[FOCUS] Kader Attia, L’Empreinte de l’Autre

[FOCUS] Kader Attia, L’Empreinte de l’Autre

Invité au Centre Georges Pompidou par l’ADIAF à l’occasion du Prix Marcel Duchamp 2016 dont il est le lauréat, Kader Attia nous entraine dans un espace pensé comme une exposition personnelle. Sa proposition nous fait suivre le cheminement d’une réflexion qui, à travers la thématique de la réparation du corps, ouvre notre réflexion sur les questions de la mémoire, des origines, de l’héritage, du langage, de la culture, dans des dimensions « éthiques et politiques » et nous engage à agir dans l’actualité. Nous faisant emprunter une suite de couloirs en spirale, Kader Attia nous convie à entrer dans un territoire dépouillé, de parole comme avec le film Réparer la Mémoire ou de silence avec Entropie, jusqu’à un espace central où le visiteur entre dans l’installation L’Empreinte de l’Autre. Une oeuvre qui interpelle ce qui est enfoui au plus profond de l’inconscient collectif.

Cherchez-vous à provoquer une rencontre avec l’installation L’Empreinte de l’Autre ?

Absolument. Beaucoup de gens sont fascinés par cette installation et me demandent quelle en est la signification. Cette incompréhension m’intéresse parce que dans l’art, ce qui nous marque très longtemps, est ce que nous ne comprenons pas. Beaucoup de visiteurs, même des adolescents, voient dans les pièces de L’Empreinte de l’Autre des masques africains.

Quelle peut être l’origine de cette identification ?

Cette œuvre explore notre psyché d’enfants du modernisme et du postmodernisme, des esthétiques qui n’appartenaient pas au monde occidental mais qui ont été apportées en Occident par la colonisation. Aujourd’hui, si nous sommes capables de dire qu’il s’agit de masques africains, c’est parce que nous avons été surimpressionnés par ces esthétiques brutalistes venues d’ailleurs, par l’empreinte de l’autre. Si nous étions face à cette œuvre au XVe siècle ou au XVIIIe siècle, nous ne la verrions pas de la même manière et elle nous serait incompréhensible.

Pensez-vous que les occidentaux assument cet héritage de la colonisation ?

L’installation nous place devant une vérité qui est en nous mais que le déni fait que nous ne voyons pas. Depuis trois ou quatre décennies, il persiste une tendance que j’appelle l’amnésie des sociétés consuméristes. Elles ne vivent que dans l’instant et considèrent que tout est une sorte d’état des choses qui existent comme cela. On oublie très vite que les arts premiers ont influencé considérablement les arts modernes et en particulier le cubisme, et nous faisons comme si cela n’était pas important.

À partir de quels objets l’installation est-elle composée ?

Mes œuvres sont des ready-made. Je n’ai opéré aucune modification à ces emballages de micro-ondes, de disques durs ou de radios que j’ai collectés pendant près de trois ans dans les poubelles de Berlin où je réside. Il ne faut pas oublier ce que dit Marcel Duchamp quand il dit que c’est le regardeur qui fait l’œuvre.

Son emplacement au coeur des 100m2 de l’exposition est-il « stratégique » ?

Je crée des situations spatiales, sonores et visuelles pour impliquer le spectateur qui a mon avis est le troisième chaînon de l’histoire. Je travaille beaucoup sur les questions de contraste entre les dimensions des espaces, des couloirs, des espaces silencieux, des espaces de parole. Le spectateur est confronté à l’œuvre dans un contexte, comme le dit Duchamp. C’est comme exactement vous et moi maintenant. Nous ne sommes pas deux, il y a vous, moi et le contexte. Et ce troisième secteur est fondamental. Si nous nous rencontrions dans un bar, nous n’aurions pas la même conversation même si nous parlions de la même exposition.

Un autre exemple de cette mise en situation est le miroir présent dans l’exposition qui renvoie à ce propos sur le manque…

Cet élément en forme de lame avec ce trou au milieu est en fait une prothèse. L’un des acteurs du film y insère le moignon de sa jambe. Sa jambe gauche se reflète alors dans la prothèse qui est elle-même aussi une lame. On a là une sorte de mise en abîme de la réparation.

À travers certains gestes de reconstruction, de réparation, ne cherchez-vous pas à recréer une forme d’unité ?

L’idée d’unité est très présente dans mon travail. J’ai beaucoup été influencé par la lecture du structuralisme et de Lévi-Strauss. L’installation porte une réflexion qui est d’ailleurs pour moi la poursuite d’une des conférences de l’anthropologue dans laquelle il explique à des étudiants américains en leur montrant un masque de Colombie-Britannique qu’un jour il leur montrera un masque ou un objet d’une autre culture qui n’a jamais rencontré celle-ci et qui pourtant sera similaire. Et cinq ans plus tard, il leur présente un masque du Congo quasiment identique. J’aime beaucoup cette phrase qui dit que c’est parce que nous sommes tous différents que nous sommes tous semblables. Je pense qu’il y a effectivement dans cette question d’unité quelque chose que je poursuis.

L’unité et la continuité passent-elles pour vous par une réflexion sur la mémoire ?

La mémoire, ce n’est pas commémorer un événement une fois par an. Il faut l’entretenir dans le débat et l’assumer. Je montre dans le film Réparer la mémoire que c’est l’accepter, accepter ses blessures. C’est un travail qui se fait dans le cas de traumatisme aussi bien pour les victimes que les descendants des bourreaux. Je crois que la notion de continuité est fondamentale. J’aime beaucoup le texte de Bruno Latour Nous n’avons jamais été modernes où il explique la continuité entre la tradition et la modernité. C’est incroyable comment nos sociétés postmodernes sont brainwash, amnésiques. Au point que parfois je me demande comment une ville comme Paris n’implose pas. Je crois qu’en fait cette production d’une amnésie est une des raisons pour laquelle elle résiste. L’oubli, beaucoup de neurologues psychiatres pourraient vous en parler, est une des capacités du cerveau permettant à l’être de survivre.

Quelle est la place du langage dans votre travail ? Est-il important comme Boris Cyrulnik l’affirme dans le film que les choses doivent être dites ?

Le film Réfléchir la mémoire m’a aidé à comprendre à quel point le langage était sans doute le miroir par excellence dans la culture humaine. Nietzsche dit à propos du langage qu’il met un nom sur la chose, qu’il donne un nom à la chose. Le langage que l’on utilise est le résultat d’un long processus de création ou d’évolution de mots qui en appelle d’autres et qui en appelle d’autres. Quand vous parlez vous vous référez à quelque chose qui se réfère à quelque chose qui se réfère à quelque chose, etc. En fait, le langage est un processus mimétique par excellence. Quand René Girard écrit dans La Rivalité mimétique les rapports entre les êtres humains dans les sociétés primitives, il décrit les débuts de la civilisation.

Texte Point contemporain © 2017

 

Pour en savoir plus sur l’exposition :
[AGENDA] 12.10.16-30.01.17 – Prix Marcel Duchamp 2016 – Centre Pompidou Paris

[EN DIRECT] Prix Marcel Duchamp 2016 – Centre Pompidou

Pour en savoir plus sur l’artiste :

 

Visuel de présentation : Kader Attia, L’Empreinte de l’Autre, 2016, emballages d’objet manufacturés en papier mâché, socles. Courtesy Kader Attia, Galleria Continua, Galerie Nagel Draxler, Lehmann Maupin, Galerie Krinzinger. Vue de l’exposition Prix Marcel Duchamp 2016. Centre Pompidou. Photo : Georges Meguerditchian.

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