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Revue d'art contemporain

[ENTRETIEN] Victoire Barbot

[ENTRETIEN] Victoire Barbot

Après des études de design à l’École d’Art Appliqués Olivier de Serre puis à l’École des Beaux Arts de Paris, Victoire Barbot développe une pratique de sculpture et d’assemblage qui interroge les matériaux de rayonnage (emballages, étagères, tringles, barres en métal, plaques de verre) et les objets qu’elle définit de « presque rien » , comme les coquillages, billes, mikados, crayons de couleurs, épingles… Elle les collecte, les stocke, les range, avant de les assembler, emboiter, déployer dans l’espace, au sein d’équilibres précaires. Elle archive ces Misensembles par le dessin, qu’elle classe et range à nouveau dans des Misenboites.

Victoire a été en résidence à Astérides (Friche Belle de Mai, Marseille) de janvier à juin 2016.
Entretien réalisé par Laetitia Toulout.

Avais-tu un projet préalable à l’entrée dans ton atelier Astérides, quelque chose que tu voulais travailler plus précisément, des « Misenboîtes » il me semble ? 

Je voulais continuer de construire mes Misenboites, la version en verre et laiton de mes Misensembles, je souhaitais retrouver la même technique que celle que j’’avais pu appréhender au Mexique. Rapidement, je me suis trouvée confrontée au manque des matériaux, ces derniers n’existaient pas ici, notamment ce que j’appelle les « canules » en laiton… Du coup, machinalement et comme à mon habitude, j’ai commencé à récolter des matériaux car sans eux, je ne peux pas commencer à travailler. Ce sont eux et leurs manipulations qui font naitre mes sculptures. Et puis après tout est venu un peu au feeling des manipulations.

 

Est-ce que tu as trouvé des matériaux particuliers ici, à Marseille ?

Oui ! J’ai commencé par aller plutôt vers des matériaux que je connaissais, ceux avec lesquels j’ai toujours envie de jouer, ceux de l’ordre du rayonnage, et puis j’aime toujours aussi me rapprocher des artisans qui me sont géographiquement proches, je suis donc d’abord allée chez des ferronniers, pour trouver de la ferraille, des chutes de métal, tout ça…
J’y avais déjà pensé lorsque j’ai envoyé ma candidature pour Astérides et c’est en général ce que je fais la plupart du temps : J’aime bien aller à la rencontre des artisans dans la ville dans laquelle je suis.
J’avais aussi envie de travailler le velours, de me pencher sur la question de la peinture. Je suis donc allée chez des tapissières et j’ai utilisé pas mal de velours, de tissus.  C’était plutôt une nouvelle gamme dans mon travail, même si j’ai déjà utilisé du tissu avant. Il était plus souvent utilisé dans mes sculptures comme un objet à part entière. Ici, je l’ai utilisé comme une peinture.
J’ai aussi voulu travailler avec une boulangerie mais finalement je ne l’ai pas fait.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

Tu voulais insérer du pain dans tes sculptures ?

Non pas vraiment, je voulais plus essayer de comprendre leurs techniques et leurs machines…
Si j’avais eu plus de temps, je serais aussi allée chez des céramistes.

 

Tu as pu utiliser de la céramique lors de ta résidence ici, volée dans l’atelier d’un autre résident, Pierre Boggio… 

Oui c’est vrai que j’aime bien, en général, piquer ou ramasser des matériaux auprès de gens que je rencontre dans la ville où je suis. C’est ce qui s’est passé avec Pierre avec qui je m’entends bien, c’était une évidence pour moi d’essayer de manipuler des objets qu’il avait déjà lui-même manipulé.

 

Tu as aussi travaillé avec des grilles de protection de fenêtre, c’est un objet spécifique à Marseille ? 

J’ai cru que c’était spécifique à Marseille mais en fait pas du tout ! C’est vrai que c’est quelque chose qui m’avait marquée quand je suis arrivée dans les mois d’hiver (janvier/février). J’habitais à Saint Just et je venais alors à pied à mon atelier. Comme à mon habitude, j’aime regarder tous les matériaux que je trouve sur mon chemin. De chez moi à la Friche, j’avais en effet noté dans un calepin ces fameuses grilles de protection de fenêtres qu’on trouve en général aux rez-de-chaussée. C’est un objet de protection, assez dur, brutal et en même temps sur beaucoup d’entre elles, il y a des motifs floraux décoratifs, qui créent une rupture. Et puis il y a cette couleur de le rouille, du temps qui les a abimées qui me fascinent.
J’avais repéré plein d’autres trucs sur le chemin comme des tapis rouges, des parasols … pour leurs formes mais encore une fois pour leurs couleurs passées je crois.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

C’est vrai qu’on voit souvent des meubles, des objets très divers dans la rue…

Oui ! Dans ma lettre de motivation pour postuler à la résidence Astérides j’avais parlé de ces objets laissés à l’abandon dont regorge Marseille, et qui m’intéressent beaucoup. Bien qu’ils ne soient pas tous intéressants ni utilisables à mon gout.

 

En dehors de la rue, quels sont tes spots pour dégoter tous ces matériaux que tu utilises ? Tu fais aussi beaucoup les marchés, non ? 

Oui les marchés sont une grande inspiration pour moi. Ça l’a toujours été, j’aime beaucoup les marchés et je suis très inspirée par leur côté  populaire. J’aime beaucoup y aller très tôt, ou alors après : soit au moment de l’installation soit à celui de la désinstallation.  Ce sont des moments beaucoup plus calmes, et j’aime bien regarder les bricolages des stands, voir et comprendre comment ils tiennent… mais aussi comment les forains les construisent, leurs gestes…
Dans les marchés il y a aussi plein de matériaux cheap, rangés dans des bacs, et les stands de marchants de tissus. Les bacs comme les rouleaux de tissus sont des formes qui me fascinent, et qui se retrouvent souvent dans mon travail. De ces temps « de marché », j’ai fait l’ébauche d’une pièce à la fin de ma résidence, qui sera à finir.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

A propos de l’atelier que tu as occupé pendant ces six mois, est-ce qu’il a pu t’inspirer d’une manière ou d’une autre, notamment pour des installations de grandes tailles rendues possibles par ce grand espace ?

Oui j’arrivais d’un micro-atelier à Paris, où je m’étais contrainte à faire en petit. Quand je suis arrivée ici, au début je pense que j’étais un peu perdue dans l’espace, tout en étant surexcitée. J’ai du coup continuer à faire des petits assemblages, mais par contre dans tout l’espace. Il y avait vraiment cette idée d’installation avec plein de petits objets, de petites sculptures parmi lesquelles je pouvais me glisser et faire des jeux de perspective. Et puis d’un bout à l’autre de l’atelier les sculptures se répondaient, se surélevaient, s’agrandissaient.
J’ai particulièrement profité de l’espace à la fin de ma résidence et notamment des murs, avant ce n’était pas vraiment le cas dans ma pratique.  Là, je les ai vraiment investis et c’était super chouette. Grace à cet espace du « Mur » j’ai développé un tout nouveau travail.

 

Oui c’est ce qu’on a pu voir dans l’exposition Hasards heureux à la Salle des Machines, où tu as beaucoup utilisé les murs…

Oui, c’était un parti pris de dernière minute car ça s’était avéré compliqué de mettre les sculptures au sol, puisque forcément elles auraient été maintenues en équilibre et risquaient de tomber. Du coup je me suis dit que j’allais un peu bousculer ma pratique. Ca a été super positif, comme quoi de contraintes peuvent se produire de nouvelles choses. Comme j’étais déjà dans mes recherches autour de la peinture par l’utilisation du velours, je me suis dit que j’allais vraiment m’attaquer au mur, en accrochant ferrailles et velours, me référant finalement au Wall Painting.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

Et tu as aussi mis des petites sculptures en équilibre dans des recoins un peu cachés de la galerie. 

Oui !

Cette résidence t’a permis de rencontrer des gens, des artisans mais aussi des commissaires, artistes… ? 

Oui j’ai rencontré un boulanger, les tapissières qui ont été vraiment adorables, m’ont laissé beaucoup de leurs matériaux mis de côté… Les ferronniers qui étaient un peu plus bourrus ! Et j’ai aussi eu beaucoup de rencontres, de discussions avec des journalistes, des commissaires, avec les résidents et d’autres artistes…

 

Tu as aussi rencontré des enfants lors des Petits Mercredis, où tu as pu partager ta pratique artistique lors de deux ateliers. 

C’était aussi très chouette, j’avais déjà fait des ateliers avec des enfants et cette fois aussi c’était vraiment marrant de les confronter à la sculpture contemporaine ou à l’installation. Je leur ai d’abord montré des images d’artistes que j’apprécie, puis des images de mon propre travail. C’est toujours drôle d’avoir leurs réponses face à des questions comme : « est-ce pour vous ça, c’est de la sculpture ?  » En général ils répondent que non, ça ressemble à ce qu’il y a chez eux ou dans les rues… Je ne me souviens plus de leurs termes exacts, mais j’ai pu les faire réfléchir sur des notions de structure et d’assemblage au travers de notion comme la superposition, la construction, l’alignement… Une fois que ce temps d’explication est passé, ils se sont tout de suite rués sur les objets que j’avais apportés et  se sont mis à  les manipuler. Et ils ont fait des choses chouettes !

 

Dans le cadre de ta résidence, tu as aussi fait un multiple, que tu viens de finir… 

Il fallait d’abord proposer un projet. Je croyais à mon projet mais il était un peu à part car ce n’est pas vraiment une pièce qui est répétée en série à l’identique. C’est une pièce qui suis mon processus de travail à moi : c’est une déclinaison sous huit formes de la même sculpture. Pour moi ça reste un multiple unique. Ça peut paraitre un peu contradictoire…
J’ai beaucoup aimé imaginé tout ce projet puis développer les huit formes. Ma pratique artistique est entièrement développée dans ce multiple. Je considère toutes les formes comme une seule et même pièce, naissant d’une même et seule sculpture et ayant la même valeur.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

De manière plus générale, que t’a apporté ta résidence de six mois à Astérides ?

Je pense que ça m’a apporté de prendre confiance en mon travail, l’espace m’a permis d’en prendre conscience aussi et il m’a permis de travailler librement et sans regard dans un grand espace, haut de plafond, doté d’une belle lumière…. J’ai pu tester des trucs que peut être je n’aurais pas osé tester avant aussi.  C’est aussi le seul moment où pendant six mois, je n’ai pas bossé à côté, c’est vrai que pendant toutes mes études j’avais un job… Du coup là, j’ai pu vraiment réfléchir et ne travailler qu’à ça, me concentrer sur ma pratique artistique, ce qui était vraiment une belle expérience.
Ça m’a aussi apporté beaucoup de rencontres, de discussions… C’était marrant de rencontrer plein de gens. Ça m’a obligé à répéter, expliquer mon travail. J’ai ainsi pris conscience de certaines choses, qui n’étaient pas forcément bien compréhensibles pour les autres quand je l’expliquais. Je pense qu’en même temps j’ai mieux compris moi-même ce que j’étais en train de faire.

Avant ta résidence, tu as passé quelques temps au Mexique, et tu y retournes bientôt. C’est un pays important pour toi, dans ta pratique ? Peux-tu nous dire quelques mots sur tes projets futurs ? 

Avant Astérides j’étais dans un tout petit atelier à Paris, dans un ancien hôpital où toute une structure s’est montée : Les Grands Voisins. Je partageais un atelier qui s’appelle Au Nord et que je partageais avec 13 autres personnes. Mon espace était tout petit (9m2), mais c’était très chouette tout de même.
Et encore bien avant ça, j’étais effectivement au Mexique, où j’ai continué à faire des sculptures, des Misensembles de poche, des petits formats. Et j’y ai appris et découvert  un artisanat, notamment celui de ces fameuses boîtes en verre et laiton, qui m’a servi à repenser et à construire mes Misenboîtes. Ces dernières qui n’existaient jusqu’alors que mentalement en dessin.
C’est vrai aussi qu’il y a des artistes mexicains contemporains dont j’aime beaucoup le travail, mais aussi des structures, des jeunes galeries, des projects spaces qui sont intéressants. Et puis pleins de ressources visuelles et matérielles. Je pense qu’il y a plein de choses à faire là-bas.  J’ai postulé pour Soma à Mexico et je m’y envole dans un mois et pour quelque temps normalement.  SOMA ce sera l’occasion de rencontrer des gens, découvrir une scène artistique. Il y aura des conférences, des discussions auxquelles nous sommes invités à participer, il y a aussi des rendez-vous où l’on parle ensemble de nos travaux. On a aussi un lieu pour pouvoir travailler tous ensemble et échanger sur nos pratiques artistiques. Je crois qu’il y aura un autre européen, et beaucoup d’artistes d’Amérique du Sud ou Amérique centrale.

Le 07.11.16,

Finalement après corrections et relectures de cette interview et suite à ce dernier paragraphe, je confirme que c’est exactement comme ca que ca se passe à Mexico. Je suis finalement arrivée en octobre et depuis un mois je retrouve ce que j’y avais trouvé. Des discussions et des artistes super intéressants, des projets hyper cools, des matériaux en masse et je viens de me trouver un atelier donc c’est parti.

 

Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Victoire Barbot, juin 2016 © Astérides

 

Pour en savoir plus sur la résidence d’artiste :
Astérides

Pour en savoir plus sur l’artiste :
Victoire Barbot

 

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