Thomas Wattebled [ENTRETIEN – VISITE ATELIER]

Thomas Wattebled [ENTRETIEN – VISITE ATELIER]

Rencontre et entretien avec Thomas Wattebled dans son atelier à Orléans, qui y présente ses travaux et réflexions en cours et à venir, ainsi que des pièces plus anciennes, notamment des dessins.

« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. » Pour Michel de Certeau, la vie se tisse à partir des « détournements », des tactiques et pratiques de braconnage qu’opèrent les individus à partir des médias et objets produits par la sphère économique et capitaliste. Individuellement, les gens s’accaparent de ce qui les entoure, adaptant leurs propres savoir-faire et consciences, produisant leurs propres sens, qui ne sont pas forcément les sens initiés par la sphère productive. Michel de Certeau, dans l’Invention du quotidien, s’intéresse à l’Homme ordinaire qui use, malgré lui, de sa personnalité pour détourner les manières de faire et de penser. C’est également ce que fait Thomas Wattebled, qui, dans ses dessins et installations, pointe du doigt ceux qui sortent des sentiers battus, qui font le contraire de ce qui est initialement prévu. Il s’intéresse aux individus que la société décrit comme perdants, et montre leurs autres manières de devenir gagnants : «  C’est beau de ne pas avoir réussi », précise-t-il, en sortant des puzzles de leurs boîtes, dénichées dans des brocantes et vide-greniers. Thomas Wattebled puise la valeur de ces jeux dans leurs gestes inachevés, qu’il met en exergue en compressant puis collant ces 1500, 4000 pièces, ensemble. « La forme reflète l’expérience », celle de se lancer dans une activité complexe et inutile, improductive, sans fin en soi. Il n’y a même pas le plaisir d’achever le puzzle pour en découvrir le motif : « le résultat est déjà sur la boîte ». Thomas Wattebled pose un regard attendri sur ces gestes, qu’il cherche à comprendre : « c’est une volonté d’ordonner l’espace, c’est presque flippant. Il y a une volonté de maîtrise. » Une volonté qui a flanché en cours de route : l’abandon prend forme dans ces morceaux de puzzle assemblés mais non aboutis. Qu’est-ce qui motive les gens à commencer cette vaine entreprise ? « J’imagine que les puzzles ont vocation à être accrochés, présentés comme des trophées ». Thomas Wattebled rend hommage aux volontés initiales, en proposant une solution alternative : celle de coller les pièces de puzzle de manière anarchique, prenant pour appui les espaces introduits « souvent des coins ». Il dit aimer à poser un regard sur des « choses un peu bêtes » avec lesquelles il a une affinité : « j’essaye de les comprendre, d’en capter le sens, et de les faire évoluer » de manière souvent inattendue et bricolée.

Car ces ruses dont parle Michel de Certeau, ce sont des manières alternatives de répondre aux actes dominants que véhicule la société. Thomas Wattebled questionne la position du dominant, en construisant, par exemple, une chaise pliante sur plusieurs étages (LEVEL 3). « C’est tellement drôle de faire quelque chose de faussement utile » précise-t-il en dépliant la chaise, qui est ensuite dirigée, à l’aide d’une boussole ou d’un GPS, vers la plage la plus proche. De par sa hauteur, cette chaise est la place du dominant, celle qui donne envie. Pourtant, malgré son orientation, celui qui est tout en haut ne voit jamais la mer. Il surplombe tout le monde, mais sa place est impossible : la chaise est construite dans un même bois, ce qui la rend fragile, précaire. Elle n’est pas rehaussée. Ainsi, si quelqu’un s’assoit, le dispositif et son utilisateur s’écroulent. La place dominante est donc finalement la plus instable. Pour Thomas, il s’agit aussi de pointer du doigt une société compétitive : « nous sommes dans une société où il faut toujours être le gagnant. Dans toutes les strates de la vie, même pour le repos. »

Dans L’échoué, la figure de la victoire est clairement confrontée à celle de la détresse : Thomas Wattebled traque les bateaux échoués sur des ronds-points des centres-villes, notamment bretons et normands, et se met en scène avec des feux. Ces derniers, rougeoyants, ont une double utilité : celle de signifier le besoin d’aide quand les marins sont en péril, ou alors la victoire quand ils ont gagné une course. Wattebled appuie cette double lecture, tout en la laissant à libre interprétation : selon les lectures, les gens verront dans cette mise en scène, les feux de la victoire ou ceux du gagnant : « pendant la performance, les automobilistes et passants réagissent différemment : il y a d’un côté la peur, la vision dramatique : et de l’autre les klaxons, les cris de joie qui célèbrent le triomphe… Mais à propos de quoi ? C’est un geste adressé, mais on ne sait ni à qui, ni pourquoi. » Il y a en tout cas une force vive dans cette image qui tire toute sa lumière et ses émotions des feux incandescents, tenus à bout de bras, et dont la portée varie selon le contexte de la performance : les bateaux sont plus ou moins grands et pourris, le temps plus ou moins clément. C’est une série que Thomas Wattebled continue à créer, traquant les bateaux sur Google Street View, dans les coupures des journaux, ou en appelant des gens sur place « mais pas les Mairies, car ce que je fais est interdit ! ». Cette multiplicité fait s’entremêler le dualisme initial, les sens et les lectures, et accentue l’absurdité de la scène : «  Je me retrouve à vouloir faire tous les ronds-points d’Europe –ce serait vraiment génial- alors qu’initialement je me moquais justement de ces ronds-points. » En cherchant et en s’accaparant, le temps d’un cadrage, ces bateaux, Thomas Wattebled les lie de nouveau à l’idée de voyage, les sort quelque peu de leur torpeur, et met les lumières sur l’incongruité de leur immobilisme : « c’est l’idée d’être bloqué quelque part, échoué au milieu de gens qui bougent, qui voyagent. Et il y a ce côté ridicule du mec perdu. »

Cet immobilisme n’est pas permis dans la pratique artistique, qui par définition, nécessite d’avancer, de réfléchir, d’expérimenter, toujours un peu plus loin. Ainsi, l’œuvre Pilori est une installation composée de quatre raquettes entremêlées entre elles, et qui empêche donc de jouer. Plus récemment, ce n’est plus une raquette qui s’entortille avec une autre, mais une raquette qui noue le pied même de l’artiste. Pour ce dernier, dont le travail est souvent catégorisé dans la thématique du sport, il s’agit d’en finir avec cette étiquette « qui est très bien pour pouvoir aborder et simplifier mes pièces, mais qui ne doit pas avoir lieu dans l’avancement de mon propre travail. » Car c’est moins de sport qu’il s’agit chez Thomas Wattebled que d’anthropologie mêlée aux cultural studies : l’artiste observe les comportements des individus en tant qu’entités, mettant humblement leurs incongruités ou maladresses en exergue. Des gestes, découlent des formes, de même que les objets fabriquent des usages, que ces derniers soient détournés, ou au contraire, pris à la lettre : c’est le cas avec un projet de sculpture minimale accolée à une porte et que l’on peut ainsi ranger et fermer : « c’est une sculpture minimale pratique », mais aussi la matérialisation des portes dessinées sur les plans architecturaux : « avec les plans, on pense le geste comme un volume. » La sculpture est la mise en forme et en trois dimensions du geste, lui-même envisagé comme un volume. La boucle est bouclée, comme dans le Jeu de pommes, une série de dessins sur des photographies de pommiers, que le crayon rend indépendants en traçant des tunnels des branches aux racines : « dans ce cycle, l’arbre est autonome, et produit à un jeu qui exclut Adam et Eve. » L’idée de cycle revient par ailleurs dans le dernier projet en cours, cette fois-ci monumental, qui naît de la fascination de l’artiste pour les fontaines, symboles de la volonté de pouvoir de l’homme sur la nature pour un résultat moyennement utile et résolument kitsch.

Thomas Wattebled s’attache ainsi à des formes d’apparence simples, comme peuvent l’être les cycles, et d’autres actions où le résultat est perdu d’avance, s’il n’est pas détourné, ou tout simplement inconcevable. Pour Claude Levi-Strauss, le bricoleur produit selon ce qu’il trouve, le but pour lui n’étant pas le résultat mais l’acte de faire. Cette notion est liée aux ruses de Michel De Certeau qui permettent à chacun de détourner les ressources et les usages. Lévi-Strauss oppose le bricoleur à l’ingénieur, qui a un projet précis et qui va devoir trouver les matériaux et les outils précis pour le réaliser à bien, de la meilleure manière qu’il soit. La position de Thomas Wattebled oscille entre ces deux figures : il est à la fois ingénieur du fait des projets qu’il pense et dessine avant de réaliser, et bricoleur dans sa manière de se laisser surprendre par les matériaux ou le travail des spécialistes. Le bricolage pour tous est par ailleurs le titre d’une de ses œuvres : un livre d’ingénieur qu’il dit « court-circuiter » en le transperçant par de vulgaires clous mal plantés.  « Je me suis placé sous la casquette du bricoleur en prenant les clous que j’avais sous la main ». Un geste et une œuvre qui résument bien ses « contre-performances ».

Texte Laetitia Toulout © 2017 Point contemporain

 

EN SAVOIR PLUS SUR L’ARTISTE

 

Vue de l’atelier de Thomas Wattebled
Vue de l’atelier de Thomas Wattebled

 

Thomas Wattebled, Jeu de pomme.
Thomas Wattebled, Jeu de pomme.

 

Thomas Wattebled, coûte que coûte (œuvre en cours) vue d’atelier.
Thomas Wattebled, Coûte que coûte (œuvre en cours) vue d’atelier.

 

Thomas Wattebled, Le bricolage pour tous. Vue d’atelier.
Thomas Wattebled, Le bricolage pour tous. Vue d’atelier.

 

Thomas Wattebled, L’échoué, 2015 – 2016. Série en cours. Tirages numériques. dimensions variables
Thomas Wattebled, L’échoué, 2015 – 2016. Série en cours. Tirages numériques. dimensions variables

 

 

Visuel de présentation : Thomas Wattebled, vue d’atelier, Orléans 2017. Photo Laëtitia Toulout.

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