[ENTRETIEN] Frédéric Léglise présente Who’s afraid of picture(s) ?

[ENTRETIEN] Frédéric Léglise présente Who’s afraid of picture(s) ?

Entretien avec l’artiste Frédéric Léglise, commissaire de l’exposition Who’s afraid of picture(s) ?

Exposition : Who’s afraid of picture(s)? 2, du 27 juin au 27 septembre 2015, sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d’Art Contemporain à cent mètres du centre du monde, 3, avenue de Grande Bretagne, 66000 Perpignan.

Artistes : Gilles Balmet, Marcos Carrasquer, Marc Desgrandchamps, Léo Dofner, Erro, Hervé Ic, Oda Jaune, Kosta Kulundzic, Jean-Jacques Lebel, David Lefebvre, Frédéric Léglise, Thomas Lévy-Lasne, Simon Pasieka, Stéphane Pencreac’h, Nazanin Pouyandeh, Johann Rivat, Lionel Sabatté, Claire Tabouret, Li Tianbing, Davor Vrankic, Duncan Wylie et Lamia Ziadé.

L’artiste Frédéric Léglise est à l’initiative de Who’s afraid of picture(s) ?, une exposition collective réunissant plusieurs générations de peintres et se révélant être un événement majeur dans le paysage artistique français. Un projet audacieux qui surgit en plein débat sur la place de la peinture dans l’art contemporain auquel Frédéric Léglise répond par une réflexion engagée entre le rapport complexe qu’entretient la peinture avec l’image. Après avoir rencontrée un vif succès à Grenoble, l’exposition vient occuper les 1400m2 du Centre d’Art Contemporain de Perpignan.

Propos recueillis le 14 juin 2015

Quel est le point de départ du projet d’exposition Who’s afraid of picture(s) ?
Plusieurs éléments déclencheurs ont concouru à la réalisation de ce grand projet. J’avais depuis longtemps envie de faire une exposition avec des artistes peintres que je trouve importants en France. L’école d’art de Grenoble où je suis enseignant dispose d’un bel espace d’exposition et le responsable de la ligne de recherche en peinture avait la volonté de soutenir un projet lié à cette pratique. Quant au choix de la thématique, il m’a été inspiré par les écrits sur la peinture de Erró sur le rapport de la peinture à l’image. Un sujet que j’aborde d’ailleurs régulièrement avec mes étudiants.

Comment s’est constituée la liste des artistes ?
Le fait que le peintre Erró, dont les réflexions sont à l’origine du projet, accepte de participer à l’exposition a été très stimulant pour moi. Assez vite, j’ai constitué une liste d’artistes que je connais et dont j’admire beaucoup le travail. Le travail des plus jeunes, Léo Dorfner ou Thomas Lévy-Lasne m’impressionne. Ils sont doués et iront loin. Je regrette de ne pas avoir inclus Louis Cane, un artiste qui a fait partie de support-surface et qui est revenu à la figure dans les années 80. Il est important pour moi de réunir des artistes de plusieurs générations.

Comment s’est fait le choix du titre ?
Le titre de l’exposition se réfère à une question reprise par plusieurs artistes très différents. Je trouvais intéressant de faire une exposition sur la figuration en faisant référence au titre de la série de peinture who’s afraid of red yellow and blue ? du peintre abstrait Barnett Newman. Lui-même faisait référence à une pièce de théâtre qui s’appelle Who’s afraid of Virginia Wolf ? d’où a été tiré un film qui narre la relation explosive entre un homme et une femme. Cet auteur faisait par ce titre lui-même référence à Who’s afraid of big black wolf ? qui est une chanson pour un film de Walt Disney à l’époque de la Deuxième Guerre Mondiale. Enfin, ce titre fait directement référence à une de mes expositions personnelle Who’s afraid of pink ? J’aime inscrire les choses dans une continuité avec des liens qui sont parfois un peu drôles comme dans une sorte de feuilleton à suivre.

A qui ou à quoi fait référence le terme « afraid of » ?
Le « qui est effrayé » renvoie clairement aux institutions françaises qui pendant très longtemps ont complètement renié la peinture dans les écoles d’art. Il était clairement dit aux peintres qu’il fallait arrêter et trouver d’autres voies artistiques car la peinture était morte. Le texte de Lavrador dans le catalogue est très éclairant à ce propos. C’est une vision bien française car l’intérêt pour la peinture a toujours été constant à l’étranger. Aujourd’hui en France, même si on constate un retour fort de la peinture dans les galeries, ce regain d’intérêt reste timide dans les institutions. Les expositions dédiées à la peinture sont peu nombreuses. Marc Desgrandchamps est un des rares peintres français qui a eu une exposition au Centre Pompidou et au Musée d’Art Moderne. Il y a eu aussi Martial Raysse. Les institutions trouvent plus légitime d’exposer des peintres étrangers ou des peintres français mais qui vivent et travaillent à l’étranger. Je voulais faire une exposition avec des artistes que je trouve extrêmement brillants et intéressants qui ont fait au moins une partie de leur carrière en France et qui produisent en France.

D’où vient ce rejet de la peinture de la part des institutions ?
C’est dû à l’héritage de l’interprétation de Marcel Duchamp et il est d’ailleurs assez drôle que le Centre Pompidou fasse une exposition Marcel Duchamp peintre. Les peintres ont dû penser qu’on se moquait d’eux ! Les institutions françaises n’ont pas découvert Marcel Duchamp de son vivant. Il est parti aux Etats-Unis, a été reconnu d’abord là-bas. Une fois que les français se sont rendus compte qu’un grand artiste était parti à l’étranger, il n’y avait plus que lui qui comptait et ils ont renvoyé tout le reste au placard. Quand j’étais jeune les écoles d’art ne voyaient plus que par lui, les peintres étaient ringards. Je me souviens même dans la presse des articles, plutôt violents, qui disaient que ceux qui s’obstinaient à peindre étaient forcément des réactionnaires. La bêtise dans l’art moderne est de penser qu’une chose remplace l’autre et qu’on allait vers une forme de progrès ! Aujourd’hui à moins d’être un imbécile on peut voir qu’il y des gens à très haut niveau dans tous les domaines.

Quels arguments pouvaient nourrir cette telle prise de position contre la peinture ?
Il n’y avait aucune pensée derrière ce rejet. C’est devenu une habitude car il faut savoir que dans le milieu de l’art il y a énormément de conformisme même si l’on veut croire qu’il soit très libre et ouvert. Les gens discutent toujours des mêmes choses entre eux, des mêmes artistes, aiment les mêmes expositions. C’est ce à quoi il faut résister quand on est artiste. Pour ma part, peindre des femmes nues dans les années 90 était complètement idiot d’un point de vue stratégique. Je n’avais aucune chance de me retrouver dans un centre d’art ou dans un musée d’Art Moderne. Mais j’ai fait ce que j’aimais. Je me souviens d’un texte de Willem de Kooning quand il peignait ses Women qui m’a beaucoup aidé. Quand tous ses amis qui étaient des peintres abstraits lui disaient « pourquoi peins-tu des femmes nues ? C’est ridicule, il n’y a aucune raison, tu es un peintre abstrait ». Il réfléchissait et répondait qu’il n’avait aucune raison de peindre des femmes nues mais qu’il n’avait aucune raison de ne pas le faire…

Nous sommes d’ailleurs toujours au coeur de ce débat sur la place de la peinture dans l’art contemporain, sur cette une opposition entre une certaine tradition des Beaux arts et l’idée, le concept.
C’est un débat qui est beaucoup revenu dans les écoles d’art. La peinture ce n’est pas juste une histoire d’idées. Une bonne idée ne suffit pas à faire une bonne peinture comme une bonne idée ne suffit pas à faire un bon film.

Dans le titre de l’exposition il y a une ambiguïté sur le terme « picture(s) » qui dans sa traduction associe dans une même phrase « image painted » et « visual representation ». Est-elle volontaire ?
Nous avions pensé avec David Lefebvre et Johann Rivat, qui sont aussi à l’origine du projet, tout d’abord à « image(s) ». David a pensé à « picture(s) » qui regroupe en anglais les notions de peinture, image, cinéma et globalement tout ce qui réfère à une surface plane. « Picture » est un terme très générique qui n’a pas son équivalent en français où on a toujours propension à catégoriser. Il était important que l’exposition ne soit par perçue comme dédiée exclusivement à la peinture. Je ne voulais pas être taxé d’être un peintre qui n’est ouvert qu’à la peinture et qu’à des artistes qui ne pratiquent que la peinture. En invitant Jean-Jacques Lebel, qui est le premier à avoir fait des happening et des performances en Europe et qui associe des pratiques très diverses, je voulais montrer que je connais des artistes qui font de la performance, de la poésie sonore, de l’installation. Il est primordial de ne pas rejouer ce qui s’est passé dans les années 90, en opposant les peintres à tout le reste. Mon ambition est de montrer qu’il existe une scène de peinture très intéressante en France.

Le sous-titre de l’exposition fait justement référence à un collage-peinture de Jean-Jacques Lebel. Que révèle ce sous-titre ?
J’ai mis le sous-titre « une liaison scandaleuse » en référence à un collage de 1964 de Jean-Jacques Lebel qui est un portrait de Meret Oppenheim. Je joue avec un tabou car les puristes de la peinture soutiennent l’idée que le peintre doit peindre directement d’après modèle, qu’il ne doit pas se servir d’images ou d’appareil de projection. Erró a assez vite raconté qu’il projetait l’image, tout comme Hockney qui dans un de ses ouvrages évoque l’utilisation au XVIème siècle de la camera obscura par les artistes.

Quel lien entretien le peintre contemporain avec l’image ?
Dans cette exposition tous les artistes ont un rapport complètement différent à l’image. On voit très clairement dans des galeries des peintres qui projettent. Il y en a beaucoup trop. Hockney en parle assez bien expliquant que projeter des images peut vite devenir un piège ainsi que du danger de devenir trop fidèle à l’image. Je ne suis pas personnellement dans une optique réaliste avec une volonté de reproduire le réel tel qu’il se passe sur l’image au niveau des couleurs, des textures et tout le reste. Il est important qu’il y ait une vraie réinterprétation de l’image. Chez la plupart des artistes c’est le cas et l’image n’est qu’un outil.

Quelle sorte d’outil l’image devient-elle ?
Pour Davor Vrankic qui est pourtant un artiste qui dessine en partant de la page blanche, le type d’image qu’il construit, avec des points de vue incroyables dans les perspectives, ne peut exister sans les grands angles tels qu’on les retrouve dans la photographie ou le cinéma. Beaucoup de peintures présentées sont des très grands formats, cela fait référence à la période de l’après-guerre quand la peinture américaine se fait en grand format comme au cinéma avec un rapport panoramique. On se sert tous de la photo de manière différente et il serait compliqué de faire comme si elle n’existait pas. Beaucoup de peintures que j’ai faites je n’aurai pas pu les faire en peignant le modèle en direct comme Diane qui est vue du dessus du lit. Je ne peux pas monter à une échelle avec une toile d’1m90 pour la voir allongée d’en haut. Ce n’est pas possible et cela ne peut passer que par la photographie. A d’autres moments j’ai fait poser plusieurs filles à la fois qui discutaient, qui se déshabillaient, la photographie fait que j’ai des images que je n’aurai jamais pu obtenir en disant aux modèles de ne pas bouger pendant 24 heures avec les bras levés et un pull en l’air. La photographie ou l’image permettent de composer des images qui n’existaient pas avant.

Il est souvent évoqué ce flux d’images incessant auquel nous sommes tous les jours confrontés. Mais bien qu’omniprésente l’image donne le sentiment qu’elle ne fait que nous effleurer alors qu’une peinture nous habite, nous imprègne plus profondément. Est-ce là le triomphe de la peinture ?
C’est le titre d’une exposition « the triumph of painting » de Saatchi en 2007 dans sa galerie à Londres. La peinture arrive à saisir quelque chose, peut-être dans sa matérialité car c’est une image et en même temps c’est une matière. Elle est faite à la main d’un bout à l’autre par la même personne. Elle reflète toute une pensée car il faut choisir chaque chose, les dimensions, la manière de peindre le motif, l’arrière-fond, etc. Chacun des éléments est une décision entre l’œil et la main de l’artiste, ils rendent la peinture singulière. Il y a un aussi rapport au temps. Faire une peinture demande un certain temps. Cela suppose alors une autre façon de regarder le monde, une autre attention qui fait que nous les peintres ayons envie d’ajouter des images au monde.

La programmation sera t-elle la même à Perpignan qu’à Grenoble ?
Les artistes seront les mêmes avec un plus grand nombre d’œuvres que j’ai moi-même choisies. Les espaces entre les deux lieux d’exposition sont très différents, à Grenoble c’est un White cube qui fait 24x8m tandis que l’espace de Perpignan fait lui plusieurs milliers de m2. C’est un centre d’art qui a ouvert il y a une dizaine d’années où il y a eu de belles expositions telles que celles de Vincent Corpet, Stéphane Pencréac’h et récemment Valerio Adami.

Who's afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d'Art Contemporain de Perpignan
Who’s afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d’Art Contemporain de Perpignan
Who's afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d'Art Contemporain de Perpignan
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Who’s afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d’Art Contemporain de Perpignan
Lionel Sabatté, Who's afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d'Art Contemporain de Perpignan
Lionel Sabatté, Who’s afraid of picture(s) ?, exposition collective sous le commissariat de Frédéric Léglise, Centre d’Art Contemporain de Perpignan

Tous droits réservés photographies Kosta Kulundzic

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