[FOCUS] Giulia Andreani, Sept femmes

[FOCUS] Giulia Andreani, Sept femmes

Focus sur la série Sept Femmes de Giulia Andreani présentée lors de l’exposition W/W (Women & War), sous le commissariat de Julie Crenn, du 12 mars au 23 avril 2016, Maison des arts plastiques Rosa Bonheur, 88 avenue du Général de Gaulle 94 669 Chevilly-Larue.

Artiste : Giulia Andreani, née à Venise (Italie) en 1985. Vit et travaille à Paris. Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Venise (Accademia di Belle Arti, Italie, 2008). Représentée par Galerie Maia Muller, Paris (FR)

Trouvant sa source dans l’image d’archive et la littérature germanique, celle de l’Europe de la montée des dictatures et de la Guerre froide, le travail de Giulia Andreani cache, sous l’apparente banalité de la scène représentée, le poids de l’Histoire et des hommes et des femmes qui l’ont écrite.
La série Sept femmes présentée lors de l’exposition W/W (Women & War) – Arts, femmes et guerre sous le commissariat de Julien Crenn, est l’occasion de comprendre comment Giulia Andreani élabore ses œuvres, comment elles viennent compléter la réflexion de l’artiste sur la mécanique du mal par une peinture qui n’est pas faite pour être seulement contemplée.

Propos de Giulia Andreani recueillis le 26 février 2016 :

Avant de présenter la série Sept femmes à la Maison des arts Rosa Bonheur de Chevilly-Larue, ces peintures ont été exposées au Centre d’Art Contemporain de Meymac. Quelles ont été les premières réactions du public face à ces portraits ?
La série de portraits Sept femmes (2015) peut sembler à première vue un hommage complètement banal à des femmes que l’on devine, par certains détails, avoir vécu dans les années 40-50. Une banalité que l’on retrouve dans le nom même de la série que j’ai choisi le plus neutre possible. Ainsi le spectateur est laissé libre d’aborder dans une première lecture ces peintures comme de simples portraits qui s’apparentent à des archives documentaires ou des photographies d’identité.

Giulia Andreani, portrait de Juana Bormann, série Sept femmes, 2015
Giulia Andreani, portrait de Juana Bormann, série Sept femmes, 2015

Les premières réactions ont été de supposer que ces femmes ont été des victimes ou des prisonnières. Le visage de Juana Bormann peut-être influence-t-il cette lecture ? Une certaine crédulité persiste toujours face à l’image photographique même s’il est possible de mettre en scène un visage pour qu’il apparaisse plutôt comme bourreau que comme victime. Un effet produit par le bidimensionnel, le Bild, peinture ou photographie, dont il faut se méfier. Dans la peinture, l’image est d’autant moins vierge que lorsque je peins un visage de multiples questionnements issus de mes recherches me traversent.

Tes productions sont toujours nourries de recherches documentaires. Sur quel type de document a porté ta recherche pour cette série ?
Le travail documentaire s’est appuyé in primis sur un texte d’Elissa Maïlander, chercheuse et professeur en sciences-politiques, intitulé “La violence des surveillantes SS dans le camp de concentration et d’extermination de Majdanek”. En remontant la bibliographie illustrant ses recherches, j’ai pu retrouver des coupures de presse, des publications et des photographies sur ces femmes. L’analyse de Wendy Lower sur la brutalité des femmes (1) m’a quant à elle permis d’aborder la question sociale du rôle de la collaboration des femmes dans la machine de guerre nazi. Elle montre comme le nazisme a eu un rôle émancipateur pour les femmes qui étaient soumises au modèle du KKK (Kinder, Küche, Kirche soit enfants, église et cuisine). Il est très difficile d’évoquer cet aspect de l’histoire, mais il est vrai que les femmes venant de milieux très défavorisés, en adhérent au national-socialisme et en prenant place dans ces postes accédaient à un salaire élevé et à un logement meilleur. Il y a une dimension assez atroce de penser que cette dualité puisse exister.

Tous ces questionnements sont à l’origine de ses peintures. J’y intègre aussi la réflexion par rapport au rôle des femmes dans la société gouvernée par des hommes et sur le fait que la femme peut être elle aussi, tout autant qu’un homme, bourreau.

Peux-tu nous en dire plus sur cette série de portraits de femmes ?
Ces sept peintures sont des portraits de femmes jugées pour crime contre l’humanité à la fin de la seconde Guerre Mondiale. Les femmes portraiturées ne sont pas apprêtées car les photographies de ces femmes qui m’ont servi de modèles ont été prises au moment de leur détention avant qu’elles ne soient jugées et exécutées. Initialement, ma sélection documentaire est de dix femmes, un nombre qui renvoie au souvenir personnel d’une chanson italienne intitulée Dieci ragazze ****(2) qui n’a d’ailleurs rien à voir avec la brutalité de ces femmes et l’horreur du régime nazi : on y parle de femmes-objets, qui “disent toujours oui”. En revenant aux portraits : les origines sociales de ces femmes sont assez différentes, trois d’entre elles viennent de milieux sociaux extrêmement défavorisés alors que certaines sont issues de la bourgeoisie et même de la haute société. Elles peuvent avoir pris parti au délire Nazi en dehors des Camps, commettant les pires crimes comme Vera Stähli, épouse de Julius Wohlauf, commandant SS, connue pour avoir exécuté ses propres domestiques juifs à l’arme à feu, ou comme Liselotte Meier, Secrétaire du régime à Minsk, qui participait à des chasses à l’homme sur des détenus qui étaient relâchés dans la forêt.

Giulia Andreani, portrait de Liselotte Meier, série Sept femmes, 2015
Giulia Andreani, portrait de Liselotte Meier, série Sept femmes, 2015

Comment as-tu conçu la présentation de ces portraits ?
J’ai présenté la série en ligne afin de lui donner une certaine force. Au centre se trouve un visage un peu plus inquiétant qui se détache d’un fond très sombre. Les autres portraits sont peints sur des fonds plus clairs qui reprennent la tonalité neutre des images utilisées, souvent des photographies policières. J’ai choisi de ne présenter que sept portraits sur les dix initiaux afin que la série ne perde pas de sa force car les trois premiers sont immédiatement identifiables du fait de leur large diffusion dans la presse. En présentant des figures moins médiatisées, je n’enferme pas la série dans sa propre thématique mais je mets en avant la banalité de ces personnages de l’histoire qui, tout en étant parfois de simples employés de bureaux, ont contribué à la machine d’horreur très bien rodée du nazisme et de l’extermination juive. La division de la série fait aussi référence aussi à une symbolique « biblique » des chiffres Trois, Sept… Cela rend l’ensemble plus troublant.

Je n’envisage pas la peinture comme un outil de sublimation. Il ne s’agit pas non plus d’esthétiser l’Histoire ou d’en faire un éloge, mais de faire une peinture qui passe par l’expérience critique, la mienne et celle du spectateur. C’est la raison pour laquelle un long travail de recherche documentaire précède ma peinture.

La plupart de ces portraits nous regardent de manière frontale. Qu’exprime cet échange pour toi ?
Cette présentation sérielle peut renvoyer aux Huit élèves infirmières (1966) de Gerhard Richter, une série de portraits en lien avec un pluri-homicide, un fait divers américain : il s’agit d’une construction d’une identité collective qui passe par le fait d’être femme et victime. De la même manière dans Sept femmes on est de l’autre côté du meurtre. Les visages que l’on regarde et qui nous regardent nous sondent au plus profond de nous-même. Ces femmes qui ont été jugées semblent nous interroger sur le fait que nous les jugeons à nouveau. Même si je me rends compte de la nécessité d’accompagner mes travaux de supports textuels, j’ai envie que le spectateur soit actif, qu’il ne soit pas uniquement dans le regard et que les peintures soient le prétexte pour questionner plus avant le sujet. Les premières personnes qui ont vu cette série m’ont parlé tout de suite de « victimes », « dans un goulag quelconque » : est-ce à cause de Richter ou du fait que ce sont des femmes, les visages adoucis par le médium pictural ? La peinture ne renvoie pas simplement à la contemplation d’un objet accroché au mur, mais à quelque chose de l’ordre de l’expérience, du questionnement.

Ces peintures portent donc en elles une forme d’interrogation sur ce basculement dans l’horreur du crime ?
Le fait de travailler sur ces visages est, de la même manière que pour la série plus ancienne des portraits de femmes de dictateur Le ordeno a Usted de que me quiera (2012), par une sorte de compensation muette, une volonté de comprendre ce qui s’est passé à travers des mécanismes anthropologiques et psychanalytiques. Comprendre et analyser comment des femmes ont pu s’impliquer dans des actes d’une telle atrocité.

Comment construis-tu cette analyse à partir de simples portraits ?
Je travaille sur plusieurs niveaux de lecture de la peinture. Parfois je reste très proche de l’image documentaire et le travail de réception se fait alors en dehors de la peinture, parfois je joue sur son côté séduisant, sur cette idée reçue que la peinture rendrait les choses belles et même vraies. Je travaille à partir d’images les plus « froides » possible afin de créer une sorte de tension entre le côté distant du document et la sensation de proximité, d’immersion que dégage une peinture. Par l’utilisation de la toile de coton, j’accentue le rapport tactile à la matière, une sensibilité au textile et à la couleur de ce dernier que j’envisage de développer davantage dans mes prochains travaux. »

(1) Les furies d’Hitler. Comment les femmes allemandes ont participé à la Shoah, 2014

(2) chanson de 1969 écrite et chantée Lucio Battisti

Pour en savoir plus :

giuliaandreani.blogspot.fr

 

 

 

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