste et Galerie Maria Lund.

 

 Lee Jin Woo | sans titre | 118 x 160 cm | charbon de bois et papier Hanji | 2017
Lee Jin Woo | sans titre | 118 x 160 cm | charbon de bois et papier Hanji | 2017

 

Min Jung-Yeon | Peux-tu devenir une montagne | 20,5 x 31,3 cm | aquarelle et crayon sur papier | 2018
Min Jung-Yeon | Peux-tu devenir une montagne | 20,5 x 31,3 cm | aquarelle
et crayon sur papier | 2018

 

Lee Jin Woo | sans titre | 50,5 x 73,5 cm | charbon de bois et papier Hanji | 2018
Lee Jin Woo | sans titre | 50,5 x 73,5 cm | charbon de bois et papier Hanji |
2018

 

Min Jung-Yeon | Our long summer in the rain | 94 x 94 cm | aquarelle, encre de Chine et crayon sur papier | 2018
Min Jung-Yeon | Our long summer in the rain | 94 x 94 cm | aquarelle, encre
de Chine et crayon sur papier | 2018

 

Shoi, Regarde maman, je suis comme toi acrylique sur papier 77 x 57,5 cm - 2017
Shoi, Regarde maman, je suis comme toi
acrylique sur papier
77 x 57,5 cm – 2017

 

Shoi, In the vase (2) Stay - Sorry faïence, glaçure 22 x 19,5 x 9 cm - 2017
Shoi, In the vase (2) Stay – Sorry
faïence, glaçure
22 x 19,5 x 9 cm – 2017

 

 

ASIA NOW 2018 – GALERIE MARIA LUND, Paysage coréen
5 (100%) 3 votes



11 Partages