[ENTRETIEN] Pablo Tomek

[ENTRETIEN] Pablo Tomek

Entretien avec l’artiste peintre Pablo Tomek.

Bien que picturale, la pratique artistique de Pablo Tomek s’éloigne des canons de peinture conventionnels pour interroger les pratiques du peintre. Le support papier est délaissé au profit du verre de protection du cadre, tandis que sur toile, un travail d’effacement de la peinture est effectué avec notamment l’emploi de détergents. En perpétuelle exploration plastique, Pablo Tomek approfondit le questionnement des rapports liant la peinture dite “classique” avec une pratique originale et transgressive, née du tag, centrée autour de la gestuelle et où l’écriture de soi devient le sujet.

André Breton parle d’ “esprits déliés” pour ceux qui échappent à l’assujettissement de leur temps et incarnent une forme de dissidence.
Penses-tu appartenir à ce type d’individus ?

Il y a beaucoup de conventions dans le graffiti et donc les productions qui s’en écartent se remarquent immédiatement. Mais, même si mes réalisations sont parfois hors cadre, je fais partie de ce mouvement et j’appartiens à une génération graffiti. J’ai juste analysé ce qui se passait autour de moi et j’ai eu la volonté en cassant certaines de ces conventions de faire du graffiti différemment.

“Esprit délié” correspond à cet esprit critique omniprésent qui me pousse à me différencier de ce qui est trop commun pour faire de la nouveauté.

Un esprit de compétition est aussi inhérent à ce mouvement, que ce soit dans la manière que tu fasses les choses, dans la qualité ou dans la création de nouvelles formes. Il n’est pas vraiment nécessaire d’être sur-actif mais créatif. Et c’est cette balance entre action et création qui crée une sorte d’équilibre avec le temps.

Dans ta pratique de rue, tu t’éloignes des canons basiques du graffiti pour réinventer l’acte d’écrire en milieu urbain.
Peux-tu nous parler de ta manière de prendre possession de la ville ?

Si les supports restent plus ou moins les mêmes, j’essaye d’apporter de la nouveauté par ma façon de peindre. Après avoir apprivoisé la manière de faire du graffiti surtout au niveau du tag, ma pratique s’est enrichie peu à peu avec des inspirations issues de mon intérêt pour la peinture et les arts visuels.

L’appartenance à un crew rappelle les mouvements artistiques et intellectuels que l’on qualifiait au XIXème siècle de “sociétés secrètes” tels que les Lycanthropes ou autres Hydropathes qui fréquentaient le Chat noir et qui célébraient la littérature, la poésie et les arts.
Que penses-tu de ce rapprochement ?

Avec les membres du crew, nous avons des idées communes bien forgées, des positions très fortes qui font qu’en effet cela peut s’apparenter à une société secrète comme il a pu en exister par le passé. Il est vrai que d’un point de vue extérieur, nous pouvons ressembler à un clan car nous sommes liés par la volonté de faire des choses différentes.

Nous sommes tous intéressés par le milieu de l’art et nous voulons dépasser l’image “sac à dos” du graffiti qui nous colle à la peau.

L’idée n’a jamais été de se distinguer mais de faire ce que nous avions envie. Avec nos personnalités respectives, cela forme des énergies qui nous poussent à aller toujours plus loin. Mais il y a eu beaucoup de collectifs avant nous qui ont été aussi atypique. Notre particularité se remarque plus dans notre temps qui est peut-être un peu faible et creux en terme de créativité.

Vous avez tous au sein du collectif des pratiques très différentes.
Qu’est-ce qui vous réunit ?

Dans le graffiti comme dans l’art, il doit y avoir une forme d’esprit critique accompagné d’une volonté de transcendance mais aussi un côté humain qu’on ne retrouve pas forcement chez les autres activistes et protagonistes de ce mouvement. Nous regardons toujours ce que font les autres et comment ils le font. Cela a façonné notre collectif, cette manière aiguisée, ce côté piquant, qui a finit par se suffire aussi un peu à lui même. il est vrai que l’on ne se mélange pas trop mais on s’apporte aussi pas mal les uns les autres. Je crois qu’il est important de se construire une véritable identité, même commune.

Notre esprit critique essentiellement, et un côté humain qu’on ne retrouve pas du tout chez les autres activistes et protagonistes de ce mouvement. Nous regardons toujours ce que font les autres et comment ils le font. Cela a façonné notre collectif, cette manière aiguisée, ce côté piquant, qui a finit par se suffire aussi un peu à lui même. On ne se mélange pas trop parce qu’on a suffisamment à s’apporter les uns les autres.

On retrouve dans vos réalisations une même forme de défi, d’ailleurs parfois confondue avec une forme de provocation.
Qu’avez-vous voulu exprimer, par exemple, par votre intervention pour l’exposition État des lieux chez Agnès b(1)?

Comparativement aux artistes qui font du street art et des œuvres de présentation en galerie ou en institution, avec MOPER et SAEIO nous avons pris le parti d’exécuter nos signatures, un “genre de tag bien léché” qui d’une certaine façon dédramatise l’acte de taguer que tout le monde a tendance à mal vivre lorsqu’il est fait à l’extérieur. Dans cette exposition, au lieu que soit défendue la culture urbaine, il en a été présenté une forme de dérivé avec comme objectif de poser ouvertement et de manière un peu brutale la question de la réception du tag dit “en extérieur” en galerie, et pourquoi, une fois à l’intérieur on peut se demander si ce n’est plus du tag.

Nous savions que nous serions les seuls à introduire ce questionnement du tag lors de cette exposition. Nous voulions marquer une rupture franche et par la même occasion nous faire remarquer en bien ou en mal !

Pablo Tomek, exposition Etat des lieux, Agnèsb
Exposition collective Etat des lieux, galerie du jour agnès b. Paris

Peux-tu nous parler de l’exposition collective TOY au FRAC de Dunkerque à laquelle tu as participé en septembre 2014(2) ?

Les responsables avaient pour projet de parler de la culture du street art. Nous (le collectif PAL) avons voulu répondre à cette demande de manière un peu détournée. Nous voulions mettre en avant à la fois notre démarche de groupe et notre regard critique sur ce mouvement sans passer par les plastiques respectives de chacun.
Nous avons choisi quelques éléments phares de la culture street art qui nous dérangeaient et nous les avons donc parodiées sous forme d’installations. Par exemple, des imprimantes “crachaient” des photos en continu pour dénoncer cette surconsommation d’images street art sur internet. Le titre TOY marquait la destruction d’une certaine plastique du graf que l’on déteste, mais aussi du fait qu’en quelques semaines d’entraînement n’importe qui peut se revendiquer graffeur.

Pablo Tomek, installation FRAC Dunkerque, 2014
Pablo Tomek, installation FRAC Dunkerque, 2014

Dans les formes, les techniques comme dans les supports de tes œuvres d’atelier, on retrouve de fortes corrélations avec l’extérieur.
Peux-tu nous dire qui influence le plus l’autre et comment se fait le dialogue ?

Le fil conducteur entre intérieur et extérieur est le geste. Le dialogue se fait parce que l’un ne va pas sans l’autre. Je ne ferai pas ce que je fais aujourd’hui sans avoir fait mes interventions dans la rue. L’intérêt est que le lien soit évident tout en étant un peu subjectif.

L’idée est de suggérer mon rapport au tag et de trouver de nouvelles façons de l’adapter qui ne soient pas forcément trop esthétiques et en gardant un côté trash des choses.

Pour ma dernière série, il y a une balance entre le trash et son esthétisation, avec cette idée supplémentaire qui vient du mouvement que font les ouvriers dans les chantiers quand ils blanchissent les vitrines. J’ai analysé la manière dont ils les badigeonnent et l’expressivité qui s’en dégage. C’est une forme d’expressionnisme abstrait en rue car il se ressent les états “psychologiques” des exécutants à travers leurs mouvements. Cela m’a évoqué l’idée d’un street art involontaire et incontrôlé car in situ dans le paysage urbain. On y retrouve la souffrance des ouvriers dans ce badigeonnage qui est magnifié par l’éclat du verre à l’extérieur. Voulant en faire de la peinture, j’ai donc commencé un travail à l’éponge qui techniquement m’a ouvert sur de nouvelles formes plastiques que j’ai explorées.

Vitrine à l'éponge

Justement, un débat se développe aujourd’hui autour de la question de savoir si la “peinture” fait partie du champ de l’art contemporain.
Toi même te considères-tu peintre ou artiste contemporain ?

Plus le temps passe, plus la peinture me donne envie de faire des choses qui tendent vers le conceptuel. Pour le moment, je suis plus porté par un travail sur la peinture qui reste classique dans la mesure où j’ai envie de poser de la peinture sur un support pour donner au premier abord une impression/sensation face à elle, puis dans un second temps une réflexion. D’un point de vue conceptuel, si je voulais parler de la peinture je clouerai directement un pot de peinture sur la toile et je dirai que c’est “une peinture”. Ce n’est pas encore le cas même si je m’en approche par certaines oeuvres dans l’exposition à venir. Je suis à un stade où je ressens le besoin d’utiliser la peinture de manière plus conventionnelle, où je progresse dans mes techniques, où je prends plaisir à peindre. Je suis aussi sensible aux peintures des autres.

Dans ta pratique, tu délaisses le plus souvent la toile au profit du papier et plus récemment au profit des supports en verre.
Peux-tu nous expliquer ces choix ?

La toile est l’expression même du classique. C’est un support très noble que j’aborderai plus tard quand j’aurai compris comment peindre. Savoir faire une très belle peinture sur toile est un aboutissement, plus que sur un papier. L’utilisation du verre à mon exposition précédente (Croisement, galerie Celal, ndlr) s’était faite dans l’intention de ne pas peindre le papier afin de montrer que le tagueur ne répond pas conformément à la manière dont le support doit être peint.

Pablo Tomek, peintures sur verre

J’avais donc mis des papiers juste signés derrière la vitre que j’avais bombée. À partir de ce moment, je me suis intéressé à la peinture inversée et à la façon de peindre sur du verre mais dans l’idée de protéger la peinture en la laissant à l’intérieur, reprenant ainsi la manière de faire des ouvriers. Et puis dans l’absolu, le verre en lui même n’a pas de texture en surface, il est complètement lisse contrairement au papier ou à la toile. Il y a là un sentiment de neutralité du matériau que je trouve assez fascinant, ainsi qu’une solidité qui donne une dimension sculpturale à la peinture. Dans le verre se retrouve aussi un rapport à la fragilité qui répond bien, et c’est un détail, au questionnement de la fragilité du graffiti dans notre société.

La composition de tes oeuvres (superpositions, déchirements, décloisonnements de l’espace, débordements des limites) questionne la notion d’espace et de cadre.
Qu’est-ce que cela te permet d’exprimer ?

Dans la composition de mes peintures, même s’il y a une réflexion au préalable, je pars toujours sur le principe du premier jet. Comme en extérieur, je travaille d’une traite en gardant un côté hyper instinctif, avec cette idée d’assumer ce que je fais, sans rien retoucher ni reprendre dans la limite du possible. J’emploie toujours l’espace à son maximum. Mes peintures sont toujours pleines, il n’y a jamais vraiment d’air, elles donnent l’impression qu’elles pourraient continuer à l’extérieur du cadre. En atelier je suis contraint par le cadre dont les motifs dépassent et en extérieur, n’ayant pas de nacelle d’échafaudage, je crée parfois un cadre pour scinder l’espace. Paradoxalement, en donnant un cadre en extérieur j’institutionnalise mon graffiti et en intérieur je dépasse ce cadre pour étendre ma peinture.

L’emploi de l’éponge crée des jeux de tons sur tons, de demi-teintes et de fondus.
Comment se développe ton travail sur la couleur ?

Lors de ma précédente exposition, j’ai utilisé du “blanc de Meudon” ou dit “blanc d’Espagne” que je m’étais approprié avec des dégradés en arrière plans. J’ai ensuite remplacé le blanc par le noir et laissé passer les couleurs par derrière pour faire en sorte que chaque trait de peinture soit une double couleur. Ainsi, lorsque je tire un trait, se retrouve le noir et la couleur qui vient se poser derrière. J’aime cet aspect “impossible” certainement dû à mon goût pour le procédé de création de la peinture qui pour moi est prépondérant sur le résultat en lui-même. J’espère au final que se posera la question du comment j’ai pu faire cela. La question de la confusion de la couleur m’intéressait. L’éponge permet un aspect brossé qui donne une homogénéité au trait. Ce qui est intéressant est que je peins avec l’éponge qui est un outil initialement utilisé pour nettoyer ou effacer.

Pablo Tomek

Je fais de la peinture, parce que je l’applique, je prends du temps, même si ce n’est pas une peinture conventionnelle. Il y a du temps de séchage, différentes couches, il y a des problématiques techniques de l’ordre de l’application de la peinture comme il peut y avoir dans la peinture classique.

Tu as aussi développé une technique basée sur l’emploi de l’Aérographe.
Qu’est-ce que cet outil apporte de plus à tes peintures ?

L’aérographe est comparable à une mini bombe. Il m’a permis de travailler à l’intérieur dans l’espace très réduit qui me servait alors d’atelier. Je conservais avec cet outil une idée d’énergie et de geste que je ne retrouvais dans aucun autre. Je me suis toujours dit qu’il y avait un rapport intéressant entre l’abstraction et le tag. J’ai tenté de faire de l’abstraction avec différents outils et l’aérographe m’a semblé l’entre-deux parfait pour faire à la fois du tag avec cet effet spray qu’on a à l’extérieur, avec des effets différents et surtout sur des formats plus petits.

Il y a dans ton geste une vitesse, une virtuosité, une forme de prolifération de motifs dans l’œuvre.
Ce qui est une contrainte dans ta pratique de rue devient-elle une particularité dans tes travaux d’atelier ?

Entre l’un et l’autre, il n’y a pas de transition car spontanément si je dois peindre je garderai pour les premiers jets une même vitesse d’exécution. J’ai pris du plaisir en travaillant vite en extérieur, je prends un même plaisir en atelier parce que je n’ai pas eu à dénaturer mon geste. Il y a toujours un côté rapide, jeté, né de la pratique du tag.

Cette façon de taguer vite explique la présence d’ “accidents” involontaires mais parfois bienheureux, d’où le nom de ma prochaine exposition.

En faisant confiance à un premier jet, apparaissent des choses qui ne sont pas préméditées, qu’avec recul je décide de conserver.

Peut-on dire que ta gestuelle contient une forme d’improvisation ?
Que marque t-elle ?

Je ne fais jamais de dessin préparatoire pour dire que tel trait sera à telle place. Je construis des pièces les unes après les autres en découvrant de nouvelles alliances de couleurs, en faisant le négatif de ce que j’ai fait précédemment. Petit à petit, en changeant les motifs, leurs dispositions et celles des couleurs dans les œuvres, cela finit par créer des œuvres éclectiques.
J’ai un rapport à l’abstraction qui est complètement incontrôlé, de l’ordre de l’impulsif, ce qui n’est pas le cas pour tout le monde. Certains construisent des abstractions en réfléchissant le moindre détail en amont.

pablo-tomek-entretien-point-contemporain-2

Le travail à l’éponge semble t’éloigner de plus en plus de l’écriture et même de toute forme de “sujet”.
Jusqu’où vas-tu aller ?

Pour cette série, je m’inspire de faits réels et existants. Il y a une part figurative qui est la situation des ouvriers de chantier. Mais il y a toujours un rapport avec l’écriture car dans n’importe quelle forme nouée on peut retrouver la volonté d’écrire une lettre ou un message.

On peut partir du fait que mon écriture est illisible mais que ça reste de l’écriture. Le tag se déconstruit pour devenir une abstraction, une nouvelle forme d’écriture contemporaine.

Pablo Tomek, vue d'atelier
Pablo Tomek, vue d’atelier

Artiste : Pablo Tomek, vit et travaille à Paris.
pablotomek.com

(1) État des lieux, exposition collective du 13 septembre au 26 octobre 2013, galerie du jour agnès b., 44 rue Quincampoix, 75004 Paris
galeriedujour.com

(2) Toy, du 12 au 28 septembre 2014, exposition du collectif PAL (Horfée, Ken Sortais, Tomek, Saeyo, Mosa, Esso et Skub) dans l’espace vitrine du FRAC à l’initiative de Morgan Pavaut, directeur artistique, FRAC Nord-Pas de Calais, 503 Avenue des Bancs de Flandres, Dunkerque.
fracnpdc.fr

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