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Revue d'art contemporain

[FOCUS] RENATA HAR, In the end you get a cube of sugar

[FOCUS] RENATA HAR, In the end you get a cube of sugar

Originaire de São Paulo au Brésil, Renata Har est issue d’une famille qui a vécu les années de guerre en Pologne avant de s’exiler pour le continent sud-américain. Son travail plastique est marqué par une recherche personnelle liée à cette histoire familiale. Lors de son arrivée aux Beaux-Arts de Paris, elle intègre l’atelier de Christian Boltanski qui a eu une grande influence à la fois sur les aspects et les enjeux esthétiques de sa pratique.

L’artiste compose, à partir d’un éventail d’objets, différents ensembles au caractère poétique et mémoriel. Elle procède tout d’abord par une collecte d’objets de rebut, dont certains à l’état de fragment ou de ruine, « ce genre de choses qui peuvent se perdre très facilement mais qui peuvent être préservées quand on les incorpore dans un travail ou un dispositif artistique ». Des objets avec lesquels elle cohabite longtemps dans son atelier jusqu’à un certain point de maturation. Dans l’installation In the end you get a cube of sugar se retrouvent ainsi des éléments morcelés qui ont vécu des événements parfois tragiques comme Podium, ce morceau de papier peint provenant d’un lieu qui a brûlé.

Cette volonté de préservation, Renata Har l’explique elle-même comme le récit d’une quête infructueuse quand, partie pendant plusieurs mois sur les traces de sa famille en Pologne, elle n’a pu trouver le moindre indice pouvant nourrir sa propre histoire, et même d’une certaine manière l’accréditer.

En dépit de la déception, elle garde la volonté de faire parler les éléments, de leur arracher une forme de vérité, une date, un lieu, de les sortir de leur amnésie. Les déplacer, les superposer, les associer, c’est tenter de reconstruire un puzzle et de résoudre une énigme au caractère intime. Elle arrache du néant ces fragments du présent qu’elle trouve parfois dans des poubelles, afin d’empêcher qu’ils disparaissent dans le grand maelström de l’histoire commune.

Dans leur réemploi continuel, elle cherche à susciter de nouveaux micro-récits plausibles. Placés au sol et/ou au mur, par l’adjonction ou par la soustraction, les nouveaux objets convoqués, même s’ils ont une vie propre, ne font pas sens indépendamment. Ils appartiennent maintenant à un contexte tant le moment de leur mise en place, à la fois sensible et cartésien, est déterminant. Ensemble, ils viennent appuyer une série d’hypothèses, communiquer une impression, et même des émotions.

Pour Renata Har la question du point de vue se transforme en tentative d’élucidation par le jeu d’association. D’un dispositif à l’autre, l’artiste rajoute ce qu’elle nomme des « nouvelles couches ». Loin d’être simplement dans l’agencement d’objets de récupération, il y a au contraire pour l’artiste, l’idée de « trouver des points de tension ». Prend forme aussi une réflexion sur le devenir même des éléments, la manière dont ils évoluent dans l’espace d’exposition et comment ils résonnent avec l’environnement immédiat.

L’installation In the end you get a cube of sugar intègre des chutes de lithographies réalisées au Brésil et un assemblage de dessins qui répondent au contexte du Salon du dessin, Paréidolie, dans lequel elle est présentée. Parsemée de paillettes et de taches d’encre, une moquette devient le support à ce travail dessiné avec la propriété de faire socle, donnant une dimension sculpturale, tout en gardant toutefois « cette bidimensionnalité du dessin ».

La moquette devient dès lors une « sorte de terrain de jeu » sur lequel se trame « une histoire ». Un travail qui est tout autant celui du trait, du dessin, qu’une recherche sur les masses avec la présence de Behold, une brique rehaussée de pastel à l’huile.

Le signe intéresse aussi l’artiste, notamment le « X », qui alerte sur une présence et informe de l’imminence d’un événement : « un point d’intérêt qui peut être positif ou négatif ». Une croix qui lui rappelle toutes les empreintes de guerre et de violence qui ont marqué son histoire familiale. La composition relate un récit structuré et cohérent même s’il n’est pas fixé. La présence de la pierre met en jeu cette solidité, cet équilibre même. Elle répond dans sa minéralité à la poudre de graphite, qu’elle utilise comme « du dessin pur ». À la profondeur du noir s’oppose le caractère irisé des morceaux de papier adhésif. Par cet emploi du noir et du spectre de couleurs obtenu par la diffraction de la lumière, Renata Har est dans ce rapport temporel, nous dit-elle, d’une existence.

« Je cherche à réfléchir sur des sujets très humanistes, liés à la vie ou à la mort. Et dans toute cette lourdeur, on retrouve aussi de la joie, le ciel bleu, la fête et le côté un peu léger des choses. »

L’installation favorise la circulation du regard en direction de la pièce Podium sur laquelle ont été projetées des paillettes. Un geste que l’artiste explique comme une façon de ramener un peu de joie et de sortir ainsi du pathos qu’ont entraîné ses recherches familiales infructueuses en Pologne. Le titre de la pièce renvoie à la réussite ou à l’échec que met en jeu toute entreprise.

Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #3 © Point contemporain 2017

Renata Har
Née en 1981 à São Paulo, Brésil.
Vit et travaille à Berlin.
Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris.
Représentée par L’Atelier-ksr à Berlin et Silvia Cintra+Box 4 à Rio de Janeiro.

www.latelier-ksr.com

 

Podium, 2013. Papier peint brûlé et paillettes, 98 x 70 cm. Courtesy L’Atelier-Ksr Berlin.
Podium, 2013.
Papier peint brûlé et paillettes, 98 x 70 cm.
Courtesy L’Atelier-Ksr Berlin.

 

Behold, 2014. Brique, béton, pastel à l’huile, 24 x 13 x 7 cm. Courtesy L’Atelier-Ksr Berlin.
Behold, 2014.
Brique, béton, pastel à l’huile, 24 x 13 x 7 cm.
Courtesy L’Atelier-Ksr Berlin.

 

Visuel de présentation : Installation In the end you get a cube of sugar, 2016. Paréidolie, Salon international du dessin contemporain, Marseille.

 

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