JAVIERA TEJERINA-RISSO [ENTRETIEN]

JAVIERA TEJERINA-RISSO [ENTRETIEN]

Présentée pour la première fois à la galerie Art-Cade à Marseille, To record water during days porte en elle une dimension à la fois poétique et scientifique, par le mouvement ondulatoire qui l’anime et le son de ses mécanismes apparents. Développée dans le cadre d’une thèse « Pratiques et théorie de la création artistique et littéraire » sous la codirection d’un docteur en esthétique et d’un ingénieur physicien spécialiste en mécanique des fluides, le projet de Javiera Tejerina- Risso est un point de convergence entre deux univers qui ne se côtoient que trop rarement. L’artiste, accompagnée par Patrice Le Gal, directeur de recherche à l’IRPHE, a su traduire et donner vie au phénomène de la vague et aux relevés de bouées situées au milieu des océans pour lui rendre ce pouvoir d’évocation ayant la beauté, le mystère et la force suggestive de cet ailleurs vers lequel nous fait tendre tout horizon.

 

« La vague exprime une fugacité, une répétition qui n’en est pas véritablement une. Plus qu’un présent ou un passé, elle nous inscrit dans une idée de temps réel, ramène ici et maintenant ce qui se passe loin de nous. » Javiera Tejerina-Risso

 

Quel a été le point de départ de la série To record water during days ?

J’ai été inspirée par Bruno Latour alors que je faisais un Master à Sciences-po en art et politique (SPEAP). Je travaillais sur les thèmes de l’environnement et de l’écologie d’un point de vue politique. Se posait la question de la fracture dans notre société entre nature et culture, du détachement que l’on peut avoir quand on parle de réchauffement climatique à travers une succession de chiffres. Je voulais que ces notions soient moins abstraites et j’aspirais à les ramener dans le champ du sensible, à une échelle où il est possible de les appréhender dans une totalité.

Une volonté qui a marqué le début de ton travail sur la vague…

J’avais déjà travaillé sur la mer, sur le flux et le reflux, sur ses mouvements. La vague m’intéresse comme motif car elle cristallise plusieurs phénomènes, témoignant d’une interaction entre l’eau et l’air, et de l’influence des astres. Elle est aussi une limite en constant changement, une oscillation qui monte et qui descend. Je ne conçois pas la vague dans une force destructrice mais dans une douceur. La première pièce que j’ai réalisée de cette série était une vague en bois (2014) qui était un relevé à un instant T de la marée d’une côte au nord du Chili. Elle rend visible un mouvement d’oscillation qui est aussi présent dans mes autres travaux comme À contretemps (2016) un projet de circonvolutions sur des aires d’autoroute mené avec Diego Ortiz. Les ondulations des lames de la pièce /Pacifique que j’ai présentée à la galerie Art-Cade puis à la galerie Gourvennec Ogor sont la traduction de données transmises par des bouées situées dans l’océan. Une manière de rendre visible le pouls de la planète et de le faire résonner avec le nôtre.

N’est-elle pas aussi une ligne qui relie deux points ?

C’est exactement cela. Dans mon travail, il y a toujours l’acte d’aller vers l’autre. Je collabore avec des chercheurs scientifiques, j’entre dans leur monde et leur ouvre le mien, j’établis une connexion entre nos recherches respectives et leur donne une nouvelle dimension plastique à laquelle ils sont peu coutumiers.

 

« Je donne corps à des préoccupations dont je ressens l’existence, tout en les travaillant d’une autre manière que du seul point de vue de l’artiste. Dans ce projet, je suis de multiples façons entre un ici et un ailleurs. »

 

Une dimension plastique qui a une grande force poétique…

Les mécanismes ont une certaine beauté avec leur assemblage de matériaux, de cuivre et d’alliage, s’apparentant aussi aux pistons d’un piano. Ils demeurent visibles pour qui a la curiosité de savoir ce que cachent les lames en mouvement. De même, je ne mentionne pas sur les cartels les points géographiques d’où proviennent les relevés mais je mets à disposition une documentation. Je veux qu’en premier lieu le spectateur se retrouve, dans le bercement des vagues, face à la grandeur de l’océan, face à un horizon dans lequel il se projette. Les sons émis par les différents mécanismes participent aussi avec leur craquement et leur bruissement à ce sentiment que l’on est sur un bateau dont on entendrait le mât craquer et les vagues glisser sur la coque. La dimension de la pièce, de six mètres de long, participe à cette impression d’être devant un paysage, un horizon artificiel dans lequel on peut se plonger. Faire appel à un imaginaire quand on travaille une matière scientifique brute, peu séduisante, faite de chiffres et de courbes, n’a rien d’évident. D’ailleurs, quand la pièce est décrite lors d’une médiation, elle l’est d’une manière très technique, la partie sensible étant occultée. Pourtant c’est elle qui domine quand on est face à elle.

Comment envisages-tu l’évolution de cette série ?

Lors de ma résidence en 2018 à l’Université de Toulon, j’ai collaboré avec différentes équipes de recherche pour développer une pièce intitulée /Méditerranée. Une équipe d’océanographes, étudiants et des membres de IUT électrique et génie mécanique m’ont assistée pour la partie technique. À la différence du Pacifique où les relevés sont aisément accessibles, les pays du pourtour méditerranéen ne mutualisent pas leurs données et il a été plus difficile de les collecter. Les échanges que j’ai eus avec les équipes ont été très fructueux et le projet a beaucoup progressé au point de vue technique. Alors que /Pacifique a une armature en bois, celle de /Méditerranée qui mesure 2,30 m est entièrement en métal. Elle comporte deux faces qui sont simultanément en mouvement. J’ai voulu en effet qu’elle réponde dans sa forme à la géographie du bassin méditerranéen et que l’on puisse l’appréhender d’un seul regard et en faire le tour. Ces avancées technologiques m’ont donné envie de poursuivre la série, de réaliser /Atlantique mais aussi /Arctique, une œuvre qui prendrait en compte dans les relevés des données le changement climatique et la fonte des glaces.

Comment les techniciens et les océanographes perçoivent-ils ce projet ?

Il leur a permis de déplacer leur regard vers une forme d’art en lien avec leur propre pratique. La vice-présidente à la recherche, Anne Molcard, océanographe, a beaucoup aimé ce projet car les travaux des scientifiques qui souvent se résument à des chiffres et des graphiques ne sont pas immédiatement compréhensibles pour le grand public. Si /Méditerranée, sans être d’une parfaite rigueur scientifique, peut être vu comme un outil de visualisation de données abstraites, de calculs et autres algorithmes qui eux ont été scientifiquement travaillés, sa vocation n’est toutefois pas d’être une restitution exacte de toutes ces recherches en amont mais de transmettre la sensation que produit le phénomène de la vague à différents points de la Méditerranée. Je veux que cette pièce qui sera présentée dans le hall d’entrée de l’école d’ingénieurs de l’université de Toulon évoque elle aussi un horizon lointain, mais nous rappelle également que nous vivons sur des îlots de terre au sein d’une planète composée à plus de 70% d’eau.

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet et initialement paru dans la revue Point contemporain #9 © Point contemporain 2018

 

Javiera Tejerina-Risso
Née à Santiago du Chili en 1980.
Vit et travaille à Marseille.

Co-fondatrice du laboratoire de création Flux(o)

www.fluxo.fr

www.javieratejerina-risso.com

Visuel de présentation : Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.

 

 

Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.
Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.

 

Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.
Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.

 

Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.
Javiera Tejerina-Risso To record water during days, 2017. Une coproduction ZINC – Flux(o) en partenariat avec Art-cade, Irphe, LabexMEC, Astram, le LFO, Aix- Marseille Université. Avec le soutien de la Région Provence Alpes Côte d’Azur et la Ville de Marseille. Vue de l’installation, Galerie Gourvennec Ogor, Marseille. Courtesy artiste.

 

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