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Revue d'art contemporain

[ENTRETIEN] Babis Karalis

[ENTRETIEN] Babis Karalis

Conversation avec l’artiste plasticien Babis Karalis, invité à partager notre rencontre au cours de sa première exposition personnelle présentée en février 2016 à la galerie Cheapart (Athènes, Grèce).

Cheapart est un organisme culturel mis en place depuis 1995 en Grèce dans le but de la promotion de l’art contemporain au niveau national et international. En plus, Cheapart est un espace ouvert aux artistes et aux projets artistiques expérimentaux.

Profitant du bicentenaire (1816-2016) de la toile de Théodore Géricault, Le radeau de la Méduse, œuvre polémique qui valu à l’artiste les foudres de la critique et finalement un exil en Angleterre où il emporta son immense toile, l’artiste grec Babis Karalis expose dans l’espace de la galerie Cheapart (Athènes, Grèce) l’installation Canis canem non. Un dispositif qui s’appuie sur le récit tragique du naufrage de la frégate la Méduse pendant lequel quelque quatre cents hommes moururent et dont seuls quinze survécurent par des moyens les plus atroces, pour mettre en perspective l’incapacité des politiciens à gérer les crises sociales et migratoires qui touchent le monde contemporain néolibéral. Une réflexion qui, comme l’a fait Géricault deux cents auparavant au début de la révolution industrielle, questionne la nature humaine dans ce qu’elle a de plus profond.

 

L’installation Canis Canem non est(2016) de Babis Karalis – vue générale
L’installation Canis Canem non est (2016) de Babis Karalis – vue générale

 

Les études de droit que tu as effectuées avant d’intégrer l’Ecole des Beaux-arts en 2008 ont elles une influence sur ta pratique de plasticien ?

Enfin, je n’ai jamais terminé mes études de droit. Pendant les années 70-80, l’idée de la justice sociale nous préoccupait d’avantage que la mémorisation stérile de l’ensemble des règles et des lois. On aimait bien passer notre temps à discuter et à réfléchir sur l’actualité politique internationale, la guerre entre le Cambodge et le Vietnam et les conséquences du régime politique des Khmers rouges. Il m’a suffit de quelques jours pour me rendre compte que l’univers juridique n’avait aucune place dans mes intérêts. Cependant, chaque acte laisse une trace, plus ou moins fort, dans notre vie. J’ai retenu de ce bref passage en droit : l’esprit de synthèse, une bonne maîtrise de l’expression écrite et orale et – surtout – une méthodologie pour conduire un bon raisonnement.

 

Canis Canem non est (détail )
Canis Canem non est (détail)

 

A l’époque, l’historien Michelet dira de Géricault : « c’est la France, c’est notre société toute entière qu’il embarque sur ce radeau de la Méduse ». Pourrait-on dire 200 ans plus tard que cette œuvre a toujours une actualité brûlante ?

En effet, je ne comprends pas le pourquoi de la nécessité d’une actualisation de la création artistique. Pourtant, pour répondre si le tableau reste de nos jours actuel ou pas, il faut d’abord s’interroger s’ils existent encore dans le monde entier des pratiques coloniales, d’exploitation des hommes par les hommes, des sociétés de classes et des embarquements des hommes de peau noire sur des radeaux. Certains visiteurs ont relié l’œuvre à la situation symbolique d’un naufrage politique et économique de la société grecque. Selon d’autres, l’image du radeau renvoie aux immigrées qui sont arrivés pendant les derniers mois dans les îles du pays. Toutefois, je n’avais pas l’intention de me référer à l’actualité locale. Il ne faut pas oublier que pendant le 19ième siècle, le tableau de Géricault, traitait tout autant un sujet tiré de l’actualité qu’il référait à un idéal romantique, une allégorie politique vers une direction plutôt humaniste et démocratique. Néanmoins, je pense que l’artiste français a été d’avantage préoccupé par les caractéristiques formelles de son œuvre que par le contenu sociopolitique.

 

Canis Canem non est les jours suivant le vernissage (vue générale)
Canis Canem non est les jours suivant le vernissage (vue générale)

 

La citation latine de l’écrivain latin Marcus Tarentius Varro (116-27 avant J. –C), traduite et utilisée depuis l’Antiquité met l’accent, tout comme l’œuvre de Géricault, sur la notion d’anthropophagie. Qu’évoque-t-elle pour toi dans le contexte sociopolitique actuel ?

Il y a plusieurs interprétations concernant la notion du cannibalisme ; à la fois symboliques et à la fois plus proches à la réalité. Même s’il ne constitue que le résultat d’un instinct de survie, le cannibalisme est considéré comme un acte d’extrême cruauté. Il ne faut pas pourtant oublier que pour certaines sociétés, il fait – même de nos jours – partie de leurs pratiques religieuses et communicatives. Il est amusant mais aussi choquant de constater que notre patrimoine culturel nous transmet l’histoire du cannibalisme par la célèbre chanson pour enfant « Il était un petit navire ». Je trouve, pourtant, que dans la notion de l’anthropophagie se trouve un charme caché ; celui de la sincérité de reconnaître les limites les plus extrêmes et les plus primitives de notre existence.

 

Aujourd’hui, le cannibalisme apparaît, au sein de la société contemporaine, sous une forme plutôt symbolique : il est vrai que l’on ne mange pas la chair de l’autre mais que chaque soir, à la fin de la journée, on revient chez nous, incomplets de nos âmes par les morsures des hommes du type « homo economicus ».

 

Une particularité de cette citation est qu’elle a été à travers toute l’Europe par les Français (les chiens ne mangent pas les chiens), les Grecs (κόρακας κοράκου μάτι δεν βγάζει < korakas korakou mati den vgazi) et les Britanniques (A dog does not eat dogs flesh) et a même été utilisée dans le contexte de la révolution industrielle (XIXème siècle) l’expression « it’s a dog eat dog world » pour évoquer la survie d’une entreprise en situation de concurrence. Est-ce que ce passage dans le registre industriel de la citation t’a surpris ?

Non, je crois qu’il était même inévitable. La révolution industrielle a marqué la fin de période de l’inconscience et le codage de l’évolution du système capitaliste. Depuis ce période, l’homme n’est devenu ni plus heureux ni plus auto-suffisant.

Peux-tu nous parler de ton dispositif, de la circulation qu’il crée et des matériaux que tu as employés et notamment de ce contraste entre la pesanteur du bois et le pain grillé qui lui est très friable ?

La toile de Géricault marque ma réflexion depuis l’enfance. Mon père avait une reproduction de ce tableau dans un coin de notre petit café au village où nous travaillions. Chaque soir, pendant que les clients, indifférents au tableau, buvaient leur verre ou jouaient aux cartes, je restais là, assis et attentif, et je l’observais avec beaucoup de plaisir. Les images de la mort et de la mer ont marqué ma pensée enfantine et alimenté mon imaginaire.
La nature du bois que j’ai utilisée dans l’installation joue un rôle essentiel pour l’interprétation de l’œuvre. Il s’agit de bois du type azobe, qu’on utilise surtout pour fabriquer des rails. Pesant plusieurs kilos il peut facilement faire naufrage.

D’un autre côté, le pain au fil des siècles, a eu plusieurs dimensions symboliques. J’ai voulu mettre en question son caractère sacré. Ainsi, j’ai, d’une certain façon, « imposé » aux visiteurs d’écraser, en marchant sur le sol, les pains grillés pour entrer dans la salle d’exposition. Au début, il est vrai que les premiers visiteurs qui arrivaient, ont hésité d’y entrer pour ne pas marcher sur le pain. Mais, ensuite certains sont même partis en prenant avec eux des petits morceaux, juste pour avoir un souvenir de leur expérience.

Comment as-tu organisé la performance qui a accompagné l’installation ?

J’ai travaillé sur l’installation de Canis canem non est avant de le présenter dans la galerie sans pour autant avoir pensé à l’accompagner d’une performance. Je pense qu’il s’agit plutôt d’un acte qui s’inscrit dans l’évolution de l’œuvre. Quelques jours avant que l’exposition ne finisse, tout ce qui est resté du pain est devenu la nourriture de deux gros cochons, symboles dans l’imaginaire populaire de la gourmandise et de la saleté.

 

Canis Canem non est - Entretien Babis Karalis

 

 

Le cochon a toujours eu une image très négative dans ses représentations. Il est banni de certaines civilisations, a longtemps été la caricature du puissant qui se repaît tandis que le pauvre souffre. Est-ce dans cette tradition de sa représentation que tu l’as introduit dans ta performance ? 

Le cochon est l’animal le plus proche de l’homme. Les  scientifiques ont même prouvé que l’intelligence des cochons pouvait être supérieure à celle des chiens.  Le choix de cet animal n’était pas forcement symbolique mais il s’agit plutôt d’un jeu.

 

Canis Canem non est - Entretien Babis Karalis

 

Les figures humaines jouent un rôle central dans la composition de la toile de Géricault, elle en est dépourvue dans ton installation dont le radeau est montré adossé contre un mur, voire chaviré. Peut-on supposer que le spectateur incarne le naufragé ?

L’installation Canis canem non est ne constitue pas une nouvelle interprétation de l’œuvre de Géricault mais elle s’inscrit dans une volonté de créer un lien avec son œuvre en se référant aux thématiques de la survie et de l’anthropophagie. Le bois m’a alors aidé à créer mon propre radeau, celui qui n’est plus capable de sauver la vie des naufragés mais qui est si lourd que ceux-ci ne peuvent que perdre inévitablement leur vie. Le contenu du tableau se renverse ce qui rend l’image que je propose au visiteur moins familière et moins proche de l’œuvre initiale. L’emplacement vertical du lourd radeau au pied de l’horizontalité d’une mer construite par des pains-grillés est un choix qui se justifie surtout par une volonté de répondre aux nécessités de plasticité de mon installation.

Entretien réalisé et traduit du grec par Maria Xypolopoulou.

 

Visuel de présentation : L’artiste grec Babis Karalis photographié devant son oeuvre à la Galerie Cheapart.

Pour en savoir plus sur la galerie :
Galerie Cheapart

Pour en savoir plus sur l’artiste :
Babis Karalis

 

 

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