MATHIEU ARBEZ HERMOSO

MATHIEU ARBEZ HERMOSO

ENTRETIEN

« À la différence de ce qui peut être demandé dans le monde de l’entreprise par exemple, l’artiste n’a pas vocation à être fonctionnel. Il est, dans une société où le maître mot est devenu l’efficience, une sorte d’intelligence alternative. » Mathieu Arbez Hermoso

Le début des années 1990 marque l’émergence d’un paradigme où l’information n’est plus l’élément essentiel nécessaire à une prise de position, mais devient l’élément constitutif de modèles à prédire les choses, l’Histoire, les devenirs d’entités et d’ensembles. Fantômes de mondes à venir, ils sont le socle de connaissances prédites sur lequel le présent est produit comme expérience. L’individu y est réduit à un pitch, une alerte disparaissante prise dans les prismes d’une économie attentionnelle et du réseau positiviste néolibéral. Les intelligences artificielles (IA) et collectives y portent un monde nouveau, toujours connecté, sans cesse mis en archive pour l’usage atopique d’une archéologie retournée, machine de performance penchée vers nos futurs, computant les possibles d’un réel brutalement devenu systèmes. Un réel dont l’Histoire, son écriture et les croyances qu’elle ouvre occupent les devenirs d’un monde ordonné, géré au moindre risque depuis le réseau de ses possibles prédits. Devenirs toujours majeurs et pesants sur et pour les usages et besoins de fourmillements industrieux. Mathieu Arbez Hermoso en collaboration avec des artistes, ingénieurs et programmeurs, mène un travail de fond sur cette mutation dans laquelle notre société s’est engagée et qui touche ses libertés essentielles.

Peut-on dire que le point central de tes recherches artistiques est l’intelligence artificielle ?

En ce moment c’est important, mais cela n’en est pas toujours le centre. C’est un moyen. Cette histoire a lieu maintenant mais son actualité reste assez discrète finalement. Dans un de ses documentaires, Adam Curtis raconte comment l’utopie d’Internet et l’intelligence artificielle sont venues servir des intérêts économiques(1). Je m’intéresse à ce besoin d’augmenter nos facultés en produisant des intelligences alternatives. Ce sont des recherches très médiatisées mais dont les usages sont très peu ou très mal expliqués. Elles nécessitent des fonds colossaux qui viennent de Facebook et Google par exemple. L’intérêt est donc privé, et ces recherches doivent produire de l’opérationnel, immédiatement. Im2txt pour Google, DeepFace pour Facebook sont les produits de ces recherches qui ne fonctionnent plus sur des outils seulement statistiques mais s’appuient sur ce que nous disent les sciences neurologiques du fonctionnement de nos cerveaux et de ses processus d’apprentissage. Des technologies qui ont à peine trente ans et n’en sont encore qu’à leurs balbutiements mais qui se développent à une vitesse fulgurante, commanditées et exploitées pour les besoins et intérêts des dirigeants, politiques et d’entreprises.

Quelle est l’utilité de ces nouvelles intelligences alternatives ?

Une des premières applications à grande échelle a été la gestion et la prédiction de risques sur les marchés financiers. C’était via Aladdin, un superordinateur opérant pour BlackRock et qui en constitue une sorte de système nerveux central. Les capacités prédictives de ces intelligences permettent aux structures qui les emploient aujourd’hui, en sachant quelles informations seront impactantes, de construire l’image que tel ou tel public attend d’un homme politique ou d’une entreprise.

Savoir ce que nous allons désirer, quelles images, quelles informations, c’est aussi pouvoir ouvrir ou réduire nos choix. Les programmes qui contrôlent tout cela, qui ciblent le bon public, en apportant, selon de multiples variables, les modifications nécessaires dans le contenu à diffuser ont dès le départ été appelés des agents. À partir des années 2010, le paradigme dans le traitement des données change avec l’apparition et la diffusion rapide des réseaux de neurones artificiels. Les agents sont devenus capables d’apprendre seuls. Ils n’ont plus besoin de nous pour savoir qu’un sac ressemble à un sac et pas à un chat, ou que les rapports entre Paris et la France sont sensiblement similaires à ceux entretenus entre Berlin et l’Allemagne. Ces technologies sont notamment utilisées dans l’industrie automobile pour développer la conduite autonome, ou encore pour la reconnaissance d’image ou la traduction automatique.

Peux-tu nous donner un exemple de manipulation de l’individu par l’utilisation de ces technologies ?

Nous sommes, avec le développement des médias et surtout des réseaux sociaux, dans la constante médiatisation de nos faits et gestes, et c’est encore plus vrai dans le domaine politique. Adam Curtis appelle « hypernormalisation » le phénomène par lequel tout acte décisionnel est théâtralisé et comment il suscite de facto des adhésions. Par exemple, pour sa campagne électorale, Donald Trump a travaillé avec Cambridge Analytica pour cibler de très près ses publics. Ce qui était perçu comme de l’inconstance était en réalité une façon de s’exposer répondant aux attentes de chaque communauté ciblée. Cette société de communication travaillant avec des réseaux de neurones artificiels, est capable de savoir qui vous êtes à partir d’une soixantaine de vos like sur Facebook et de déterminer ainsi quel type de message il est préférable de vous envoyer. Un outil de manipulation pour une société sous contrôle, très discrète, agréable même, qui répond très spécifiquement à nos goûts, à nos attentes. Une manipulation qui se fait non par la contrainte, mais par la juste réponse, celle qui précède la question, celle qui construit et affirme un besoin, une aspiration. Une société de design japonaise dont le nom m’échappe a, par exemple, fait le choix pour son développement commercial d’adopter une intelligence alternative qui spécule sur les besoins des marchés et propose des projets de publicité. Un nouveau rapport au futur et aux formes est en train de se créer.

« Je n’ai pas, tout comme les personnes qui collaborent avec moi, une approche militante. Je préfère résister poétiquement en déplaçant les discours sur d’autres champs d’action. N’être que dans la négation, la contestation ou la dénonciation revient juste à prendre acte d’une situation. »

Peux-tu nous décrire ton projet et ses différents sujets d’études autour de ces questions ?

Ce que je fais actuellement avec les IA est très protéiforme avec des éléments qui viennent se raccrocher à une chose en cours, parfois de manière non préméditée comme l’étude des chants de gorge touvains ou des nuages. Nous avons créé un site internet(2) qui rassemble l’ensemble de nos recherches : expositions, éditions qui sont téléchargeables en PDF, films ainsi que des fonds documentaires. Le laboratoire d’art contemporain La Plate-Forme Dunkerque a accueilli notre premier événement qui était une réflexion sur l’archive et l’Histoire à l’ère de ces IA. Une archéologie retournée avec pour référence les travaux de Walid Raad de l’Atlas Group(3) avec ce mélange de réel et de fiction. Nous y avons montré Electric speech, un film où une intelligence alternative traduit les nuages en idées, en phrases, en mots. Le site en ligne continue à se nourrir de nouveaux objets. Cette façon d’opérer en storisant plusieurs axes de recherche nous permet de ne pas imposer un propos et de parler de ces technologies tout en gardant une dimension poétique ce qui n’a rien d’évident car le contexte est souvent financier ou politique. Nous voulons rester ouverts à la surprise. Le film sur les nuages a été tourné à Touva en Sibérie orientale au milieu de la taïga. En parlant de colonisation du regard, ll fait le pont entre ce voyage en Sibérie et l’intelligence artificielle.

Le procédé de reconnaissance est-il le même que celui utilisé par Facebook ? 

La technologie que nous avons utilisée vient de Google, mais elle est proche de celle de Facebook. Elle reconnaît et nomme des formes grâce aux recoupements de données, des teraoctets d’images qui, par assimilation, construisent un modèle prédictif que le réseau de neurones va faire évoluer. Nous avons travaillé à trois pour ce film, sur un programme à la fois très efficace et discret, loin du spectaculaire hollywoodien.

Un rapport à l’image similaire à celui que l’on retrouve dans la série Dogs ?

Nous avons appris à une intelligence alternative ce qu’était un chien à partir d’une base de données de 13 millions d’images de chiens. Un projet qui a eu pour toile de fond une nouvelle issue du recueil de science-fiction Demain les chiens (1952) de Clifford D. Simak où des chiens ont évolués suite à des manipulations génétiques et, alors que l’humain a disparu, parlent anglais et discutent de l’homme, comme d’une légende. Ils s’interrogent : a-t-il seulement existé ? Pourquoi les villes ? Il était intéressant de faire revivre ce récit d’anticipation, d’en faire un autre acte photographique. Des images générées, « imaginées » par une intelligence alternative, des images qui ne capturent pas un réel, mais qui figent un possible.

(1) HyperNormalisation, film documentaire britannique réalisé par Adam Curtis, 2016.
(2) http://floatinghistory.pysgs.net/
(3) L’Atlas Group est un projet de l’artiste libanais Walid Raad dédié à la recherche et la compilation de documents sur l’histoire contemporaine libanaise. 

Texte de Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #7 © Point contemporain 2018

 


Mathieu Arbez Hermoso
Né en 1984, à Bordeaux.
Vit et travaille à Paris.

www.mathieu-arbez-hermoso.net

 

Mathieu Arbez Hermoso, Dogs, 2017. Série de 23 photographies, tirage sur bâche, 100 x 100 cm. Courtesy artiste.
Mathieu Arbez Hermoso, Dogs, 2017. Série de 23 photographies, tirage sur bâche, 100 x 100 cm. Courtesy artiste.


Visuel de présentation : Mathieu Arbez Hermoso, Floating History, (2015-2017). Vidéo 4K DCI. Courtesy artiste.

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