Jean-Baptiste Janisset, Parabole du semeur, Espace Diamant Ajaccio

Jean-Baptiste Janisset, Parabole du semeur, Espace Diamant Ajaccio

Second lauréat de la première édition du concours destiné aux étudiants en écoles d’art, La Convocation, Jean-Baptiste Janisset a été accueilli en résidence artistique par la ville d’Ajaccio au cours de l’été 2017.

Du 14 au 24 novembre, il présente à l’Espace Diamant son exposition de fin de résidence, intitulée « Parabole du semeur ».

Jean-Baptiste Janisset a grandi en périphérie de Lyon dans une ferme du XIXe siècle qui aurait été, selon la rumeur qui courait dans son enfance, le théâtre de mises à mort de tirailleurs sénégalais par les troupes nazies pendant la Seconde Guerre mondiale. De ce funeste souvenir où s’entrechoquent différentes strates historiques (l’histoire coloniale française s’heurte ici à la montée du nazisme en Europe), il conserve la volonté d’explorer ce qui constitue la mémoire collective de notre pays, et notamment celle – tourmentée – liée au passé colonial de la France. À Nantes (où il a fait ses études) comme à Marseille, deux villes dont l’histoire se mêle à celle du commerce triangulaire, il se met en quête des manifestations tangibles de cette époque trouble dans la sculpture et l’architecture publiques. S’interrogeant sur la notion d’altérité, il mène également en Afrique des projets dans plusieurs anciennes colonies françaises (l’Algérie, le Sénégal, le Bénin, le Gabon), où il ausculte les coutumes et les croyances des populations locales qui ont elles aussi contribué à leur façon à la construction de notre histoire nationale.

Toute la pratique de Jean-Baptiste repose sur un double positionnement. À la façon d’un ethnologue, il expérimente de nouveaux territoires et s’immerge au sein de cultures qu’il ne connait pas. De ses rencontres avec des personnalités locales ou des expériences nouvelles qu’il y vit, il tente de conserver des traces documentaires par le biais de la photographie et de la vidéo, autant d’éléments qui servent de contextualisation à chacun de ses projets. À la façon d’un archéologue, il effectue un travail d’empreintes qui tantôt conservent les traces d’événements éphémères, tantôt révèlent dans l’espace public des symboles oubliés qu’il s’agit dès lors de réactiver puisque pour Jean-Baptiste « il y a dans la sculpture une forme sensible, une puissance, une charge qui continue d’exister sous une forme spectrale, fantomatique. »

Particulièrement intéressé par les traditions et les rites religieux en ce qu’ils cristallisent les représentations archétypiques du pouvoir et sont alors constitutifs de toute une conscience collective, Jean-Baptiste Janisset a ainsi documenté les rituels de l’Aïd el-Kebir en Algérie ou a organisé une cérémonie Simb Gaïndé (ou danse du faux lion) au Sénégal. C’est donc tout naturellement qu’en arrivant à Ajaccio pour sa résidence de création au cours de l’été 2017, il ait tourné son regard vers la forte tradition catholique de la Corse, étroitement liée à son histoire indépendantiste.

Si le culte de la Vierge Marie serait attesté, selon les historiens, dès le IVe siècle sur l’île, c’est véritablement au XVIIIe siècle que celui-ci prend une importance particulière lorsqu’il se lie à l’histoire indépendantiste de la Corse. En janvier 1735, une assemblée consultative, la consulte d’Orezza, déclare la séparation de la Corse de la République de Gênes – premier pas vers l’indépendance – et place officiellement l’île sous la protection de la Vierge Marie1. Cette même assemblée choisit le « Dio vi salvi Regina », chant inventé en 1675 par un prêtre jésuite napolitain, Francesco de Geronimo, à partir d’une des quatre antiennes mariales (chant à la gloire de la Vierge Marie), comme hymne national de la Corse. Un chant qui reste encore aujourd’hui traditionnellement chanté lors de cérémonies publiques ou de rencontres sportives.

Avec ces différents éléments contextuels à l’esprit, Jean-Baptiste Janisset a sillonné le territoire corse à la recherche de multiples représentations de la Vierge Marie, de l’église Saint-Roch à Ajaccio au cimetière de Venaco en passant par le couvent Saint-François de Pino, l’église Sainte-Julie de Nonza ou encore à Ersa, à la pointe du Cap Corse. Extraites de leur environnement d’origine, les empreintes réalisées en plâtre ou en métal se parent d’une présence auratique propre : loin d’être des répliques fidèles et minutieuses, elles se laissent au contraire guider par les réactions plastiques des matériaux utilisés pour mieux en manifester l’essence même, que des transferts de photographies de bouquets de fleurs prises elles aussi dans les églises et les cimetières de l’île viennent accentuer. Au milieu de ces représentations de la Vierge Marie, Pasquale Paoli pourrait faire figure d’intrus, si ce n’était l’étroite imbrication du religieux et du politique dans le passé corse. Élu général en chef de la Nation corse en 1755, Paoli est le rédacteur de la constitution corse, première de l’histoire moderne, qui fit de l’île un état souverain et indépendant. C’est cette même constitution qu’on retrouve dans la main du buste en bronze de Pasquale Paoli qui se trouve sur la place Porta de Sartène, dont Jean-Baptiste a également réalisé l’empreinte.

Accumulant les traces d’une histoire religieuse et d’une histoire indépendantiste intimement liées, le projet de Jean-Baptiste prend une autre dimension lorsque sa lecture de la Parabole du semeur dans l’Evangile selon Saint-Matthieu coïncide avec la découverte accidentelle d’un champ de paraboles oubliées sur un chantier abandonné. De ce jeu de mots fortuit naît une mise en abyme symbolique à laquelle l’exposition donne forme. À l’image du grain jeté par le semeur de l’allégorie religieuse, les signes d’un passé et d’une culture, que Jean-Baptiste a collectés tout au long de son séjour, ont parfois pu prendre racine et porter leurs fruits, parfois non. Plongées dans le noir, les paraboles abîmées par le temps et les intempéries deviennent les réceptacles des moulages qui s’offrent alors, grâce à un jeu de néons colorés, à une observation nouvelle, et s’ancrent dans une autre dimension, sidérale, cosmique, comme un rêve éveillé que la bande-son, réalisée par Tim Karbon à partir de chants polyphoniques corses2, ne fait qu’amplifier.

Texte Thomas Lapointe

  1. « Au nom de la Très Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de l’immaculée Conception de la Vierge Marie, sous la protection de la Sainte Mère Avocate, nous élisons, pour la protection de notre patrie et de tout le royaume l’Immaculée conception de la Vierge Marie, et de plus nous décidons que tous les armes et les drapeaux dans notre dit royaume, soient empreints de l’image de l’Immaculée Conception, que la veille et le jour de sa fête soient célébrés dans tout le royaume avec la plus parfaite dévotion et les démonstrations les plus grandes, les salves de mousquetaires et canons, qui seront ordonnées par le Conseil suprême du royaume. »
    Extrait du Règlement du 30 janvier 1735 adopté lors de la Consulte d’Orezza
  2. Le cantu in paghjella, chant polyphonique traditionnel corse, interprété a capella par trois voix masculines, a été inscrit en 2009 au Patrimoine immatériel de l’Humanité par l’Unesco

 

Infos pratiques

Parabole du semeur
Exposition personnelle de Jean-Baptiste Janisset second lauréat de la première édition du concours destiné aux étudiants en écoles d’art, La Convocation
http://www.laconvocation.fr

Du 14 au 24 novembre 2017

Espace Diamant,
boulevard Pascal Rossini
20000 Ajaccio
Du mardi-vendredi (10h-12h et 13h-18h), le samedi (14h-18h)

http://espace-diamant.ajaccio.fr

 


Jean-Baptiste Janisset
Né en 1990.

Diplômé de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nantes Métropole en 2016.
Finaliste et lauréat du concours la Convocation 2017.

www.jeanbaptistejanisset.com

Jean-Baptiste Janisset, Parabole du semeur, Espace Diamant Ajaccio
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