Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra et Charlotte Morabin, À force, Atelier Hyph, Marseille

Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra et Charlotte Morabin, À force, Atelier Hyph, Marseille

Exposition À force – Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra, Charlotte Morabin – Atelier Hyph –
Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

L’Atelier Hyph, jeune atelier créé par Charlotte Morabin et Delphine Mogarra, inaugure sa première exposition : « À force ». Croisant les œuvres d’Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra et Charlotte Morabin, l’exposition s’ouvre sur la proposition suivante : 

 

À force
La chose s’érode, se lisse, se fragilise,
Jusqu’à la transparence.
Un éclat à atteindre.

À force
Sont mis à l’épreuve le matériau, l’Image, le regard.
Les parois de l’aquarium se craquellent.
Le spectateur doute.

À force
Plongés dans les eaux troubles de la représentation,
On gratte la surface, zoome, surexpose.
L’œil s’immisce à travers les apparences adipeuses.

À force
Portés par un rythme, une rengaine, un ronronnement,
Les schémas se construisent, se multiplient.
Le manège accélère, à force de…

 

À l’instar du texte de présentation, qui use et illustre la répétition, les différents dispositifs de l’exposition tentent d’interroger ce syntagme sous divers supports : installations, photographies, tableaux, textes interpellent le visiteur sur leur processus, parfois éprouvent le regard, dans la perspective de faire douter, analyser, saisir le trouble itératif pleinement incarné dans l’expression « à force de… ». 

De la transparence à l’usure et la ruine

La série d’installations Aspivenin (2015-2018) de Delphine Mogarra s’érige sur des expérimentations sculpturales entre plâtre et vase cylindrique. L’aspect particulier du plâtre, presque aspiré, qui tente de s’échapper du moule de fortune, se présente sous différentes formes et se poursuit, dans deux des objets, jusqu’à la rupture : la force vivante de la matière provoque la brisure, quelque chose s’échappe et tente de dépasser l’immobilité. Ce jeu du dedans et du dehors travaille la propriété d’un corps dur tendant vers l’amorphe et sa puissance d’évocation. C’est d’ailleurs cette même problématique qui se dégage de l’installation Oracle (2018) de la même artiste qui, grâce au latex, travaille la viscosité de la matière et ses liens au liquide, voire au lacrymal. Par métonymie, on ne peut s’empêcher d’y trouver l’idée de l’œil et d’interpréter la force du regard et de ses multiples potentialités : l’oracle n’est-il d’ailleurs pas celui qui délivre des messages sibyllins qu’il nous faut déchiffrer et qui voit ce que le reste du monde ne voit pas ? Entre organique et décomposition se situe aussi le troisième chantier de Delphine Mogarra, la série Rium (2018). À l’instar du métaplasme titulaire, l’eau se fait absente des aquariums placés dans une pièce isolée mais elle manifeste son spectre dégradé à travers les objets verrés qui oscillent entre réceptacles de fragments et brisures de verre et réceptacles de liquides troubles, en mutation, voire en décomposition ou en ébullition : somme toute des objets qui accueillent l’amorphe, qui se font amorphes. En ce sens, la fuite en avant du temps, déjà présente dans les moisissures que laissait découvrir Oracle, se traduit là dans le mouvement du verre confronté à l’air et aux autres composés chimiques qui s’accumulent dans les aquariums. La complexification de la matière qui en est conséquente incarne une lutte des éléments, un rapport de force qui semble emblématique des différentes œuvres représentées. L’éclatement, la dissolution, la reconfiguration de la matière s’inscrivent dans une esthétique de la ruine et la précarité des moyens et des supports utilisés, voire d’un travail du déchet, ne laissent pas d’interroger le délitement du temps que sous-tend l’expression même qui donne son nom à l’exposition. 

De la surexposition et saturation à l’opacité

Aux perturbations du regard qu’inflige l’amorphe à l’œil, dans sa mise en échec d’une représentation, répond une entreprise de déflagration de l’image chez Ivan Loisy et Aurélien Meimaris. Quitte à ce que celle-ci devienne opaque. 

Les deux tableaux d’Ivan Loisy sont nommés à partir des prénoms de deux des plus populaires célébrités actuelles ultra représentées sur les réseaux sociaux, Kim (2017) et Selena (2017). Ils consistent en un agrandissement d’une partie du corps, cellulite apparente, qu’un logiciel de retouche aura manqué de gommer. À la surface adipeuse du corps qui se dilate sur l’espace d’un objet aux limites de l’écran, de par son format et sa brillance, s’oppose l’aspect lissé de la résine qui vient jouer sur l’opposition des matières, avec, par endroits, des imperfections, stigmates du lissage inachevé du sujet. Le regard se perd dans un corps qu’il ne reconnaît pas et le dispositif opacifiant tend à annihiler toute représentation : la muse surexposée ne devient qu’échantillon de peau déployé sur le tableau.

C’est d’ailleurs aussi l’enjeu de l’installation des travaux en cours d’Aurélien Meimaris, Quelle est l’épaisseur de ce que l’on voit ? qui convoque l’étymologie même du terme « opacité », renvoyant à l’épaisseur, à ce qui bloque le passage. Surexposition, saturation, leurre de la réalité à travers l’univers fictif du jeu vidéo dès plus illusionniste, Grand Theft Auto V, il s’agit de plonger littéralement le spectateur dans une accumulation d’écrans aux formats multiples. Superposition d’écrans qui invite à penser à une constellation, tant les images semblent a priori étrangères et réunies aléatoirement. Néanmoins, à travers des boucles ou des séquences ciblées sur des personnages ou objets qui répètent le même mouvement ad nauseam ou des paysages alternant scènes de violence, s’organisent un forçage du regard, une injonction à la pulsion scopique : une allégorie de l’immersion se fait jour, qu’elle soit visuelle, via l’entassement des écrans, ou qu’elle soit thématique tant la présence de l’eau se déploie dans la majorité des écrans, de la profondeur des mers à l’horizon d’un lointain. La source des prélèvements, du jeu vidéo à internet, ancre précisément l’installation dans l’imaginaire contemporain des nouvelles technologies et des problématiques corollaires que sont la copie, le montage, le sampling. Dans un écran défilent des images de Donald Trump récupérées sur internet, amoncelant mises en scène du président et parodies de celui-ci. On pourrait dès lors y trouver une invitation à décrypter le dispositif immersif comme une allégorie de notre société médiatique qui brouille les frontières entre réel et fiction, entre fake news et alternative facts : loin d’alimenter le fantasme de l’image transparente, et ses tentations totalisantes à incarner la réalité, l’artiste déplace la question visuelle vers l’opacité que représente « l’épaisseur de ce que l’on voit » et entérine cette impossibilité fantasmée en utilisant des images qui semblent presque être réelles. L’œuvre, critique, créé un monstre médiatique, faisant écho aux machines monstrueuses déjà envisagées dans les sociétés de contrôle deleuziennes, produisant des images qui brouillent et court-circuitent les flux et la réalité.

Dans cette idée de décaler l’œil d’une réalité illusoire que viendrait fournir l’image, Aurélien Meimaris propose aussi une série de photographies au dispositif spéculaire. En effet, il est question de photographier des sujets regardant l’objectif, voire des sujets en train de se photographier et regardant l’objectif de l’artiste. L’emprunt explicite à la pensée de Bertolt Brecht se traduit dans le refus de l’illusion de l’acte photographique comme transparence mais au contraire comme affirmation d’un dispositif exhibé. La distanciation devient défamiliarisation, provoquant presque le malaise, lorsqu’il s’agit de capter la pose enthousiaste de quelques jeunes adultes au cœur du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe de Berlin : l’enjeu mémoriel du lieu s’évide pour ne parvenir qu’à un enjeu spectaculaire. 

Mises à l’épreuve de la machine et mécanique du rythme

Le travail de Charlotte Morabin peut se traduire comme une mise à l’épreuve de supports et pratiques qui sont détournés de leur usage traditionnel pour aller travailler un imaginaire de l’artiste, entre mécanique, rythme et dialectique de la trace et de l’effacement. 

Axe d’entraînement (2018) s’inscrit clairement dans un héritage fécond et toujours actuel des relations transdisciplinaires entre art et science et, plus précisément, art et machine. Il s’agit d’une platine silencieuse, manifeste d’une musique absente qui se concrétise, grâce à un dispositif spécifique, dans le marquage d’une trace, au rythme du mouvement du plateau vide. Le rythme de la machine génère dès lors un croquis mécanique. 

De même, Baîllements (2018) fonctionne sur un même principe de détournement et c’est ici la pratique ludique du dessin avec des points à relier qui est explorée. L’accumulation des points numérotés laisse imaginer une figuration à réaliser et l’image virtuelle d’une œuvre en absence croise la mécanique d’une œuvre bien réelle qui relève presque de la constellation. En effet, le regard pourrait, à force de chercher du figuratif, saisir et organiser ces points dans un geste arbitraire pour reconstituer le dessin absent. 

Tickets de caisse (2018) fait culminer des forces presque agonistiques en réunissant la banalité de ces papiers, souvent aussi vite jetés que regardés, et la trace de ce qui reste, des mots qui composent différents textes qui articulent pensée mécanique et violence de la trace. En détournant l’usage marchand et utilitaire du ticket comptable, l’artiste réinstaure un regard vers un matériau pauvre et inscrit sa pratique poétique dans une reproductibilité double aux limites du ready-made poétique, rattachée à un imaginaire développé tout au long du XXe siècle et une matérialité de l’écrit. La consistance même du médium fait écho aux problématiques rencontrées dans les autres productions et le papier thermique appelle l’effacement futur de ces textes qui, à force d’être lus ou à force d’exister, disparaitront inéluctablement, dans une mécanique de la perte, faisant écho à l’esthétique de la ruine déjà constatée. 

Si l’exposition est pertinemment hétéroclite, c’est aussi une manière d’affirmer le principe d’une exposition collective où la confrontation s’arrime avec le dialogue, où les interrogations soulevées dans une œuvre éclairent les dispositifs d’autres. Cette volonté de réunir les œuvres de différents artistes, peu comparables tant par le dispositif qu’elles déploient ou les problématiques qu’elles soulèvent, semble organiser un chaos, ou du moins, saisir des fragments de ce que l’épuisement peut faire à la matière, à l’image et aux dispositifs de représentation. Cette exposition a aussi une force, celle de son lieu : les deux artistes à l’origine du projet se sont appropriées un espace presque isolé des lieux traditionnellement culturels de Marseille comme le cours Julien ou le Panier, davantage proche de Sakakini et son boulevard. Isolement qui insuffle un renouveau : la réappropriation d’un ancien garage en un atelier incarne la volonté des deux artistes d’élaborer un espace de création qui soit lui-même le lieu d’une expérimentation.

Texte Anysia Troin-Guis © 2018 Point contemporain

 

 

 

Infos pratiques

Exposition « À Force », du 24 mai au 24 juin 2018
Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra et Charlotte Morabin

Atelier Hyph,
2, rue Jules Gontard, 13005 Marseille

Exposition ouverte tous les jours sur rdv au 07.70.19.23.46.

 http://atelierhyph.com/

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Exposition À force – Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra, Charlotte Morabin – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Exposition À force – Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra, Charlotte Morabin – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Aspivenin, Delphine Mogarra, 2015-2018, verre et plâtre, dimensions variables – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

 

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Selena, Ivan Loisy, 2017, bois, acrylique vinylique, résine, 160 x 90 cm – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Le Quatrième mur, Aurélien Meimaris, 2018, photographies numériques contre-collées sur dibond 50 x 75 cm – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Oracle, Delphine Mogarra, 2018, latex, eau, verre, bois – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Exposition À force – Ivan Loisy, Aurélien Meimaris, Delphine Mogarra, Charlotte Morabin – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Ticket de caisse n°1, 2, 3, Charlotte Morabin, 2018, édition En s’effaçant – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Kim, Ivan Loisy, 2017, bois, acrylique vinylique, résine, 60 x 90 cm – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Kim, (détail) Ivan Loisy, 2017, bois, acrylique vinylique, résine, 60 x 90 cm – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Baîllements, Charlotte Morabin, 2018, papier 80g, tampon, encre noire, 60 x 90 cm – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Quelle est l’épaisseur de ce que l’on voit ? Aurélien Meimaris, installation de travaux en cours (texte, vidéos réalisés dans Grand Theft Auto V, images trouvées sur internet, images modifiées) – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Quelle est l’épaisseur de ce que l’on voit ? Aurélien Meimaris, installation de travaux en cours (texte, vidéos réalisés dans Grand Theft Auto V, images trouvées sur internet, images modifiées) – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Screenshot installation vidéo - Quelle est l'épaisseur de ce que l'on voit © Aurélien Meimaris
Quelle est l’épaisseur de ce que l’on voit ? Aurélien Meimaris, installation de travaux en cours (texte, vidéos réalisés dans Grand Theft Auto V, images trouvées sur internet, images modifiées), Screenshot © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Quelle est l’épaisseur de ce que l’on voit ? Aurélien Meimaris, installation de travaux en cours (texte, vidéos réalisés dans Grand Theft Auto V, images trouvées sur internet, images modifiées) – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Rium, Delphine Mogarra, 2018, installation – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Rium, Delphine Mogarra, 2018, installation – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Rium, Delphine Mogarra, 2018, installation – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Rium, Delphine Mogarra, 2018, installation – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

Exposition À force - Atelier Hyph - Crédit photo © Aurélien Meimaris
Rium, Delphine Mogarra, 2018, installation – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Axe d’entraînement, Charlotte Morabin, 2018, platine vinyle, fil de fer, stylo, papier 200g – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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Axe d’entraînement, Charlotte Morabin, 2018, platine vinyle, fil de fer, stylo, papier 200g – Vue de l’exposition À force – Atelier Hyph – Crédit photo © Aurélien Meimaris

 

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