[ENTRETIEN] Paul Heintz

[ENTRETIEN] Paul Heintz

Sélectionné pour participer au 60ème salon de Montrouge, salon d’art contemporain dédié à la jeune scène artistique, tu y présentes Céréal Cérébral. Peux-tu nous dire ce que tu as voulu exprimer avec cette installation ?

Céréal Cérébral est composée d’une série de dessins et d’une enseigne lumineuse. C’est un travail en cours, une performance dans laquelle je dessine pratiquement tous les jours un pétale de maïs tiré d’une boîte de corn flakes que j’ai achetée en 2013. J’ai pour l’instant dessiné environ 200 corn flakes tirés du paquet. Cette boîte est une référence directe au monde de l’entreprise (la boite de corn flakes est la « boite », la « société » dans laquelle je travaille). Cette nourriture je la dessine à la place de l’ingérer et ces flocons de maïs perdent ainsi toute utilité. Le dessin est une manière pour moi, à un moment donné, de ne plus être « consommateur », ce travail me met dans une situation de reproduction et de contemplation. C’est un projet que je mène en parallèle de mes autres projets. Littéralement, c’est une « mise à plat » qui laisse la possibilité de penser à l’acte qui est en cours et aux projets futurs.

Céréal Cérébral est une performance où finalement c’est toi qui dessine “à la chaîne” …

C’est tout à fait ça. L’an dernier, j’ai présenté ces dessins avec une installation composée d’un tapis roulant de course qui évoquait ceux employés dans les usines de production à la chaîne et qui me servait de table pour dessiner.  Je me suis filmé en train d’essayer de dessiner en cadence.

Une constante dans ton travail est cette réflexion sur la notion d’« utilité », celle de l’objet, de l’homme dans le corps social. Actuellement en résidence artistique au Fresnoy, tu réalises une vidéo sur les entreprises d’entraînement pédagogique (EEP). Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Depuis un certain temps, je voulais faire un film sur le monde du travail et le représenter tel qu’il est aujourd’hui. Je voulais mettre en évidence la manière dont le monde du travail contraint l’individu avec la communication, la mise en scène ou les nouvelles solutions de management. Dans le cadre de ma résidence au Fresnoy, j’ai décidé de travailler sur les Entreprises d’Entraînement Pédagogique (EEP) qui sont des centres de formation dans lesquels des chômeurs apprennent pendant 6 mois à travailler. Les Entreprises d’Entraînement Pédagogique sont généralement des décors de bureau (en open space avec plusieurs bureaux, ordinateurs, dossiers…), ce sont des répliques de vraies entreprises dans lesquelles des chômeurs en stages sont chacun à leur poste pour faire marcher l’entreprise fictive. Il existe tout un réseau de ces entreprises en Europe. Dans le film, on voit des chômeurs au travail dans une de ces vraies fausses entreprises qui vend virtuellement des voitures.

Ce film s’intitule “Non contractuel”. Est-ce en référence à cette idée de simulation que tu y développes ?

Si ces entreprises existent vraiment, tout les documents que ces employés manipulent sont factices. Les chômeurs sont à leur bureau, remplissent des feuilles de comptabilité et de ressources humaines. Ils exécutent des tâches, remplissent des documents mais ces gestes, ils les exécutent à vide, pour apprendre à travailler dans un bureau. À leur poste devant des ordinateurs, ils achètent et vendent à d’autres entreprises virtuelles des objets qui sont eux aussi virtuels.
Le titre « Non contractuel » fait référence aux images de suggestions de présentation que l’on peut retrouver sur des emballages d’objets par exemple. Des images de mises en scène propres et lisses qui ne sont pas le produit tel qu’il est à l’intérieur du paquet. On voit ces personnes comme s’ils travaillaient réellement, en tout cas c’est ce que la mise en scène de l’EEP nous fait croire, or ce sont des personnes en recherche d’emploi. Les personnes que j’ai filmées sont en attente et en recherche de nouveaux contrats (CDD, CDI, …), ils n’en ont pas encore, ils sont eux aussi « non contractuel » (sans contrat).

Le film a-t-il une dimension documentaire ?

Le film comprend des scènes documentaires et des scènes inventées. L’une de ces scènes inventées par exemple a été tournée dans une usine de voitures Renault à Maubeuge. Dans les vues d’usine ou de machines en fonctionnement, l’objet voiture n’est jamais visible. On découvre un ouvrier à la chaîne effectuant le contrôle d’une voiture en fin de chaîne en mimant ses gestes de travail : il ouvre des portières fictives, les contrôle visuellement et les referme. J’ai essayé de poursuivre cette idée de simulation qui est au centre du concept d’EEP, de faire passer la simulation pour réelle et aller plus loin pour montrer le sentiment de vide que ces chômeurs-stagiaires à l’EEP ressentent au quotidien.

Il y a même une part d’absurde dans ces EEP ?

L’idée de l’EEP est déjà absurde, l’on découvre que les chômeurs-stagiaires perçoivent même un salaire virtuel. Ils doivent le dépenser dans les autres entreprises virtuelles en achetant des objets fictifs car il sert à les faire fonctionner. Ils achètent des objets qu’ils ne recevront jamais physiquement mais qui resteront des bons de commande, rien que du papier. Je voulais montrer qu’il y a quelque chose d’infantilisant là-dedans. Aussi absurde que cela puisse paraître, il s’agit d’une formation qui aide certains d’entre-eux à retrouver de l’emploi. L’initiative de l’EEP raconte quelque chose de la comédie du monde du travail et de la consommation. C’est aussi un dispositif de formation symptomatique d’une société qui n’accepte pas que les chômeurs restent chez eux sans rien faire, même si certains d’entre-eux ont déjà des qualifications, ils sont amenés à venir “faire semblant” en attendant de retrouver un travail. C’est peut être exagéré, cela ressemble fort à de la science fiction mais c’est ce que j’ai pu ressentir quelquefois.

Tu étudies aussi la notion d’absurde à travers la figure du sosie de stars, notamment avec les films Electric superstar et D’habitude c’est plutôt avec les Claude François qu’on a des problèmes.

Electric Superstar est une installation que j’ai présentée en 2013 au Point Ephémère à Paris. Le spectateur actionne un sèche-cheveux qui projette une vidéo montrant une star vieillissante de la chanson s’électrocuter avec le même sèche-cheveux dans sa baignoire. Le spectateur a ainsi le sentiment, en maintenant l’appareil en marche, de participer à sa mort.

D’habitude c’est plutôt avec les Claude François qu’on a des problèmes fait référence à une phrase que le sosie de Johnny Hallyday, victime d’une tentative de meurtre, a dit lors du procès. Il y a souvent des conflits dans le monde des sosies, des jalousies. J’ai toujours porté un intérêt aux sosies et à cette question du mimétisme, sur le fait d’idéaliser et d’idolâtrer une star, mais aussi sur les petites histoires relatives à cet univers, aux faits divers.
J’ai remis en scène ce fait divers (l’altercation entre ces deux imitateurs, l’un de Johnny, l’autre de Gainsbourg) à Mennecy, au sud de Paris, dans un quartier construit à la manière des quartiers résidentiels américains. “D’habitude c’est plutôt avec les Claude François qu’on a des problèmes” en dehors de cette reconstitution de fait-divers nous parle aussi d’architecture. Ces pavillons façon “rêve américain” installent un calme d’apparence, un paisible de façade… en rupture avec l’action qui s’y déroule. Ces pavillons devant lesquels sont garés des voitures bien françaises parlent d’eux-même du faux-semblant.

Tes expérimentations artistiques portent sur l’engagement du corps dans la structure sociale, sur le mimétisme que l’on retrouve aussi dans le langage… Le titre de ta prochaine exposition To Nancy est aussi un jeu de langage. Peux-tu nous la présenter ?

Nancy n’est pas juste le nom d’une ville, c’est aussi un prénom féminin. Le « to » est comme une sorte de dédicace, mais il peut être aussi l’indication d’une direction. Pour cette exposition, j’ai réalisé un panneau de Leds dans un coffret blanc où le titre de l’exposition défile comme sur les panneaux de direction dans les trains régionaux. J’y présente aussi le projet LA VIE 2 REVE NICK CHARLES III, une palette de 2000 exemplaires de journaux où sont reproduits les graffitis des murs de l’ancienne prison de Nancy. Il y aura aussi une projection vidéo de mon projet Flying Mirror
 
Peux-tu nous dire comment tu as conçu ce projet ?
Pour Flying Mirror, j’ai réalisé des séquences vidéos captées depuis les airs à partir de caméras fixées à l’aide de harnais sur plusieurs pigeons qui survolent la ville de Nancy. J’ai voulu créer un film sans intervention humaine, sans la subjectivité d’un auteur ou d’un réalisateur et laisser le pigeon en vol libre au-dessus de la ville. C’est le hasard de la destination de leur vol, de leur pérégrination, qui a amené ces images. Le pigeon, tout comme le rat, est l’animal des villes que l’on ne regarde pas, le nuisible. En me focalisant sur l’animal en lui-même, sur le regard qu’il peut nous amener sur la ville, c’est aussi la figure de l’absurde que j’ai voulu transférer mais cette fois-ci avec du non humain. C’est un projet que j’ai conçu à l’origine pour le festival Renaissance Nancy 2013, au départ, l’appel à projet du festival destinait à projeter ce film sur différents bâtiments d’une place à Nancy.  Mais c’est une vidéo que je présente à présent sur écran en vidéo-projection.
 
 
Paul Heintz, Salon de Montrouge 2015
Paul Heintz, Salon de Montrouge 2015

 

Paul Heintz, exposition Tic Tac
Paul Heintz, exposition Tic Tac

 

 

 

Paul Heintz, Electric Superstar
Paul Heintz, Electric Superstar

 

Paul Heintz, D'habitude c'est plutôt avec les Claude François qu'on a des problèmes
Paul Heintz, D’habitude c’est plutôt avec les Claude François qu’on a des problèmes

 

Paul heintz, La vie 2 rêve Nick Charles III
Paul heintz, La vie 2 rêve Nick Charles III
 
 
 
Artiste : Paul Heintz, né en 1989, vit et travaille à Paris, diplômé de l’ENSBA de Nancy et des Arts Décoratifs de Paris (juin 2014)

Oeuvres :
– Céréal Cérébral (Enseigne lumineuse), 2014, bois peint, néon, 100 x 150 x 5 cm
– Céréal Cérébral (88 Dessins), 2013-en cours, crayon de couleur sur papier, 29,7 x 21 cm chacun
– DSM, 2014, livre, 16 x 24 cm

Installations-vidéos :
Non contractuel, diffusé de septembre à décembre 2015 dans l’exposition Panorama au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, 22 rue du Fresnoy, 59202 Tourcoing, France
– Electric Superstar, un objet-vidéo de Paul Heintz / Assistant réalisateur : Pierre Hilpert / Acteur : Gilles Dugrand / Production : Oli Lab, PH Pro
– D’habitude c’est plutôt avec les Claude François qu’on a des problèmes2014, avec Johnny Hapache, Deen Abboud, Thomas Burgess, Mathieu Burgess, Timothé Elkaïm et Olivier Deschamps
– Hommage à l’oie qu’on gave2010, court-métrage, 15 minutes 49 secondes, réalisé avec Pierre Hilpert.
– Abcdaire, 1117 dessins = 1 animation vidéo // 5 minutes 14 secondes
courtesy de l’artiste
Flying Mirror, Production Renaissance Nancy 2013

Expositions :
– Exposition collective – Architecture(s) du bonheur, du 4 juillet au 31 juillet 2015 à la galerie Düo, 24 rue du Marché Popincourt 75011 (Vernissage samedi 4 juillet à partir de 16h)
– Exposition personnelle – to Nancy , du 18 juin au 25 juin 2015, 379 Hors les murs à la galerie Neuf, 9 Rue Gustave Simon, 54000 Nancy (Vernissage 19 juin à partir de 18h)
– Paul Heintz et le collectif Nou aux Portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville, du 29 mai au 1er juin 2015, à l’Espace Jeunes Taos Amrouche, 49, rue Piat 75020 Paris (Vernissage vendredi 29 mai à partir de 18h)
– Exposition collective – 60ème Salon de Montrouge (Montrouge – 92), du 5 mai au 3 juin 2015
Tic Tac à la Galerie du CROUS de Paris, du 26 mai au 7 juin 2014, 11 rue des Beaux-arts, 75006 Paris

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