Jacin Giordano – Fossil

Jacin Giordano – Fossil

vue d’exposition, Jacin Giordano, “Fossil”, Galerie Sultana Paris
du 03 novembre au 22 décembre 2018. Photo Aurélien Mole

 

Il y a la main qui fait l’art. Il y eut. Puis une idée, qui prit le dessus. Son souvenir enfin. L’homme fut d’abord collectionneur. Nous pensons qu’il collectionnait ce qu’il trouvait beau. Retour en arrière : il cassait des pierres, il savait comment et nous le savons aussi. Il les cassait pour faire et nous voyons. A force de faire, il vit. Lame ou éclat, elles s’amoncellent. Olduvai. Saint-Acheul. Partout elles surgissent. On les garde. Salle Henri Breuil, section Paléolithique, les origines s’étalent sur des vitrines de verre ou de bois. L’homme aujourd’hui montre ce qu’il ne (se) fait plus. L’œil est béant, il demande. Quand la main s’est-elle mise à agir pour le plaisir ? Est-ce une nervure particulière, la présence, au cœur de la matière, d’un fossile ? Gardait-il certaines trouvailles, viscéralement incapable les briser ? Comment discerner la trace de l’homme de celle de la nature ? Où commence et finit cette dernière, sa forme, son fait ? 

L’exposition Fossil de Jacin Giordano ne résout pas ces questions. Provoquées, elles se verbalisent en rue lorsque le passant, happé par la lumière des murs jaunes et blancs de la galerie Sultana, se retrouve dans l’obligation d’y entrer. Une infinité de formes ponctuent cet éclat, langues sombres collées, mollusques figés, fossiles évidemment. Ces étonnants résidus d’acrylique ne sont rien. On veut les toucher. 

La principale qualité de la peinture acrylique est sa docilité : dilution à l’eau, miscibilité, mélanges faciles à préparer, facilité d’application, polyvalence de supports, faible odeur. Elle est très solide et indélébile. Elle a la particularité de sécher très vite, en quelques minutes. C’est un avantage lorsqu’il s’agit de travailler plus rapidement les différentes couches, mais peut constituer un inconvénient en empêchant les retouches. La véritable limitation de l’acrylique est face à un corps gras.  Une peinture acrylique, une fois sèche, macule irrémédiablement un support. Beaucoup d’effets sont possibles avec la peinture acrylique. On peut fabriquer soi-même sa pâte de texture en mélangeant du liant ou du médium gel à une charge : sable neutre, poudre de marbre, de pierre ponce, de bois, mica, talc, craie.

 

Moulages des couteaux à palette de l’artiste, les milliers d’Adpression se composent de strates d’une matière plus docile et moins noble que l’huile. La première couche, centrale, est marbrée et aspire le regard, tandis que les suivantes, contours éclatants, dessinent en lignes irrégulières le passage du temps. Trace du geste de la main, chaque forme incarne ce que l’on ne voit jamais dans l’oeuvre et sans quoi rien ne serait : la cuisine de l’artiste.

 

Le fossile n’est plus simplement un être qui a vécu, c’est un être qui vit encore, endormi dans sa forme

Bachelard, Poétique de l’espace,

1957

Outils du mélange, de la raclure, du nettoyage, outils secondaires, même pas pinceaux, les couteaux forment une sous-espèce dont l’accumulation bariolée dessine du vide et du plein sur des parois dont on sait qu’elles ont la porosité des espaces fantasmés : passage obligé. Sas la galerie, seuil le mur, l’œuvre emmène ailleurs ou ramène, fonction du point de vue. Les différents espaces dessinés par l’accrochage rappellent la puissance du singulier : agrandissements de l’arrondi des Adpression, ces portails forgés en creux, sans logique apparente dans leur agencement, ne sont pas adaptés à ou faits pour un prédéterminé du public. Ils sont et invitent qui peut
ou veut à réfléchir avec eux.
Fossil présente des œuvres en
tension dont la forme irrégulière,
fruit de l’accident dans la
répétition, parle. Les murs ponctués suggèrent un univers qui s’effondre une première fois lorsque la feuille de salle donne des réponses. Aucune prouesse en apparence, si ce n’est celle de la patience.

Le charme est ce qui échappe, entre la mécanique et le jeu. La matérialité triviale des objets convoqués semble contredire le plaisir du savant, son désir de dire. Elle réduit la portée symbolique du titre de l’exposition à une ambiance enfantine, facile. Couleurs criardes des moulages et cadres, la série Shredded Painting ponctuant l’installation de faux semblants, on se demande où on est : tout comme une peinture mais rien de la peinture, si ce n’est la matière et le support. La dynamique du travail de Jacin Giordano se construit ainsi dans un rapport à ce qui est, n’est plus, devient, revient. Comment défaire pour mieux faire, anti-faire pour refaire ? L’ensemble interroge la notion de mystère, c’est-à-dire le vertige, le point d’achoppement : où la faille du non savoir ne semble pouvoir s’imager qu’en termes de trous noirs (horizon des événements). 

La période de production des séries présentées va de 2015 à 2018. Toutes les pièces sont le produit de gestes qui coupent, collent, appuient, remontent, décalent. Aucune ne rend un dessin précis ou ne contient de silhouette connue. Ce qui est reproduit n’est pas l’objet final du cycle habituel de la naissance des objets mais le processus qui y mène. Fossilisation : cessation d’évolution – retour à la question du temps. Le geste s’arrête dans le moulage, fixe une absence d’enjeu puis recommence, pourrait aller jusqu’à l’infini, cherchant encore et peut-être jusqu’au point de renversement où chaque Adpression deviendrait l’empreinte d’un pas, le signe d’un à-venir. 

Fossile : Qui est extrait du sein de la terre

 

Texte Clare Mary Puyfoulhoux © Point contemporain

 

www.jacingiordano.com

www.galeriesultana.com

 

vue d'exposition, Jacin Giordano, "Fossil", Galerie Sultana Paris du 03 novembre au 22 décembre 2018. Photo Aurélien Mole
vue d’exposition, Jacin Giordano, “Fossil”, Galerie Sultana Paris
du 03 novembre au 22 décembre 2018. Photo Aurélien Mole

 

vue d'exposition, Jacin Giordano, "Fossil", Galerie Sultana Paris du 03 novembre au 22 décembre 2018. Photo Aurélien Mole
vue d’exposition, Jacin Giordano, “Fossil”, Galerie Sultana Paris
du 03 novembre au 22 décembre 2018. Photo Aurélien Mole

 

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