JEAN-BAPTISTE JANISSET [PORTRAIT]

JEAN-BAPTISTE JANISSET [PORTRAIT]

« Je travaille d’une certaine manière sur la souillure du passé, sur cette France meltingpot qui a du mal à se ressouder, sur l’effet boomerang de cette période coloniale qui fait que le dialogue avec le présent est difficile. » Jean-Baptiste Janisset

Jean-Baptiste Janisset développe un travail en lien direct avec l’héritage colonialiste, tout autant en France qu’en Afrique, dans des pays comme le Cameroun, le Sénégal ou plus récemment le Bénin ancienne colonie française du Dahomey. Sa pratique artistique est axée sur les traditions et croyances de ces peuples qui ont participé à l’Histoire de France, et notamment celles qui sont nées au moment de l’emprise coloniale comme le Vodoun. Loin des visions folkloriques, il pose la question de l’altérité qui, souvent biaisée, est encore source de conflits. C’est nourri des écrits de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan qu’il appréhende les coutumes de ces pays dans lesquels il procède à des prises d’empreintes de la statuaire.

Après avoir étudié à l’École des Beaux-Arts de Dijon et s’être rendu une première fois au Sénégal puis au Bénin, il y retourne en compagnie de la théoricienne Emmanuelle Chérel spécialiste des questions post-coloniales. Un séjour décisif qui l’incite, alors qu’il a intégré les Beaux-Arts de Nantes, première ville de France à s’être enrichie avec le commerce triangulaire, à partir à la recherche d’indices sur cette période coloniale et esclavagiste qui subsistent encore aujourd’hui dans le paysage urbain, mais que plus personne ne remarque.

Jean-Baptiste Janisset commence alors, sans aucune autorisation, à procéder à des prélèvements d’empreintes de sculptures ou d’éléments architecturaux de bâtiments historiques. Si son travail relève véritablement d’un geste de plasticien par la prise d’empreintes, la source de ses travaux est également liée à la représentation. Formé à l’École de la photographie Magenta à Lyon avant d’intégrer les Beaux-Arts, il développe un travail de sculpture qui a ce même rapport au positif et au négatif que la photographie.

À Nantes, il moule La Femme de la rue Kervegan, en appliquant de la terre sur un mascaron représentant le visage d’une Africaine. Une technique spontanée, au procédé rapide, qui ne détériore pas l’élément d’origine et qui lui permet d’obtenir un négatif lui servant ensuite de matrice pour couler du plâtre. Le résultat final l’éloigne toutefois de la sculpture aboutie.

La réaction plastique des éléments a plus d’importance qu’une éventuelle exactitude dans la retranscription de la forme initiale. Ce qui lui importe est de révéler l’essence de l’empreinte qu’il moule. Le tirage dépend de ce que les éléments eux-mêmes veulent en donner. Cette sensibilité aux signes qui nous environnent est née de sa rencontre avec Gabin Djimassé, chercheur et historien, intervenant pour l’exposition Vaudou à la Fondation Cartier. Par le geste de prélèvement d’empreintes, Jean-Baptiste Janisset dévoile, active ou réactive des signes perdus ou oubliés dans l’espace public. Ainsi, au Complexe culturel Le Centre-Bénin, il présente Terre de Mémoire (2016) une exposition regroupant des moulages en bronze de visages ou de symboles phalliques disposés sur des reproductions de photographies de sculptures qui ont reçu l’empreinte imprimée à l’échelle un.

Après s’être approprié le chantier de rénovation du Musée des Beaux-Arts de Nantes pour le transformer en atelier et espace d’exposition où il y présente, entre autres, Exuvie du Musée, une installation composée de l’empreinte du blason de la Guilde des Armateurs, Jean-Baptiste Janisset explore Marseille, une des principales villes de France liée à la question coloniale. Une cité portuaire dans laquelle se dressent encore et notamment aux abords de la gare Saint-Charles, de nombreuses sculptures suggestives. Il y prélève l’empreinte du visage d’une statue, allégorie de la femme africaine. Une figure à la fois de fécondité, d’un érotisme exotique et lascif et de toute la richesse du continent africain, qu’il présente sous un caisson en plexiglas récupéré sur le lieu même d’exposition (Désirons ­nous éveiller !, 2016, OFF PAC).

Travailler avec des éléments trouvés comme le cuivre dans les réserves du Musée des Beaux-Arts de Nantes, ou même parfois dérobés comme le renfort appartenant à l’ancien pédiluve de la gendarmerie de Nantes et dont il utilise le moulage au Sénégal, participe à cette alchimie constitutive de la pièce finale. Le moment de la découverte, la force animiste présente dans les objets ou les matériaux, la manière dont ils ont été récoltés, concourent à la dimension spirituelle de l’œuvre et à la connecter à des énergies immanentes.

Pour Jean-Baptiste Janisset, l’œuvre est le résultat de tout un processus d’intentionnalité qui participe à la force des éléments qui sont créés. Ainsi au Sénégal, il travaille sur la figure du lion, animal devenu emblème national après l’Indépendance, en donnant à réaliser les tirages du moule du lion nantais par les enfants d’un centre de poterie associative (Colombin). En résultent treize lions en plâtre, Gaïndé, dont l’installation dans le jardin créé par le Falblab donne lieu à une cérémonie Simb.

Une expérience artistique et spirituelle que l’on retrouve dans la manière dont l’artiste pratique les moulages sur les statuaires, notamment au Bénin. En effet, pour certaines croyances, prélever une empreinte revient à établir une véritable communication avec les esprits des défunts, les egouns, et à les éveiller à nouveau. Il est donc primordial pour Jean-Baptiste Janisset d’avoir reçu l’approbation d’un prêtre du FA qui lui révèle s’il est bien la bonne personne pour accomplir ce geste.

« Même si j’essaye de rendre hommage aux défunts par la prise d’empreintes, cela ne m’empêche pas d’être quand même très cartésien dans mon approche même s’il est vrai que rester rationnel avec les cultures africaines n’est pas si évident. »

Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #5 © Point contemporain 2017

 


Jean-Baptiste Janisset
Né en 1990.

Diplômé de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nantes Métropole en 2016.
Finaliste et lauréat du concours la Convocation 2017.

www.jeanbaptistejanisset.com

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Favet Neptunus Eunti Neptune favorise ceux qui osent ** Empreinte issue du Musée des Beaux-Arts de Nantes.Étain, zinc, cuivre, 78 x 52 cm, 2016. Courtesy Jean-Baptiste Janisset
Favet Neptunus Eunti Neptune favorise ceux qui osent ** Empreinte issue du Musée des Beaux-Arts de Nantes.Étain, zinc, cuivre, 78 x 52 cm, 2016. Courtesy Jean-Baptiste Janisset

 

Exuvie du Musée. Empreinte issue du Musée des Beaux-Arts de Nantes. Vinamold, marbre, feutre, 2016. Courtesy Jean-Baptiste Janisset
Exuvie du Musée. Empreinte issue du Musée des Beaux-Arts de Nantes. Vinamold, marbre, feutre, 2016. Courtesy Jean-Baptiste Janisset

 

Visuel de présentation : Gaïndé. Dernière exposition au soleil des Lions en plâtre avant la cérémonie Simb. Plâtre, 2015. Courtesy artiste.

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