[ENTRETIEN] MARINKA LIMAT

[ENTRETIEN] MARINKA LIMAT

Depuis 2013, Marinka Limat a entamé un projet de performances intitulées Kunstpilgerreise qui consiste à parcourir à pied les distances qui séparent les lieux d’art à travers l’Europe.

Après avoir rallié Fribourg à Berlin et Morat à Venise en 2015, elle est en marche cette année sur un parcours qui relie la Documenta de Kassel à Athènes soit près de 2500 kilomètres à travers 9 pays.

Suivant le même format que celui du pèlerinage qu’elle « insère dans le milieu artistique », l’artiste nous fait partager des émotions très fortes, des moments de solitude, de doutes sinon de peur. Mais au-delà de toute la part d’incertain que comporte son périple qui l’amène à chaque étape à aller à la rencontre de tout ceux qui dirigent ou animent les grandes institutions publiques ou privées, Marinka Limat vit des moments de partage très forts quand ceux-ci bénissent son voyage. Une performance que le galeriste Christian Egger définit comme « très contemporaine » parce qu’il y a « une grande générosité de sa part de montrer les difficultés qu’elle rencontre ».

De quelle idée originelle est né ton projet d’effectuer des « pèlerinages artistiques » à travers l’Europe ?

J’ai constaté que de plus en plus sur les curriculum vitae des artistes, était écrit vit et travaille entre Genève et Berlin, entre Zurich et Berlin, entre Londres et Paris, etc. Je me suis demandé si noter ces mentions était un passage obligatoire dans la carrière d’un artiste. Est-t-il devenu indispensable de « monter » à Berlin comme on « monte » à Paris ? Et puis, j’avais cette idée de marche et de prendre le format connu du pèlerinage qui est une pratique religieuse et de l’insérer dans le contexte artistique. J’utilise le corps et le chemin comme des moyens pour le projet. Dans cette performance, le corps est un outil de travail.

Entres-tu, comme les pèlerins, dans un forme de méditation quand tu marches ?

La marche aide à s’extraire de la société. On a d’une certaine manière le temps de respirer, la pensée devient plus fluide et on revient à l’essentiel. Elle dynamise notre manière de penser, favorise les associations et permet de mieux digérer les informations et de faire ressurgir des réminiscences du passé.

D’où vient ce signe du K que tu arbores sur ton chapeau ?

Il vient de l’allemand car j’ai fait mes études dans cette langue. Le K renvoie au kunst mais peut aussi renvoyer à la « Kommunikation », « Kreation » et peut faire référence à l’anarchie ou renvoyer d’un point de vue graphique au chemin. Cette lettre est elle-même un point de rencontre.

En quoi consiste ton voyage ?

Tout au long de mon parcours, je m’arrête dans des institutions, des musées, des centres d’art, des galeries et même chez des artistes afin de chercher l’échange. Les gens connaissent les codes du pèlerinage mais, dans le contexte artistique, réagissent très différemment. Je pose à la personne qui me reçoit une question qui est spécifique à chaque voyage, lui demande aussi que soit attesté mon passage sur mon carnet de voyage avec un tampon et que soit notée la date et apposée une signature. Ensuite, je leur demande de me bénir au nom de l’art.

Comment se déroulent ces bénédictions ?

Ce sont toujours des moments privilégiés, uniques et éphémères entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Elles sont comparables à des petites performances dans la grande performance. Certaines personnes disent quelque chose, parfois juste un mot, d’autres accomplissent un geste. Parfois elles ne peuvent pas me bénir car elles sont protestantes ou athées. Toutes prennent très au sérieux la bénédiction et le font vraiment de manière authentique. Et pour eux, quand ils me disent que tout va bien se passer, on ressent dans leur ton une sorte d’évidence. Cette bénédiction a une forme de beauté parce que le geste est improvisé. Il y a toujours ce premier temps d’hésitation car la bénédiction n’est pas un geste artistique même si elle peut le devenir.

Chaque bénédiction est un moment privilégié, très intense d’autant plus que j’arrive dans ces endroits sans m’être annoncée et que les gens m’octroient de leur temps, font spontanément preuve de créativité et me transmettent par la bénédiction une confiance et une force qui me permettent de poursuivre mon voyage.

Fais-tu un lien entre lieu sacré et espace sacralisé où sont exposées des œuvres d’art ?

Les deux domaines de l’art et celui de la religion m’ont toujours inspirée. Ils m’ont tous deux permis de m’épanouir. L’art est mon oxygène et j’ai été éduquée dans les valeurs chrétiennes. Les églises sont des lieux historiques souvent magnifiques et sont les premiers musées. Entrer dans une église procure toujours des sensations incroyables. Il y a de nombreuses similitudes entre une église et un lieu d’exposition. Ils ont tous deux été créés par l’homme, on peut s’y ressourcer, on y adopte aussi un comportement similaire en étant plus silencieux, et contemplatif. De même on y retrouve des rituels, des codes, des lois, des hiérarchies mais aussi beaucoup plus par une dimension indicible, qui dépasse notre raison et notre entendement, qui touche notre moi profond et au-delà qui atteint l’universel.

Tu pars avec quelle économie pour préparer tes projets ?

Lors des deux premiers projets, je n’avais pas beaucoup de budget, juste de quoi acheter le matériel. Concernant la nourriture, je m’offre un repas chaud par jour, sinon je pique-nique. Les conditions sont assez restreintes car j’ai juste un sac à dos de 50-60 litres qui contient une tente et un sac de couchage, ce qui sera ma petite maison pendant tout le voyage. Je demande à être hébergée dans les lieux d’art car l’idée première est de dormir à côté des œuvres et de faire du lieu d’art une auberge. Toutefois cela est très difficile car cela pose des problèmes de sécurité mais j’ai pu quand même à certaines occasions, soit bénéficier d’une chambre d’hôte, soit planter ma tente à proximité.

Quels sont tes préparatifs pour effectuer ces pèlerinages, quels accessoires emportes-tu ? T’habilles-tu en pèlerin ?

Lors de la préparation de mon premier voyage Fribourg-Berlin, je me suis longtemps posé la question des vêtements que je devais porter. Finalement, je me suis vêtue comme une randonneuse car déjà entrer dans un établissement artistique habillé ainsi crée un décalage qui fait qu’on est reconnaissable. Lors du deuxième pèlerinage, j’avais choisi de porter un long manteau noir comme ceux portée par les femmes musulmanes au printemps. Je voulais un vêtement assez léger que je pouvais ouvrir car j’avais accroché sur la doublure intérieure les réponses à ma question que j’avais récoltées durant tout mon trajet. Les gens annotaient les réponses sur des petits bouts de papier que je protégeais dans des sachets et que j’accrochais au manteau. À la manière d’un dealer qui ouvre son manteau pour proposer sa drogue, j’ai présenté à la biennale de Venise, ma drogue à moi constituée des pensées des autres.Il y avait même un côté un peu exhibitionniste par le geste d’ouvrir les pans du manteau (rire).

Dans ma pratique artistique, l’humain est au centre. Il est mon matériel, mon potentiel, ma fascination et mon inspiration. Présenter ces réponses, que les gens m’ont transmis et donné, est comme dévoiler un trésor d’une grande valeur.

Une dimension qui échappe à toute mesure et que pourtant tu associes au Capital de Marx…

À la Biennale de Venise, Le Capital de Karl Marx était lu tous les jours au Forum. J’en ai profité pour questionner les experts sur la manière dont ils percevaient ce texte dans la sphère de l’art contemporain, comment ils percevaient le capital de l’art, dans le sens de la signification, du potentiel. Ils ont consigné leurs réponses sur des feuillets que j’ai mis dans des sachets. Ils ont évoqué Le Capital non dans sa dimension économique ou sa valeur marchande, mais comme une force. À travers ces deux voyages, je peux dire que je perçois le capital dans l’humanité, dans le potentiel humain parce que les gens m’ont fait confiance, m’ont accordé de leur temps, m’ont accueillie même quand je ne parlais pas leur langue. Il suffisait que je frappe aux portes… Il y a dans ces voyages quelque chose de plus profond, une dimension spirituelle de l’ordre de la quête.

Peux-tu nous parler plus spécifiquement de ce troisième pèlerinage ?

Pour la première fois de son histoire la Documenta a lieu à deux endroits qui sont Kassel et Athènes. Le directeur et toute son équipe souhaite apporter un autre point de vue en délocalisant cet événement. Le leitmotiv de cette nouvelle édition est Learning from Athènes, apprendre du Sud, en ayant un regard sur les phénomènes de la migration et de la crise économique. Je ne suis jamais allée à une Documenta mais je suis consciente de sa dimension politique, de cette volonté à un instant T de documenter le monde. Ma performance aura pour cadre Athènes et Kassel. Elle commence le 8 avril à Kassel et durera 163 jours, soit toute la durée de cette Documenta. Je me suis longtemps posée la question si je devais suivre le chemin de la Documenta ou effectuer le chemin inverse car je prends le risque de complètement la manquer. J’ai fait le choix, moi qui vient d’Allemagne, de marcher vers l’inconnu, vers une autre culture mais aussi, en descendant la route des Balkans de rencontrer des migrants et ainsi de croiser des gens qui sont sur la route pour d’autres raisons et d’autres réalités.

Quel sera plus en détails ton parcours ?

Mon ambition est d’effectuer le parcours en 163 jours et j’ai fixé les étapes en conséquence en comptant marcher entre 20 et 30 kilomètres par jour avec des étapes dans des lieux d’art.  Je précise que la marche est un moyen, je n’accomplis pas une performance physique au sens sportif du terme. J’ai prévu de faire étape à Bratislava, Budapest, Belgrade, et Pristina où j’aurai l’occasion de présenter au public ma performance dans des lieux d’art.  Je continuerai ensuite ma route et après un long parcours de 600 km en Grèce, j’arriverai à Athènes.

Arrivée à Athènes, quelle forme prendra la restitution de ce long voyage ?

Tout comme pour le premier voyage, la restitution se fera au travers d’une documentation filmique qui sera toutefois plus aboutie car viendront me rejoindre ponctuellement sur la route un ingénieur du son et un caméraman. je travaille avec la co-réalisatrice Wendy Pillonnel, le caméraman Ramon Königshausen, et les producteurs DOK MOBILE. Cela permettra d’avoir d’autres perspectives. Je suis en train de travailler actuellement sur le concept du film. L’idée de faire un film vient d’un ami historien qui m’a dit que ce support me permettrait d’expliquer et raconter une histoire et de rendre accessible mon projet, de capter en direct une expérience et de la partager avec un plus large public.

Propos recueillis par Point contemporain © 2017

 

Kunstpilgerreise 1

 

Marinka Limat
Née en 1983 à Fribourg (Suisse)
Master in Art Education (2011) à la Haute Ecole des arts de Berne (HKB).
Vit et travaille à Fribourg et Berlin.

http://kunstpilgerreise.ch

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