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Revue d'art contemporain

[ENTRETIEN] Delphine Pouillé

[ENTRETIEN] Delphine Pouillé

« Mes productions se situent entre abstraction et figuration. Je préfère laisser ouvert le champ d’interprétation. » Delphine Pouillé.

Dans l’atelier-laboratoire de Delphine Pouillé où serre-joints, ciment, produits d’étanchéité et autres outils du bâtiment remplacent les instruments chirurgicaux, prennent vie des sculptures aux silhouettes polymorphes. S’apparentant à des protubérances organiques, ses oeuvres sont liées au corps humain à la fois par leur forme et par leur technique de réalisation qui leur donne vie. En faisant subir à ses « créatures » des mutations, interventions et mutilations, Delphine Pouillé est au plus près du vivant.

Peux-tu nous parler de tes premiers travaux, les Jacos, dans lesquels était déjà présent un rapport au corps, à la peau, à la contenance ?

Les Jacos sont des objets mous, aux formes biologiques, remplis de copeaux de mousse, que j’ai commencé à fabriquer lorsque j’étais étudiante à l’École des Beaux-Arts de Rennes en 2002 et 2003. J’ai conçu cinq Jacos en respectant des règles très précises de fabrication. Ils devaient être arrondis, colorés, avec une ouverture intérieure. 
Par les formes, la matière et les couleurs, les Jacos ont une dimension ludique et enfantine car le tissu est proche par son aspect de la peluche. Portés, ils constituent des sortes d’appendices, des extensions du corps et évoquent un rapport à la contrainte. Ils peuvent être même considérés comme des prisons pour les porteurs qui, entravés aux pieds, ne peuvent que difficilement se déplacer. 

Comment ces formes ont-elles évoluées ?

Au départ, mes pièces étaient liées à la performance. Les Jacos étaient portés par des modèles à travers des mises en scène qui pouvaient être photographiées ou filmées. Par la suite, j’ai fait des cagoules, puis des prothèses qui pouvaient relier plusieurs personnes. C’est le cas pour la pièce Garder ses distances que j’ai mise en scène au jardin des Tuileries. J’ai ensuite produit des formes en suspension que j’ai accrochées à hauteur d’homme afin de créer une confrontation visuelle. Lors de l’exposition Sculpere, les sculptures suspendues touchaient le sol comme dans une sorte de transition, à la différence du Massif du Sancy où, positionnées à même la terre, elles prenaient une certaine autonomie.

Quel est le processus d’élaboration de tes sculptures ?

Je commence par dessiner une forme qui me permet de définir celle de la sculpture. J’agrandis le dessin à taille réelle afin de fabriquer les patrons qui me serviront à tailler les deux coupons en tissu blanc aux propriétés élastiques qui, une fois cousus ensemble, forment un moule dans lequel je coule du polyuréthane. Elles sont creuses et donc assez légères. J’ai choisi un matériau en rapport avec ma propre stature, ce qui me permet de les manipuler et les porter aisément. 

Comment interviens-tu sur la forme que prennent tes réalisations ?

La forme initiale est comparable à un ventre, à l’image d’une cellule biologique archaïque qui ne cesse ensuite d’évoluer. Un développement qui, en se complexifiant et en devenant une entité plus organisée comme peut l’être un corps, évoque le vivant. Toutefois, les hasards des séchages ne produisent pas que des formes organiques et j’interviens parfois dessus en les sculptant au cutter.  Soigner les pièces est aussi une partie intégrante de mon travail. Comme le matériau, tout en résistant bien aux intempéries, est fragile et sensible aux transports, je dois souvent panser et réparer les sculptures. 

« Si au début j’essayais de lutter contre une sorte de fatalité, mes pansements font désormais partie de l’esthétique de l’œuvre et de son histoire. J’ai renversé le processus pour faire des accidents de ce matériau qui est vivant, des événements positifs. »

 

Agility Hürde #2, tissu, mousse expansive, enduit d’extérieur, obstacle de dressage pour chien en plastique, 100 x 105 x 260 cm, 2016,Tropical Waterworld, Les Hortillonnages d’Amiens, Art, villes & paysage, production Maison de la Culture d’Amiens, © Delphine Pouillé.
Agility Hürde #2, tissu, mousse expansive, enduit d’extérieur, obstacle de dressage pour chien en plastique, 100 x 105 x 260 cm, 2016,Tropical Waterworld, Les Hortillonnages d’Amiens, Art, villes & paysage, production Maison de la Culture d’Amiens, © Delphine Pouillé.

 

Ressens-tu la nécessité de maîtriser le résultat final ?

Dans mes premiers travaux, j’avais cette volonté de contrôler les formes, d’emballer et de contenir les corps afin que rien ne dépasse. Cependant, le matériau que j’utilise est capricieux, sensible à la température, à l’apesanteur, à l’humidité et sèche différemment selon les conditions atmosphériques. Lors de ma première exposition personnelle, j’ai dû ainsi refaire les pièces cinq ou six fois car à cause du froid, le polyuréthane s’échappait sans arrêt du tissu.

« Quand j’ai pris conscience que les formes qui résultaient de ces accidents étaient très belles, j’ai décidé d’arrêter de m’obstiner à vouloir dompter ces excroissances pour essayer plutôt d’en jouer en les apprivoisant. » 

Même si j’entaille parfois les côtés pour orienter l’épanchement de la matière, il reste toujours une part d’aléa dans le résultat. Dans le chœur de La Chapelle du Collège des Jésuites, j’avais commencé à gonfler deux corps dont un que j’ai coupé en deux pour le réagencer. La mousse à l’intérieur qui n’était pas encore sèche s’est alors répandue et, après quatre heures de séchage, est apparue une forme nimbée évoquant une figure de Saint.

Quelles sont les autres interventions que tu fais subir à la forme initiale ?

Pour les « gueules cassées » que j’ai présentées à l’Artothèque de Caen, je me suis inspirée de greffes et de reconstruction de visages de poilus pendant la Première Guerre Mondiale. Ces images de réparation du corps en rassemblant plusieurs de ses parties, notamment pour reconstruire les mâchoires, m’ont ouvert de nouvelles potentialités dans mon processus de recherche plastique.  En plaçant des serre-joints en guise de colonnes vertébrales dans les sculptures de Gueule cassée, j’ai répété ce geste qui est à la fois bienveillant et monstrueux.

 

La Reine d’Angleterre (série des thrums), tissu, mousse expansive, câble et pince métalliques, 130 x 35 x 30 cm, 2010. Courtesy Delphine Pouillé, © Delphine Pouillé.
La Reine d’Angleterre (série des thrums), tissu, mousse expansive, câble et pince métalliques, 130 x 35 x 30 cm, 2010.
Courtesy Delphine Pouillé, © Delphine Pouillé.

 

Une série de sculptures que tu as présentées à la Galerie du Haut Pavé en 2013 portent le nom de Thrums. Qu’évoque ce terme pour toi ?

« Thrum » est un mot du vieux-francique qui désigne un moignon ou une extrémité, et en boucherie, une pièce de viande suspendue. J’utilise ce terme, proche dans sa sonorité de « truc », car il ne fige pas la forme dans une littéralité. Les thrums nains viennent tous d’un même moule que j’ai ficelé et dont les ligotages, toujours différents, produisent tous des formes uniques. J’aime bien travailler sur l’individuel et le collectif. On est vraiment dans une dimension physique, dans un travail sur le corps.

Peux-tu nous parler de tes réalisations pour les Hortillonnages d’Amiens ?

L’installation de sculptures s’appelle Tropical Waterworld en référence à un livre de David Lodge qui parle d’un parc aquatique de détente. La forme que je présente à Amiens est un prolongement de celle du demi corps de « Gueule cassée ».  À la différence du Sancy où mes sculptures, très organiques, se fondaient dans la nature sauvage et faisaient écho aux racines et branches des arbres, à Amiens, elles prennent place dans des jardins entretenus et aux espaces segmentés. Elles répondent à une dimension plus domestique et subiront les mêmes contraintes que la nature. Toutefois, même si leurs formes sont moins libérées, elles donneront, tout comme la mousse qui se répand en elles et que l’on ne peut contenir, le sentiment d’échapper à la contrainte et au cloisonnement.

Visuel de présentation : Hullabaloo, vue d’exposition, Chapelle du Collège des Jésuites, Eu, 2016. Courtesy Delphine Pouillé, © Nicolas Brasseur.

 

Entretien publié initialement dans la revue Point contemporain #2 disponible ici : http://revuepointcontemporain.bigcartel.com/product/revue-point-contemporain-2

 

Pour en savoir plus sur l’artiste :

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