[EN DIRECT] DOCUMENTA 14 ATHENES – CHAP. 3 Les deux lieux majeurs

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TOUT L’ÉTÉ RETROUVEZ SOUS FORME D’ÉPISODES HEBDOMADAIRES LE COMPTE-RENDU DE NOTRE CONTRIBUTRICE GRECQUE MARIA XYPOLOPOULOU SUR DOCUMENTA 14.

 
Un regard de l’intérieur porté par cette doctorante en art contemporain, en contact avec les artistes et autres professionnels locaux. Alors que le pays est en crise, que dire des propositions des promoteurs de l’art contemporain qui littéralement font d’un pays en ruine leur terrain de jeu, qui scénarisent dans un décor si authentique et si bienvenue, leurs propos sur le monde contemporain. Quelle distance peut avoir un discours quand il correspond si parfaitement à son contexte ? « Documenter » le monde est-il véritablement un geste artistique ? Qu’apporte la contextualisation au concept artistique ? Eléments de réponse avec Maria Xypolopoulou…
 

« Malgré les bonnes intentions de Adam Szymczyk, cette délocalisation de la 14ème Documenta, a parfois été perçue par les Grecs comme impérialiste, et n’a pas manqué de faire polémique comme le montre la biennale d’Athènes se déroulant simultanément qui est intitulé « en attendant les barbares… ». Certains ne manquant même pas de dénoncer une sorte de « tourisme de crise » et de parler de relents impérialistes et d’un néo-colonialisme culturel. » Maria Xypolopoulou

CHAP. 3 LES DEUX LIEUX MAJEURS

Monter des expositions dans des institutions culturelles publiques fortement affectées par la crise économique a eu pour objectif de les réactiver et de souligner leur rôle fondamental de places démocratiques. Le lumineux Musée National d’Art Contemporain (EMST) qui a nouvellement ouvert ses portes au public à la fin de 2016,  l’École des Beaux-Arts d’Athènes, le Musée Benaki et le Conservatoire National se sont révélés comme des « lieux phares » tout au long de la manifestation dans la capitale grecque.

Conçu par l’architecte grec et ancien élève du Bauhaus, Ioannis Despotopoulos, le Conservatoire National d’Athènes, existant pourtant depuis 1871 en tant qu’institution musicale, a été ouvert en 1959. Bien que la présentation variée qui y a trouvé place renvoie au contexte actuel (crise politique, mise en question des identités, immigration, néolibéralisme…), elle peut être aussi considérée aussi comme un réinvestissement plein d’espoir dans la communauté grecque. Le Conservatoire National d’Athènes a joué un rôle central dans l’organisation de la manifestation.

Musique, sonorité et rythme sont les composantes essentielles de nombreuses œuvres et événements qu’il a accueillis.

Music Room (2017) de l’artiste turque Nevin Aladag est constituée d’un assemblage de meubles ménagers, dont chaque élément a été remodelé comme instrument de musique. La chaise devient guitare. Le bureau devient un carillon. Le tabouret devient tambour. L’oeuvre se fait le témoignage charmant que l’inspiration créatrice peut habiter aussi l’objet fonctionnel du quotidien.

Occupant l’atrium du Conservatoire, l’artiste Daniel Knorr présente l’installation Artist book (2017). L’artiste a collecté des objets abandonnés dans les rues d’Athènes, puis les à insérer et presser dans les livres. Ses découvertes comprenaient un pistolet de 22 millimètres, un étui à fusil, des dessins pour enfants des années 1930, mais aussi des objets plus communs. Des compositions dont la vente pendant tout au long de la manifestation a permis de financer la production de la fumée dans le Fridericianum à Kassel, son autre œuvre présentée dans le cadre de Documenta 14 à Kassel. Comme thème central des publications de Daniel Knorr, né à Bucarest en 1968, se trouve l’archéologie. Ses œuvres se matérialisent sous plusieurs formes : texte, journal, publicité et même une conversation. Chacune de ses productions est portée par la conviction que la réalité peut être représentée de multiples façons, contradictoires mais aussi instables. Il use de l’ironie non comme une finalité mais un outil permettant de la démystifier.

Les visiteurs de Documenta 14 ont pu découvrir l’étonnante installation Zombification (2017) de Kettly Noël qui est surtout connue comme chorégraphe et danseuse contemporaine. L’artiste a été attirée par la danse dès sa tendre jeunesse à Port-au-Prince en Haïti, où elle est née en 1968. Après avoir vécu en Amérique et en France, elle s’est installée en Afrique. Son installation convoque les zombies de la culture Vaudou ainsi que les personnages non-folkloriques incarnant la violence actuelle, mondialisée.

Le récit joue un rôle central dans plusieurs œuvres présentées dans le Conservatoire athénien. Au centre d’un espace en sous-sol, l’artiste sénégalaise Pélague Gbaguidi a bâti une école improvisée.  L’installation TheMissing Link. Dicolonisation [sic] Education by Mrs Smiling Stone (2017) comprend des murs en papier, chacun griffonné avec des dessins figuratifs à base de rouge à lèvres, déchiquetés et rayés, une série de pupitres scolaires verts, une vidéo et un microphone en papier. Sur les bureaux, placés sous de grandes feuilles de papier en verre, sont exposées des images de violence capturées par le photographe sud-africain Peter Magubane au moment de l’apartheid. Pélague Gbaguidi veut attirer l’attention des visiteurs sur la façon dont les héritages d’oppression sont contournés – et donc conservés dans l’Histoire – à travers les systèmes éducatifs. 

Le Musée national d’art contemporain qui occupe une ancienne brasserie, héritage bavarois du roi Othon, est le plus grand lieu de l’exposition d’Athènes. Il accueille sur ses cinq étages les œuvres de plus de 80 artistes qui abordent les questions de l’impérialisme occidental notamment à travers les les prismes de l’économie, du politique et de l’éthique.

Le film de l’artiste congolais Sammi Baloji qui fait partie de l’installation multimédia Tales of the Copper Cross Garden, Episode I (2017) documente le processus fascinant par lequel le cuivre est tiré en fil à partir de lingots brillants et semi-liquides. Il porte sa réflexion sur le rôle de l’Église dans l’entreprise coloniale en Afrique et sur l’histoire douloureuse de l’exploitation du cuivre de la région minière du Katanga en République démocratique du Congo, où il a grandi.

Parallèlement à l’installation de Baloji, la galerie du Musée abrite 22 masques de bois de la série Atlakim (1990-2012), œuvre plutôt conceptuelle liée à l’activisme de l’artiste Beau Dick, décédé quelques jours avant l’ouverture de la Documenta. Beau Dick Luttait pour la défense des droits des autochtones du petit village de Dzawada’enux sur la côte nord-ouest du Canada. Les masques, présentés dans une ronde, nous font penser à la fois aux formes collectives de la danse ou aux rassemblements dans l’ancienne Agora. Les informations que nous connaissons sur la culture des peuples Kwakwaka’wakw (dont Dzawada’enux fait partie) vient par l’anthropologue germano-américain Franz Boas, dont on retrouve des références dans certaines photographies en noir et blanc de 1895 présentées sur un autre étage du musée.

Lois Weinberger présente au dernier étage le projet Debris Field (2010-16). L’artiste dispose dans des coffrets en verre des centaines d’objets trouvés dans la ferme de ses parents dans le Tyrol autrichien. Fragments de tissu, de pièces de monnaie, squelettes d’animaux desséchés et un nombre déconcertant de chaussures, racontent une succession de vies de génération en génération avec beaucoup de simplicité et de poésie. Également présente à ce niveau, l’œuvre Building as Unowned Property (2017) de Maria Eichhorn nous parle dans un tout autre registre de la propriété, comme d’une aliénation.

Texte Maria Xypolopoulou © 2017 Point contemporain

 

Maria Eichhorn, Unlawfully acquired books from Jewish ownership, installation view, Neue Galerie, Kassel, documenta 14, © Maria Eichhorn/VG Bild-Kunst, Bonn 2017. Photo : Mathias Völzke
Maria Eichhorn, Unlawfully acquired books from Jewish ownership, installation view, Neue Galerie, Kassel, documenta 14, © Maria Eichhorn/VG Bild-Kunst, Bonn 2017. Photo : Mathias Völzke

 

Daniel Knorr, Βιβλίο Καλλιτέχνη, 2017, installation view, Athens Conservatoire (Odeion) © Daniel Knorr/VG Bild-Kunst, Bonn 2017. Photo : Mathias Völzke
Daniel Knorr, Βιβλίο Καλλιτέχνη, 2017, installation view, Athens Conservatoire (Odeion) © Daniel Knorr/VG Bild-Kunst, Bonn 2017. Photo : Mathias Völzke

 

Visuel de présentation : Lois Weinberger, Debris Field, 2010–16, installation view, EMST—National Museum of Contemporary Art, Athens, documenta 14, photo: Mathias Völzke. Courtesy Salle Principale, Paris.

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