BENOÎT TRAVERS – ÉBRÈCHEMENT ÉCHAFAUDAGE – ATELIERS BONUS – NANTES

BENOÎT TRAVERS – ÉBRÈCHEMENT ÉCHAFAUDAGE – ATELIERS BONUS – NANTES

Avec obstination, Benoît Travers martèle. Il martèle la matière, mettant son corps à l’épreuve des pièces de métal qu’inlassablement il attaque, coup après coup après coup, y laissant les traces irrégulières et répétitives – mille fois, dix-mille fois renouvelées – de son obstination à lui imprimer des stigmates. Mais le métal a la peau dure ; il ne se laisse pas (a)battre facilement. Si les coups de burin du sculpteur donnent forme à la matière, Benoît Travers s’attaque à la forme existante, la déforme, l’informe. Le geste, simple, unique, répétitif, vain dira-t-on peut-être, opère une métamorphose inverse à celle du sculpteur. L’objectif cependant n’est pas de briser mais d’ébrécher. Ébrécher volontairement, rigoureusement, continuellement jusqu’à la limite de la destruction. D’un geste maladroit faire un geste délibéré, maîtrisé. D’un geste destructeur faire un geste créateur.

Le matériel de chantier et le mobilier urbain parmi lesquels Benoît Travers choisit ses objets n’ont d’abord pas d’autre valeur que celle de leur fonction. Ils ne changent de statut qu’au fur et à mesure de l’intervention de l’artiste percussionniste. L’objet, trivial, utile, manufacturé, devient œuvre, résultat d’une épreuve de force sisyphéenne qui met à mal la robustesse des objets et fragilise leur structure. Reprenant les gestes rudes et avides qui arrachent la matière brute à la terre – des coups de pioche du mineur aux coups de hache du bucheron – l’artiste tranforme à nouveau la matière transformée. Les coups effacent la facture industrielle, lisse, géométrique, et donnent aux surfaces un aspect vibrant et sensible.

Le démantèlement des objets, le retour à des formes schématiques, intéresse également l’artiste dont le faire consiste en partie à défaire. Sous ses coups, les jerricans s’ouvrent et s’aplatissent, les boites à outils se disloquent, victimes des instruments mêmes qu’elles abritaient. Mais c’est autant dans leur forme que dans leur relation à l’espace que les éléments s’autonomisent. Les fragments déployés des boites à outils s’enroulent et s’agrègent pour s’ériger en un totem aux couleurs primaires ; l’échelle, rendue inutilisable, abdique sa fonction et s’horizontalise ; vestige de travaux achevés, un échafaudage chancelant continue de se dresser dans le vide, tandis que ses stabilisateurs, contraints par la force de passer d’une section ronde à carrée, semblent désormais supporter l’architecture – le gros œuvre dirait l’ouvrier – malgré leur évidente instabilité.

Sur la plate-forme de l’échafaudage, seule partie demeurée intacte, Benoît Travers présente la vidéo de Variations Wittgenstein, une performance à deux voix et quatre bras réalisée en 2017 avec l’auteur Stephan Riegel. De la documentation vidéo de ses performances, Benoît Travers fait des pièces à part entière. Filmées en caméra subjective par un dispositif de captationtractée aléatoirement au ras du sol, les images nous emmènent « au cœur de l’action ». Dans le cas des Variations, on assiste ainsi à l’ébrèchement d’une palette de bois quiretrouve, au rythme des coups, l’aspect et l’essence de sa matière d’origine, fibreuse, organique. Originellementaccompagnée d’une lecture d’extraits du Cahier Bleu (1934) de Ludwig Wittgenstein – qui quitta un temps la philosophie pour se consacrer à la construction d’une cabane au fond d’un fjord norvégien – cette performance inaugurale du travail d’ébrèchement se présente comme une méditation par et sur l’effort physique.

C’est une cabane de l’ère industrielle, froide et métallique, que Benoît Travers métamorphosera quant à lui dans une prochaine phase de son projet. Enfermé jour et nuit dans une cabane de chantier transformée en habitat temporaire, il en martèlera sans relâche l’intérieur jusqu’à distendre les murs et faire enfler la structure comme un tissu organique sous l’effet d’une respiration. En étendant l’échelle et la temporalité de son processus performatif, l’artiste repousse encore les limites, les siennes autant que celles des objets.

Enfin, si les sculptures de Benoît Travers ne se conçoivent pas sans l’effort du corps, que l’on perçoit dans chaque impact, elle sont tout aussi indissociablesdu tapage qui préside – littéralement – à leur création et que l’on devine même dans le silence de leur restitution. Pour accompagner ses installations, l’artiste proposera aussi bientôt une performance sonore, comme un écho ré-activable du geste performatif. Percussions, sirènes d’alarmes manuelles et musique assistée par ordinateurse répondront dans une composition inspirée du procédé de déphasage inventé par Terry Riley et John Cage dans les années 1960-1970. Répétitions, étirements et compressions rythmiques : la matière sonore de la performance sera façonnée par les mêmes processus que la sculpture de l’endurance pratiquée par l’artiste. Ainsi, dans l’espace résonneront encore les coups, le prix de l’acharnement de l’artiste, livré à nos yeux comme à nos oreilles.

Texte Clara Muller © 2019

 

Benoît Travers
Né à Rennes, en 1974.
Vit et travaille à Nantes.

www.benoittravers.blogspot.com

 

Visuel de présentation : vue de l’exposition de Benoit Travers, Ebrèchement échafaudage phase 1, © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers Ebrèchement échafaudage, 2018, aluminium, plastique, 150 x 80 x 425 cm © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers Ebrèchement échafaudage, 2018, aluminium, plastique, 150 x 80 x 425 cm © Photo Sylvain Bonniol

 

Benoit Travers Ebrèchement échafaudage, 2018, aluminium, plastique, détail © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers Ebrèchement échafaudage, 2018, aluminium, plastique, détail © Photo Sylvain Bonniol

 

Benoit Travers ébrèchement échafaudage, 2018, détail
Benoit Travers ébrèchement échafaudage, 2018, détail

 

Benoit Travers Ebrèchement échelle, 2017, aluminium, 06 x 34 x 220 cm, © Photo Philippe Piron
Benoit Travers Ebrèchement échelle, 2017, aluminium, 06 x 34 x 220 cm, © Photo Philippe Piron

 

Benoit Travers, 2018, dispositif vidéo, plate-forme échafaudage, © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, 2018, dispositif vidéo, plate-forme échafaudage, © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, 189 x 08 cm, © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, 189 x 08 cm, © Photo Sylvain Bonniol

 

Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, Détail 1 © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, Détail 1 © Photo Sylvain Bonniol

 

Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, Détail 2, © Photo Philippe Piron
Benoit Travers, Ebrèchement boites à outils, 2017, 2 boites à outils en acier, Détail 2, © Photo Philippe Piron

 

Benoit Travers, Ebrèchement cuve aspirateur industriel, 2018, acier, pédale de grosse caisse, 106 x 64 x 42 cm, © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement cuve aspirateur industriel, 2018, acier, pédale de grosse caisse, 106 x 64 x 42 cm, © Photo Sylvain Bonniol

 

Benoit Travers, Ebrèchement échelle, 2017, aluminium, détail, © Photo Philippe Piron
Benoit Travers, Ebrèchement échelle, 2017, aluminium, détail, © Photo Philippe Piron

 

Benoit Travers, Ebrèchement panneau de déviation, 2018, acier galavanisé, 62 x30 x 34 cm © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement panneau de déviation, 2018, acier galavanisé, 62 x30 x 34 cm © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement stabilisateurs (détail), 2018, aluminium, plastique, dimensions variables © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement stabilisateurs (détail), 2018, aluminium, plastique, dimensions variables © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement stabilisateurs, 2018, aluminium, plastique, dimensions variables © Photo Sylvain Bonniol
Benoit Travers, Ebrèchement stabilisateurs, 2018, aluminium, plastique, dimensions variables © Photo Sylvain Bonniol

 

 

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