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Revue d'art contemporain

[EN DIRECT] Exposition Alter dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris au 6b

[EN DIRECT] Exposition Alter dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris au 6b

Josef Koudelka et Walker Evans au Centre Pompidou, ORLAN à la MEP, Roger Ballen / Hans Lemmen  au Musée de la Chasse et de la Nature, Sebastião Salgado au 4000 à Pantin…, la première édition du Mois de la Photo du Grand Paris avec 96 expositions organisées dans 32 villes d’Île de France, nous propose une programmation parcourant toute l’histoire et la diversité de ce médium.

C’est dans cette volonté de montrer l’évolution protéiforme de la photographie contemporaine que le 6b intègre un des 3 parcours proposés dans ce bel événement célébrant la photographie contemporaine. 

François Salmeron, quelle a été la proposition du 6b dans ce parcours du Mois de la photo ?

La spécificité d’Alter est d’avoir fait une proposition collective et non monographique, autour de treize artistes qui sont résidents à l’année au 6B et y ont leurs ateliers. Les artistes se sont ainsi réunis pendant plusieurs mois autour de cette thématique, l’altérité, qui les touchait tous. Ils se sont emparé de cette question, et ont pensé une mise en scène commune de leurs images.

Est-ce aussi une façon de dire que le 6b (qui est un bâtiment qui accueille une centaine d’artistes de toutes nationalités et aux pratiques très diverses) repose sur ce principe de l’altérité ?

La notion d’altérité se vit au quotidien au 6b. Pour l’exposition Alter, il y a une vrai sincérité des artistes qui ont créé toutes les pièces de manière spécifique pour l’exposition. Plus encore, ils ont complètement repensé l’espace d’exposition afin que les oeuvres, mais aussi au-delà leur propre démarche, dialoguent entre elles et trouvent des points de résonance.

Est-ce pour cela que l’on a le sentiment qu’il y a presque des thématiques par salle : identité, nature, état sauvage, urbanisation…. bien que les propositions soient toujours très différentes ?

Dans mes échanges avec les artistes, il m’est apparu qu’il existait dans leurs travaux plusieurs thématiques transversales et philosophiques liées à la question de l’autre tels que le portrait, l’intimité, le lien à la nature avec la question intrinsèque du territoire mais aussi celle de la nature humaine et de la condition humaine, et bien sûr celles de la colonisation ou des migrations. Les aspects sociologiques, politiques et historiques de l’altérité sont très présents dans les propositions qui sont ici exposées.

Comment a été pensé l’installation qui introduit l’exposition ?

Positionnée en début de parcours, elle figure la chambre noire d’un appareil photographique. Le visiteur suit un couloir en forme de soufflet, fait un arrêt dans une black box qui fait office de chambre noire avant de déboucher dans l’espace d’exposition par la focale circulaire. Une installation de plusieurs dizaines de mètres dont la construction a été pilotée par Jean-Marc Planchon et a demandé une énergie commune pour sa réalisation avec, pour point final, l’idée d’entrer dans la lumière et la visée de l’objectif avec un regard neuf sur le monde.

L’installation ne pose-t-elle pas par sa configuration la question de l’appareil photo lui-même, du sujet et de l’objet, car on se retrouve à un moment donné des deux côtés de l’objectif ?

La question à se poser est la suivante : quelle image produit l’appareil photo ? Car souvent, on a tendance à ne pas interroger l’image photographique en tant que telle. Lors d’une exposition photo, très vite est mis en évidence la carrière de ou des artistes, leurs différents projets ou voyages surtout pour les photoreporters avec tout cet imaginaire que l’on a des Cartier Bresson, etc. Rarement, on se dit qu’il y a un appareil photo comme point de départ et qu’équipé de celui-ci le regard posé sur le monde, sur les choses et les êtres humains devient particulier. Il est aussi différent qu’une peinture, un dessin ou un film.

Dans cette thématique de l’altérité, plusieurs artistes ont travaillé sur la disparition. N’y-t-il pas cette volonté de retenir cet autre que l’on cherche à faire disparaître ? 

Je crois que cette lecture est très juste. Je pense que les artistes avaient lors de la préparation de l’exposition pleinement conscience de cette menace de disparition de l’autre que font peser les politiques. Le commissaire Dagara Dakin fait le lien entre le territoire de Saint-Denis et la notion d’altérité dans cette période électorale. La question de l’immigration est une fois encore au centre du débat et se rapporte à la façon dont on perçoit l’autre aujourd’hui. 

Des idéologies très conservatrices ou protectionnistes s’enracinent dans nos sociétés, et avec elles, des défiances par rapport à autrui, avec tout ce qui n’est pas soi ou à l’image de soi. On a tendance à mettre à distance tout ce qui ne relève pas de sa propre sphère, à ne plus considérer l’altérité, ou même à l’effacer. Je pense que l’appareil photo peut rendre visibles des choses que la société veut rendre invisible, rétablir des présences, fixer définitivement un instant.

C’est le cas de la série des Mauvaises herbes (les nommer pour les faire exister) de Damien Gautier, mais aussi des essences rares d’arbres qui s’effacent petit à petit d’Ana Tamayo avant de laisser un espace vide. Cette réflexion sur le vide est présente aussi dans d’autres registres, celui de Robin Dimet avec la pratique du judo dans la série Créer le vide ou bien dans celle de Chloé Belloc Point de regard quand elle cherche à croiser le regard de son frère autiste. Les artistes montrent qu’il est possible de résister à cette disparition progressive. Toutes ces photographies, sans vouloir réduire le champ d’interprétation à cela, entrent en forte résonance avec le contexte social actuel.

La variation des supports n’est-elle pas elle-même une ouverture sur d’autres possibles ?

C’est ce qui fait toute la richesse de l’exposition. La photographie est présentée sous des formes très diverses avec des formats et des supports qui le sont tout autant. Il y a cette idée de jouer avec les frontières du médium !  Au point d’ailleurs que l’exposition peut se concevoir comme une installation globale où chacun aurait son espace.

Dagara Dakin, comment avez-vous rejoint le projet ?

DD :  J’ai essayé d’amener un regard extérieur de commissaire qui échange avec les artistes sur une vision d’ensemble afin d’articuler leur proposition. J’ai participé à la mise en espace des oeuvres avec l’idée que chacun trouve sa place pour s’exprimer dans l’espace d’exposition. Ma volonté était aussi de trouver une forme de narration pour définir comment le visiteur s’engage dans cet espace pensé comme une boîte photographique et où la lumière se fait après être passée dans une phase de révélation avec la lumière inactinique rouge.

Comment avez-vous voulu que s’ouvre cette thématique de l’altérité ?

On y rentre par une approche documentaire en lien direct et même frontal avec le rapport à l’étranger et avec la question des migrants. Il me semblait pertinent que l’exposition s’ouvre avec le travail de Philippe Monges qui nous installe avec Shelter dans un dialogue prolongé avec des migrants. Ensuite, l’espace s’éclate tout autant que se multiplient les thématiques autour de l’altérité.

Chacun peut se créer son propre parcours qui est constitué d’espaces ouverts ou plus intimistes.

Plusieurs propositions portent sur la nature, quels enjeux révèle-t-elle dans la question de l’altérité ?

Elle nous parle de la notion de territoire, de celui qui est urbanisé, normé et contrôlé ou sauvage. Des réflexions portées par le travail sur les mégalithes de Sandrine Lehagre, Sauvages, une rêverie sur le Néolithique mais aussi par celui de Laure Crubilé qui a fait une transhumance avec les moutons de la Ferme du bonheur à Nanterre. Un territoire où les tours continuent à ronger le paysage. On est là sur la disparition de la Nature au profit de l’extension des espaces urbains. Ana Tamayo a photographié à échelle humaine des portraits d’arbres qui disparaissent, tandis que Damien Gautier a fait le portrait de mauvais herbes qui seront sans doute arrachées.

Un dialogue ne vient-il pas s’instaurer avec des portraits humains ?

Avec Miki Nitadori la profusion de fleurs exprime la gratitude envers sa mère qui est décédée. Il y a beaucoup d’émotion dans cette installation et l’altérité, c’est aussi la mémoire de l’autre à qui on pense. C’est pour William Gaye considérer l’autre dans sa manière d’appréhender son environnement. Il a traduit en braille La Chambre claire de Roland Barthes, ce qui n’avait jamais été fait avant. Une façon de transmettre son regard de photographe à des non-voyants. Il parle d’un rapport entre le visible et l’invisible. Une question que soulève Denis Guéville qui fait le lien entre le principe de révélation photographique et le phénomène de photosynthèse. Il y a là une dimension très poétique.

La définition même de l’identité est aussi au cœur de plusieurs propositions…

Dagara Dakin : Les propositions mettent en avant l’idée qu’il ne faut pas considérer qu’une identité est figée. Ceb par ses montages numériques, réalisés à partir des portraits des artistes participants à l’exposition, donne forme par l’image aux interactions qui se sont produits lors du projet. La série Système mnémonique de Jean-Marc Planchon me rappelle, quant a elle, la formule de Rimbaud : «  Je est un autre » et peut évoquer l’idée du dédoublement ou des identités multiples. L’identité comme quelque chose de mouvant. Je repense ainsi à la définition de Aimée Césaire selon qui l’identité est circonstancielle et donc quelque chose qui est toujours en construction.

François Salmeron :  Je pense que dans le contexte actuel, il est important de rappeler que l’identité est quelque chose de multiple, éclaté et polymorphe à un moment où les médias martèlent l’inverse. Il est important de se rappeler que lorsque la photographie est apparue assez tôt au XIXe siècle elle était là justement pour figer une identité et était un instrument de contrôle notamment policier ou administratif. Elle a servi aussi à définir des types humains avec les formes du crâne, du nez… l’altérité était répertoriée et classifiée. Les Sœurs Chevalme reprennent sous forme de fiction ce rapport à la colonisation et de toute son idéologie. Elles en font une fiction avec un caractère tout autant absurde que bien réel.

DD : La proposition des Sœurs Chevalme, intitulée Les Eternels, interroge une certaine conception de l’identité française. Ce titre se rapporte à ces français dits issus de l’immigration. Il interroge le bien fondé de cette dénomination car, qu’importe la génération 1ère, 2ème  …5ème, il semble impossible aux personnes ainsi catégorisées d’échapper à cette appellation qui les situent « éternellement » dans un ailleurs dont certains ne savent presque rien.

FS : Elles utilisent même le terme d’alien qui est la catégorie de l’autre la plus indéfinie, celle que l’on ne peut plus reconnaître.

© 2017 Point contemporain

 

 

Ana Tamayo
Ana Tamayo

 

Laure Crubilé
Laure Crubilé

 

Damien Gautier et Jean-Marc Planchon
Damien Gautier et Jean-Marc Planchon

 

Miki Nitadori
Miki Nitadori

 

Infos pratiques
Exposition Alter
Du 08 au 30 avril 2017
Le 6B
6/10 Quai de Seine
Saint-Denis, 93200 France
www.le6b.fr
Artistes : Chloé Belloc, Ceb, Les Soeurs Chevalme, Laure Crubilé, Robin Dimet, Damien Gautier, William Gaye, Denis Gueville, Sandrine Lehagre, Philippe Monges, Miki Nitadori, Jean-Marc Planchon, Ana Tamayo.

Visuel de présentation : Les Soeurs Chevalme. Photo : Point contemporain

Visuels tous droits réservés artistes.

 

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