FAHAMU PECOU [ENTRETIEN]

FAHAMU PECOU [ENTRETIEN]

Plus le travail de Fahamu Pecou évolue avec le temps, plus on a le sentiment que l’imprégnation de la culture africaine devient forte, nourrissant chaque oeuvre de l’intérieur, allant jusqu’à habiter sa peinture. Un lien plus intime et toujours plus signifiant se tisse avec sa propre histoire. Une approche pouvant parfois paraître analytique tant elle est marquée par la recherche des connexions unissant la culture afro-américaine à ses racines, et qu’il explore également par la vidéo. Emmet Still, dont le titre rend hommage à un adolescent de Chicago victime d’un lynchage en 1955, interroge ce moment de bascule dans la vie d’un jeune noir qui croise le chemin d’un policier. C’est alors dans ses racines et la conscience de ses ancêtres que le personnage trouve la force de s’en sortir. Une parabole qui traverse tout le travail de Fahamu Pecou, celui-ci cherchant à répondre à la question du « qui suis-je? » tant par le langage du corps que par un renouvellement des formes de représentation.

Peut-on dire que le point central de ton travail est de tisser des liens entre la culture afro-américaine et la culture africaine ?

Il est compliqué de répondre à cette question parce qu’elle a une dimension personnelle, elle est liée à l’histoire de ma propre vie. À l’âge de neuf ans, j’ai eu une discussion avec mon père au téléphone au cours de laquelle il m’a demandé si je savais ce que mon prénom voulait dire. Je ne m’étais jamais posé la question même si j’avais conscience que mon prénom n’était pas commun car personne dans la petite ville de Caroline du Nord où j’ai grandi n’en portait un identique. Un constat qui d’ailleurs me gênait car je voulais être comme tous les autres enfants. J’ai été profondément choqué d’apprendre que mon prénom puisse avoir une signification. Cette révélation a eu un fort retentissement sur mon existence et sur ma personnalité d’autant plus lorsque j’ai su qu’il signifiait « compréhension ».

Une révélation qui a déclenché ton intérêt pour la culture africaine… 

Le fait d’être noir a, tout d’un coup, pris une signification bien plus importante, j’ai appris que ce n’est pas juste une couleur de peau. J’ai également su que mes parents avaient été très engagés dans les années 70 dans un mouvement panafricain. Je me suis intéressé à la culture africaine, à l’art africain, et aussi au hip-hop qui a émergé aux États-Unis à la fin des années 80 porté par les rappeurs qui développaient des liens avec la culture africaine. Plus mes recherches avançaient sur le hip-hop et la culture afro-américaine, et plus je trouvais qu’il existait une multitude de connexions unissant les deux. Celles-ci ne sont pas immédiatement identifiables même si, quand on les découvre, elles nous paraissent presque évidentes.

Ne trouves-tu pas qu’il y a une forme d’amnésie dans la culture blanche par rapport à l’héritage culturel africain ?

Je ne dirais pas « amnésique » mais je dirais qu’il y a eu une ignorance voulue.

La dimension spirituelle, magique et religieuse est très importante en Afrique. Est-ce quelque chose que tu désires aussi nous transmettre ?

Une histoire personnelle est aussi à l’origine de mon intérêt pour la dimension spirituelle et religieuse. Un jour, sur le chemin du travail, j’ai trouvé une plume sur le sol que j’ai ramassée et mise dans ma poche. J’en ai parlé à mon père qui a fait référence à un ange gardien et je me suis dit que j’allais peindre cette plume dans une œuvre. Lorsque l’on me demandait la signification de cette plume, je ne savais pas trop quoi répondre, peut-être était-elle censée me protéger ? Un premier dimanche du mois, jour consacré à honorer les ancêtres, ma copine m’a amené dans un temple Ilay. Je me suis déchaussé et quand j’ai posé le pied à l’intérieur, je me suis senti à la maison. Depuis ce jour-là, j’ai pu poser des mots sur ce que je représentais intuitivement dans mon travail et que j’avais inconsciemment au fond de moi.

J’essaye vraiment de donner conscience de cette dimension spirituelle, de montrer les particularités de la culture africaine, de cerner ce qui fait son identité. Il est important que les noirs puissent se voir eux-mêmes tels qu’ils sont, et que ce ne soit pas par le regard des blancs.

Le hip-hop n’a-t-il pas contribué à répandre une image bling-bling de la culture afro-américaine ?

Ce n’est pas forcément négatif si l’on cherche vraiment à comprendre qu’elles sont les origines de cette imagerie bling-bling avec diamants, trônes, chaînes et lumières… N’existe-t-elle pas avant tout pour se convaincre que l’on en vaut la peine ? L’idée n’est pas de faire une critique mais de se poser la question : sera-t-on plus ou moins beau avec ou sans ? C’est en fait une question de personnalité. NEOPOP abordait ces problématiques de manière un peu obsessionnelle. Elle portait sur la « valeur » de la personne.

Musique, peinture, dessins, conférences, débats, films, comment se construit ton propos ?

Je ne laisse jamais un médium dicter ma voix, je me laisse guider par mon instinct. Il est important de rester flexible pour pouvoir développer ses idées et les exprimer de manière plus efficace.  Chaque médium a sa propre voix : l’écriture a une voix, la peinture a une voix, le dessin a une voix, la musique, la vidéo… La série Black Magic contient beaucoup d’informations. Elle constitue à elle seule une sorte de focus et contient tellement de voix qu’elle ne nécessite pas l’ajout de supplémentaires. L’identité noire est totale, elle n’est pas fragmentée. Pour la définir, j’ai besoin de toutes ces voix-là, de tous ces médiums.

Un caractère épuré, « essentiel » dans sa définition sartrienne, qui marque une évolution…

Pour moi qui ai en effet l’habitude de travailler beaucoup de médiums, il a été compliqué de faire des œuvres sans écriture, de ne pas y revenir pour y ajouter de nouvelles choses. La série Black Magic est une invitation à la méditation, elle crée une relation plus directe, plus profonde, avec celui qui la regarde, une relation presque intime. Je voulais qu’il cherche par lui-même la signification des oeuvres, que pour les aborder, il s’assoit face à elles et qu’il réfléchisse et pour cela j’ai fait en sorte de ne pas guider leur lecture en donnant trop d’indices. Aujourd’hui encore, les gens noirs sont perçus dans les médias comme mauvais, démoniaques ou, tout au contraire, comme des serviteurs ou des comiques. Dans mes œuvres je ne parle pas qu’aux blancs mais aussi aux noirs. Il faut que chacun puise en lui pour comprendre la série Black Magic.

Entretien réalisé le 04 novembre 2017 par Valérie Toubas et Daniel Guionnet avec l’aimable participation de Delphine Guillaud © 2017 Point contemporain

 

Infos pratiques

Fahamu Pecou, Black Magic
Exposition personnelle
Du 09 novembre au 22 décembre 2017

BACKSLASH
29 rue Notre-Dame de Nazareth
75003 Paris
+ 33 9 81 39 60 01
info@backslashgallery.com
du mardi au samedi de 14 h à 19 h

http://www.backslashgallery.com

 

POUR EN SAVOIR PLUS SUR L’ARTISTE

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Wisdom of the Ancesters, 2017 Installation sonore. Sculptures africaines, plumes de poule, d'autruche et de paon, cauris, raphia, sable, enceinte, lecteur audio. Dimensions variables. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Wisdom of the Ancesters, 2017
Installation sonore. Sculptures africaines, plumes de poule, d’autruche et de paon, cauris, raphia, sable, enceinte, lecteur audio. Dimensions variables. Photo Jérôme Michel

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel

 

Vue d'exposition Fahamu Pecou / Black Magic - Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel
Vue d’exposition Fahamu Pecou / Black Magic – Backslash Gallery 2017. Photo Jérôme Michel

 

 

Visuel de présentation : Fahamu Pecou, See Through, 2017. Courtesy artiste et Backslash.

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