« En marge » à Memento (Auch)

« En marge » à Memento (Auch)

À Auch, dans un ancien carmel devenu archives départementales avant d’être fermé pendant dix ans, l’espace d’art contemporain Memento a ouvert depuis deux ans. Pour sa troisième édition, l’exposition annuelle « En marge » présente un ensemble d’œuvres de Bertille Bak, Le Gentil Garçon, Benoît Luisière, Pierre Montjaret, Benjamin Paré, Laurent Perbos, Marine Semeria, Xavier Veilhan, et Pauline Zenk & Lilie Pinot. Le choix de ces artistes, dont les pratiques et la reconnaissance diffèrent notablement, intrigue d’emblée. Prenant le plan pour entamer la visite, le nom des salles interpelle également : salle de classement, salon rouge, salle de dépoussiérage, salle poudrée, chambre fleurie, chapelle. Elles révèlent discrètement l’histoire d’un lieu qui a vécu, comme l’indique ces appellations parfois arbitraires comblant l’absence d’archives des plans du carmel (tout aussi paradoxal que cela puisse être pour un ancien lieu d’archives). La poursuite de la visite s’appréhende assez librement, le public pouvant commencer dans un sens ou dans l’autre.

Dans la chapelle, puisque c’est l’endroit qui tend à s’imposer naturellement comme le début de l’exposition, on est confronté à trois cavaliers de Xavier Veilhan positionnés en surplomb. Précédant sa faste période des sculptures à facettes, la petite troupe renvoie à une histoire nationale qui a largement alimenté l’imagerie de l’enfance. En contrebas, ignorant l’injonction à l’ordre, Laurent Perbos nous invite à jouer sur une table de ping-pong courbe. Difficile de respecter les règles du jeu et de garder son calme face à cette déstabilisation constante ! Ce jeu de ping-pong se retrouve dans la conception même de l’exposition : la « table-pipe » devient une métaphore de l’exposition, rebondissant là où on ne l’attend pas. Ainsi, la curieuse présence à proximité, dans deux niches se faisant face, des compositions picturales associées à des photographies de Pauline Zenk & Lilie Pinot. Ces dernières travaillent la temporalité d’une image hybride. L’instantanéité ressentie dans les deux œuvres évoquées précédemment s’efface au profit d’une réflexion sur la mémoire et l’oubli.

Dépassant le cadre d’un thème ou d’un propos clairement posé, cette exposition collective déstabilise ainsi en permanence. Elle ne se développe pas là où on pourrait s’y attendre. Elle déjoue les attentes et laisse dans le doute. Mais on comprend au fil du temps que l’enjeu n’est pas ici d’être efficace ni performant. Il s’agit de tester des possibilités, d’expérimenter et de risquer des connexions. L’exposition se tient sur un fil qui est celui de l’association et de l’intuition sensible. Les différentes œuvres choisies par la commissaire d’exposition, Karine Mathieu, travaillent le rapport à la temporalité humaine dans tout ce qu’elle de plus hasardeux et de plus vain : «  Il s’agit alors d’invoquer ce qui est le propre de l’humain : la délectation, l’euphorie, l’amusement, la réjouissance, le temps libre et la spontanéité, autant de caractères et de sentiments mis en marge par le pragmatisme de nos sociétés en soif de performances1 ».

Il faut alors se remémorer le nom du lieu, Memento. Prière, image mortuaire ou note destinée à se remémorer, le memento travaille un temps strictement humain. Le film de Bertille Bak, Ô quatrième (2012), en fait magnifiquement l’écho en portant un regard attentif à une communauté de religieuses en fin de vie. L’ascension vers le Seigneur n’apparaît pas si simple pour ces femmes retirées du monde mais travaillées par des questions bien humaines. Avant même de pénétrer dans l’exposition, il faudrait finalement être prévenu de la matière particulière qui anime cet espace tout entier marqué par la temporalité humaine : une matière mémorielle, volatile et susceptible à tout moment de nous échapper. Ici, l’espace ne prétend certainement pas être neutre ; au contraire, il devient une composante de l’exposition. C’est ce que l’on expérimente progressivement au cours de la visite.

Dans cette conception de l’exposition, tout ne repose donc pas seulement sur les œuvres. Celles-ci ont cependant bien l’espace physique et conceptuel pour exister : elles sont présentées dans un espace suffisant et ne s’inscrivent pas dans un propos qui les enchaîne. Mais quelque chose dans ce geste rassembleur fait que le public est amené à ne pas les envisager une à une, mais à prendre en considération l’histoire du lieu et l’ambiance qui ressort de ces associations déroutantes. Les œuvres existent finalement dans un écosystème. Le rôle des médiateurs, l’activation du lieu avec des « siestes électroniques », de la broderie et des soirées (les Mercredis de Memento) sont pensés, non pas dans une cohérence totale, mais dans un esprit qui envisage une cohabitation écologique et indispensable par rapport à un ancrage territorial donné.

Ainsi, les transats qui accompagnent le diaporama du Touriste professionnel (2018) de Benjamin Paré sont-ils importants. Non pas seulement comme éléments de scénographie de l’œuvre mais dans la position du spectateur que ce mobilier induit : un laisser-aller. Benjamin Paré, plus habitué aux performances, commente des vues d’Auch comme dans un contexte familial de retour de voyage. La ville devient un terrain de jeu et d’exploration pour l’artiste. Produit pour l’exposition, ce travail artistique documentant des vacances professionnelles est activé par les médiateurs qui sont amenés à changer les diapositives au gré de leur humeur ou de celle du public.

La question de l’irrévérence est commune à plusieurs œuvres et se retrouve dans le dispositif curatorial lui-même. Elle permet d’activer un effort revendiqué de popularisation de l’art, en connectant notamment les différentes formes possibles de l’activité artistique (loin d’une démocratisation administrative de la culture). Le salon rouge accueille une installation tout en carton, ou presque, du Gentil Garçon qui donne à voir une chaîne de reproduction du tableau Le Cri d’Edvard Munch (1893) dans un décor d’usine. Cette peinture iconique préfigurant l’art moderne apparaît dénaturée, dans une vidéo présentée à côté, par les actes répétitifs de détenus américains à la tête de carton qui lui ajoutent des attributs absurdes. Dans l’enfilade, une série de photographies de Benoît Luisière est présentée dans la chambre fleurie, espace confit dans un âge incertain. Le portrait de l’artiste y apparaît systématiquement, prenant la place des gens qu’il a photographiés dans leur métier ou dans leur quotidien. Cette chambre au temps suspendu nous amène vers la salle de classement occupée par une longue table sur laquelle s’étalent les correspondances absurdes de Pierre Monjaret adressées à des personnalités, dans une logorrhée argumentée. Celle-ci semble à peine freinée par quelques rares réponses d’interlocuteurs compréhensifs.

La présence dans cette même salle d’un papier peint de Benoît Luisière rassemblant des images d’objets prélevées sur Internet, et d’une série de Marine Semeria intitulée Jeux d’argent, en référence aux tickets de grattage dont il ne reste finalement que le négatif, interroge une  nouvelle fois. La perte de repère chez Benoît Luisière, entre l’objet réel et l’espace virtuel d’Internet, se retrouve sous une autre forme dans la série de Marine Semaria, mais le lien avec Pierre Montjaret semble à première vue moins évident. Pourtant, la circularité de cette table et de cette démarche, évoquant éventuellement Les lettres de non-motivation de Julien Prévieux, invite aussi à une réflexion sur la perte de valeurs ou de repères. Mais on l’aura compris, l’exposition constitue un ensemble de fils dont les liens ne se tissent pas nécessairement salle à salle mais à l’échelle du dispositif.

Alors « En marge », oui, dans le sens d’un contrepied à l’air du temps qui ne rougit plus de son absence de doute. Cette exposition est l’occasion d’être confronté à différents niveaux à la façon d’envisager l’art dans notre société sans discours feutré. On peut malgré tout avoir la sensation que l’exposition perd, à certains endroits, de son acuité. C’est une exposition qui vit de ses petites imperfections, qui n’en sont plus quand on a compris qu’elles étaient indispensables à son écosystème. L’exposition m’évoque curieusement, sans doute par esprit de rebondissement, une chanson d’Anne Sylvestre intitulée « Les gens qui doutent » (1977), dont voici quelques paroles : 

« J’aime les gens qui doutent 
Mais voudraient qu’on leur foute 
La paix de temps en temps 
Et qu’on ne les malmène 
Jamais quand ils promènent 
Leurs automnes au printemps ».

1 Propos de la commissaire d’exposition, Karine Mathieu, dans le document de visite de l’exposition.

Texte Camille Prunet © 2018 Point contemporain

Visuel de présentation : Vue d’exposition de l’exposition Memento. Au premier plan : Laurent Perbos, Ping-pong pipe (2002). Second plan : Xavier Veilhan, La Garde Républicaine (1995), Collection FRAC Occitanie Montpellier. ADAGP 2018. Pauline Zenk & Lilie Pinot, Les Oubli-é-es et Lilith (2018). Photographie Karine Mathieu

 

 

Bertille Bak, Ô quatrième, 2012 Projection vidéo couleur sonore, DVD durée : 17’. Collection Institut d’art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes. Photographie Karine Mathieu
Bertille Bak, Ô quatrième, 2012
Projection vidéo couleur sonore, DVD durée : 17’. Collection Institut d’art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes. Photographie Karine Mathieu

 

Le Gentil Garçon, Restore Hope, 2011 Cartons, tubes en carton, reproductions maquillées du Cri de Munch, costumes, vidéo sonore en boucle. Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu
Le Gentil Garçon, Restore Hope, 2011
Cartons, tubes en carton, reproductions maquillées du Cri de Munch, costumes, vidéo sonore en boucle. Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu

 

Benjamin Paré, Le Touriste professionnel, 2018 Performance, Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu
Benjamin Paré, Le Touriste professionnel, 2018
Performance, Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu

 

Pauline Zenk & Lilie Pinot, Les spectres anonymes, 2018 Peintures, photographies. Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu
Pauline Zenk & Lilie Pinot, Les spectres anonymes, 2018
Peintures, photographies. Dimensions variables. Photographie Karine Mathieu

 

Vue d’exposition de l’exposition Memento. Pierre Monjaret, La correspondance, 2006 – 2018 (Série de correspondances, Feuilles A4) et Benoit Luisière, Objets relatifs, 2018 (Papiers peints, Dimensions variables). Photographie Karine Mathieu
Vue d’exposition de l’exposition Memento. Pierre Monjaret, La correspondance, 2006 – 2018 (Série de correspondances, Feuilles A4) et Benoit Luisière, Objets relatifs, 2018 (Papiers peints, Dimensions variables). Photographie Karine Mathieu

 

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