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Revue d'art contemporain

[ENTRETIEN] Mahatsanga Le Dantec

[ENTRETIEN] Mahatsanga Le Dantec

Si les pièces de Mahatsanga Le Dantec portent parfois en elles des visions de dévastation (Géométrie instinctive, 2015-2016), ou même de menace (Volume Noir, 2015), elles nous permettent d’appréhender les espaces urbains ou architecturaux selon une nouvelle harmonie et nous engagent à penser nos mouvements comme une chorégraphie.

Par l’insertion d’éléments qui éveillent l’attention, dans la ville (Urbanisme sauvage, 2013-2014) comme dans les espaces d’exposition (Géométrie instinctive#2, 2016), le travail de ce jeune artiste lauréat du prix ESADMM 2016 revêt une dimension libératrice.

Peut-on dire que ton travail porte sur la variation géométrique ?

Les observations de variations dans les constructions systématiques que l’on peut avoir dans un espace urbain sont un point de départ dans mes recherches. Elles me fascinent.

Que cherches-tu dans ces variations?

Au départ mon obsession des rythmes n’était pas vraiment consciente. Mes recherches ont d’abord commencé avec la photographie, en prenant des prises de vues spontanées dans lesquelles la composition trahissait un plaisir du rythme et de la géométrie. Quand je me balade dans la rue, les constructions architecturales me fascinent par le fait que chaque espace ou perspective y a été pensé. Aussi, de ma formation de charpentier, j’ai gardé une pratique du dessin de projection.

« Ainsi je trouvais entre mes différentes pratiques une forme de corrélation qui m’a emmené à m’intéresser aux travaux des maîtres de l’abstraction géométrique, à l’agencement des formes et aux rythmes qu’ils pouvaient créer dans leurs compositions. »

Cela signifie-t-il que l’architecture induit un certain ordre du monde ?

L’architecture est une mise en forme du monde qui peut conditionner notre perception et notre état intérieur. Il peut être par exemple difficile d’avoir les idées claires dans une pièce en désordre. Je m’intéresse à cette sensibilité de l’espace. J’aime l’idée que la géométrie soit notre moyen de mise en ordre du monde et qu’en même temps, celle-ci soit un phénomène absolument indépendant de l’humain. En ce sens, la pièce Géométrie instinctive (2015-2016) porte une réflexion sur la géométrie, dans une mise en tension entre l’ordre et le désordre.

Partitions, variations, rythmes,… n’est-on pas dans une dimension musicale ?

La musique est essentielle, c’est une recherche qui articule très bien la question de l’ordre et du désordre. Il y a aussi un caractère intuitif qui m’intéresse. Je travaille beaucoup avec une attention à la musicalité de l’observable, c’est une sensibilité que je cherche à confronter au déplacement dans un espace, à l’agencement d’une rue, mais aussi au mouvement dans sa qualité sculpturale, à la sculpture, la photographie, la vidéo, au son évidemment. En fait, presque toute ma démarche en est contaminée. C’est une attention et une intention fondamentale dans mon travail.

Les installations Ballade rythmique (2014-2015) répondaient aussi à ce besoin de créer des variations musicales ?

Oui, ce sont des installations basées sur un jeu de verticales disposées dans l’espace avec une intention musicale rythmique, en résonance avec la forme du contexte et pensée dans le déplacement. Les faire dans un bâtiment fut très intéressant. J’ajoutais une trame de verticales à celle de l’architecture présente, donnant un effet de moiré, perturbant la lecture des formes et des rythmes de la construction et donc de la lecture des gestes induits par l’architecture.

Y a-t-il des données mathématiques dans la mise en place de tes variations ?

Je ne fais pas intervenir dans mes créations des règles de grandeur qui seraient liées aux mathématiques ou à la numérologie. Il y a tout au contraire dans la mise en place de mes dispositifs une démarche intuitive. Pour Ballade rythmique, j’ai planté à la masse des planches dans le sol sur une profondeur de près de 60 cm, et je dus en retirer pour les déplacer de deux ou trois centimètres, simplement pour le plaisir de l’œil et du déplacement du corps.

Ce caractère instinctif ne t’éloigne t-il pas de ta formation première, plutôt rationnelle, de charpentier ?

J’ai appris ce métier parce que j’avais besoin de concret, notamment face à une certaine appréhension à devenir artiste. Bien qu’elle ait une tradition de savoir-faire rationnelle, il y a une puissante part instinctive dans la nécessité de cette pratique, et un réel besoin d’une adaptation intuitive au contexte pour le faire.

« Si j’ai pu me résoudre à devenir artiste, c’est que la charpente m’a permis d’envisager la nécessité de l’art, comme une chose qui fait la différence entre la vie et la survie. »

Plus qu’une réflexion sur un état statique des formes, il semble que tes travaux s’orientent sur une expérience concrète du corps dans l’espace…

Les formes d’une architecture nous insufflent des mouvements. Toutes ont des fonctions prédéfinies qui influent sur la manière dont les corps évoluent dans l’espace. Travailler dans un espace construit, c’est comme faire de la musique sur une partition existante. Dans la partition d’une architecture, ou d’une rue, les mouvements du corps sont écrits, avec plus ou moins de liberté, et le corps en est l’interprète. J’aime l’idée qu’en perturbant cette partition en changeant les signaux, le geste puisse perdre sa fonction, devenir incertain, même absurde, devenant  purement esthétique, même simplement par un regard décalé.

Le terme « chorégraphie » tient une place prépondérante dans ton travail. Serait-ce dire que pour toi le mouvement prend la forme d’une danse ?

La perturbation des formes fonctionnelles ou même culturelles m’a poussé à m’interroger sur le genre de mouvements corporels qui alors pouvait se générer. Cette perturbation par le doute et le décalage développe comme une brèche, un espace de liberté ou le corps pourrait danser. J’ai à l’esprit la pièce Café Müller (1978) de Pina Bausch, dans cet environnement aliénant de tables le corps se débat. Il y a ce besoin sous tension de retrouver une aisance dans l’espace, d’échapper à toute normalisation. La danse m’a toujours fasciné, même de loin, ma rencontre avec la danseuse et chorégraphe Lara Russo m’a rapproché très concrètement de cette superbe pratique. La pièce Tra (2014) marque clairement cet impact. Aujourd’hui je collabore sur sa chorégraphie RA-ME, dont je fais notamment la musique. C’est un beau projet qui a pu être porté à la Biennale de Danse de Venise et qui continue à être produit en Italie et peut-être bientôt en France.

Photographie, vidéo, installation, danse… est-ce nécessaire pour toi d’investir des champs d’expérimentation différents ?

J’aime travailler sur des projets variés et apprendre de multiples techniques. Chaque projet, chaque technique et médium envisagé vient élargir le champ de recherche, approfondir certaines questions, nourrir la curiosité. Des problématiques se recoupent et donnent naissance à d’autres envies. Je ne veux pas être fixé.

Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #3 © Point contemporain 2017

 

Mahatsanga Le Dantec
Né en 1986 à Foix.
Vit et travaille à Marseille.

Diplômé de l’École Supérieure d’Art et de Design de Marseille-Méditerranéee (ESADMM).

www.mahatsang.wordpress.com

 

Géométrie instinctive#2, Artorama 2016, Marseille. Courtesy artiste.
Géométrie instinctive#2, Artorama 2016, Marseille. Courtesy artiste.

 

Visuel de présentation : Ballade rythmique, 2014-2015. Courtesy artiste.

 

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