[FOCUS] Eric Manigaud, Dessins

[FOCUS] Eric Manigaud, Dessins

Parties manquantes, un texte de Lisa Toubas pour Point contemporain © 2017

C’est par le corps que chaque Être humain est reconnu par ses pairs : distingué, adulé, ou rejeté. Il est notre interface directe avec le monde qui nous entoure, qui n’a de cesse de nous juger à travers lui. En 1989 Georges Canguilhem, dans son ouvrage La connaissance de la vie, juge que « le normal est le degré zéro de la monstruosité ». Mais alors, à qui revient le droit d’établir ces critères de « normalité » ? Comment parvenir à remettre en cause cette norme qui s’impose à nous ? A travers ses dessins, Eric Manigaud nous encourage à porter un nouveau regard sur ceux qui, corps et âme, ont été considérés comme « anormaux ».

Dans ses séries des Gueules cassées comme dans ses Portraits cliniques, Eric Manigaud donne une seconde vie à des anonymes qui furent immortalisés à l’époque des débuts de la photographie. A la manière d’un docteur, il ausculte, dissèque, entre en profondeur de chacun de ces portraits pour dépasser les seules apparences. Si les dessins d’Eric Manigaud sont produits à partir de photographies d’archives, l’artiste précise qu’ils ne sont pas la reproduction d’une photographie, mais bien la reproduction d’une projection. Un filtre s’est alors déjà opéré et l’image de départ, prise comme modèle, n’est déjà plus que le reflet d’elle-même. Les dessins d’Eric Manigaud nous plongent dans un avant/après, de la capture objective à la restitution sur papier sous les traits du dessinateur.

En nous plaçant en confrontation directe avec ces anonymes, Eric Manigaud sort de l’oubli ces clichés de mutilés de guerre, de malades ou d’internés pour nous confronter à ce que la société se refuse à voir en face. L’artiste dessine ces visages, ces expressions, ces corps dans une technique parfaite, leur conférant par le dessin une dimension presque irréelle, avec un rendu pourtant criant de vérité. Ces œuvres nous poussent à nous interroger sur ce qu’il advient d’un Homme lorsqu’il a perdu ses liens avec ce qui lui confère son « humanité ». Chaque personne représentée dans les dessins d’Eric Manigaud a subi une perte, qu’il s’agisse d’une partie de leur corps, ou de leur santé mentale. Ce manque ne se justifie pourtant que par contraste avec ce que la société considère comme ce qu’il est nécessaire d’avoir.

Eric Manigaud retrace au crayon noir les contours d’un passé fuyant et pourtant porteur d’une problématique universelle : cette crainte face à la déviance de la norme. Ses dessins sont comme une introspection. Ces laissés pour compte, devenus sujets d’étude (scientifique comme artistique), constamment mis à l’écart de la société, nous observent frontalement et nous reviennent comme des fantômes. On s’y verrait presque comme dans un miroir.

Eric Manigaud
Né en 1971.
Vit et travaille à St-Etienne.

Représenté par la Galerie Sator Paris et Galerie C Neuchâtel

Eric Manigaud, Gueule cassée #1 - 2003 Mine de plomb et poudre de graphite sur papier ,157 x 147 cm. Courtesy Galerie Sator
Gueule cassée #1 – 2003 Mine de plomb et poudre de graphite sur papier ,157 x 147 cm. Courtesy Galerie Sator

Visuel de Présentation : Éric Manigaud, « Trachoma pannus keratitis, 1916 », 145 x 153 cm, 2015. Courtesy Galerie C

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