Maud Louvrier-Clerc [ENTRETIEN]

Maud Louvrier-Clerc [ENTRETIEN]

Maud Louvrier-Clerc développe une recherche autour d’une forme singulière, le carrond, fusion d’un demi-carré et d’un demi-rond, symbole d’équilibre et son infinité de combinaisons possibles. L’histoire de l’art, la science et la philosophie inspirent ses créations. Pour elle, l’art et le contact avec la nature participent au développement de chaque individu. Le domaine national du Château d’Angers accueille son exposition « Ceci n’est pas un nuage ! Climat la nouvelle Apocalypse ? » (Jusqu’au 30 septembre). Elle présente une nouvelle série d’œuvres, sculptures, sérigraphie et vidéo à travers lesquelles elle décline la forme du nuage.

Pauline Lisowski : Comment as-tu choisi l’emplacement des sculptures ? Dans le jardin, elles sont comme dans un écrin, entourées de végétations.

Maud LC : Les sculptures établissent un lien naturel entre passé et futur. Le jardin régulier où je les ai installées, composé d’ifs, de pelouses et de buis, était selon moi le site le plus évocateur du patrimoine, de cette histoire qui m’a précédé et à qui je rends ici hommage avec ce corpus protéiforme « Ceci n’est pas un nuage ! Climat la nouvelle Apocalypse ? » qui invite à nous interroger sur l’avenir. À l’air libre, les sculptures créent également un équilibre, reliant la terre et le ciel, une passerelle entre deux mondes. Ce qui établit un lieu de passage et d’échange. Celles-ci sont enfin rassemblées pour suggérer un esprit de communion. Chaque nuage représente une manière de combiner les piliers du développement durable. Il en existe autant que d’individus, de cultures, de pays… et tous interagissent, s’entremêlent.

PL : De quelle manière ces sculptures entretiennent une relation particulière avec le jardin qui les accueille ?

Maud LC : Les sculptures tissent une relation entre un espace extérieur, le château, la chapelle, le jardin et un espace intérieur : la pensée introspective du spectateur. Blanches, couleur sacrée des anges ou de celles des « vrais » nuages, elles sont positionnées sur l’herbe verte, symbole de fertilité et de l’imagination des hommes sur Terre. Le vert de la nature et de la terre des hommes appelle le blanc du sacré et du ciel divin. Je privilégie une esthétique habitée par le sens. Mes créations minimalistes combinent une poésie légère et une densité par le sens qu’elles incarnent.

PL : C’est la troisième fois que tu exposes dans un monument national. Qu’est-ce que ce type de lieu t’apporte pour créer ?

Maud LC : Un monument national m’apporte un champ d’exploration profond, que je travaille avec humilité. En y intervenant, je fais rentrer mon œuvre en relation avec l’Histoire. Je me sens en lien avec celle-ci, tel un maillon de la chaine et d’autant plus responsable par rapport aux générations futures. 

PL : Dans quelle mesure l’espace du château t’a-t-il offert l’opportunité de cristalliser une démarche artistique.

Maud LC : Le point de départ de mes œuvres est le dessin au crayon. J’ai ensuite déployé l’espace de manière horizontale avec quelques centaines de dessins au fusain, feutre ou peinture, qui amène ensuite à la verticalité, à la mise en volume au travers d’une ou plusieurs sculptures. Le médium vidéo apporte une troisième dimension et ouvre vers un espace virtuel.

PL : De quelle manière chaque médium te permet-il d’approfondir ta pratique d’artiste militante ? Pourrais-tu préciser ton engagement et ta conception d’un art pédagogique que tu transmets ?

Maud LC : Je me considère plutôt comme une artiste engagée car vivant dans un monde à la fois sublime et fragile. Je suis passionnée de philosophie. La poétique d’Aristote : Docere, Movere, Placere. (Enseigner, Emouvoir, Plaire) m’a notamment interpellé. En 2004, le colloque à l’UNESCO « L’artiste comme partie prenante », m’a beaucoup inspiré. L’art a pour moi comme principale fonction d’émouvoir. En tant qu’artiste, je suis messagère et souhaite échanger une émotion et dans un second temps être comprise et entendue. 

PL : Tes sculptures créent donc une ponctuation, un moment de pause et de contemplation dans le parcours des jardins du château. Comment la nature t’inspire-t-elle pour créer ?

Maud LC : En forêt, dans la nature, je ressens la vibration du vivant. J’ai d’ailleurs besoin de marcher au moins une heure chaque jour pour me connecter à la nature, même en ville d’ailleurs où elle peut surgir de toute part. La nature est pour moi source d’apaisement et d’énergie. De plus, je considère la promenade comme une expérience esthétique. Elle devient plus ou moins philosophique, selon les jours. J’ai plaisir à observer l’oiseau qui se pose sur une branche, les visages… ces moments de contemplation sont essentiels dans ma pratique artistique.

PL : Je pressens un lien entre la pratique du jardinier, qui pose sa graine et suit son jardin grandir et ta démarche. Es-tu d’accord avec cette comparaison ?

Maud LC : Je me comparerais plutôt à un oiseau nomade qui se nourrit d’un lieu, parfois le fertilise, puis s’envole ailleurs. Ici, j’ai posé une graine avec mes sculptures. Au château, la graine a germé avec 3 nuages, en résonance avec la dimension chrétienne de la Tapisserie. Le vernissage a été le moment de l’éclosion sur mon prochain départ. Mon projet consiste à créer et à installer 194 nuages, représentant les 194 pays reconnus aujourd’hui par les Nations Unis, allant du blanc le plus éclatant au noir le plus profond en passant par les 192 nuances de gris… symbolisant leurs empreintes écologiques.

PL : Comment envisages-tu la relation de tes œuvres avec l’espace d’exposition ? 

Maud LC : Ce qui compte pour moi c’est la chaleur humaine de mon hôte, galeriste ou administrateur des monuments nationaux et les liens que je ressens avec les autres artistes de l’écosystème du lieu en question. Que partageons-nous ?  Il s’agit pour moi d’une affaire de sensibilité, mais aussi d’amitié. Galeries, châteaux et lieux hybrides, tous permettent des appels d’air et la possibilité de rendre l’art contemporain plus accessible chacun à leur manière.

PL : Que représente pour toi le nuage ? En quoi cet élément te permet-il de développer ta pratique artistique centrée sur les relations entre les éléments et engagée vers l’idée de réconcilier l’inconciliable ?

Maud LC : Le nuage symbolise l’infinité des possibles. Je souscris pleinement à la pensée de Matthieu Baudin qui m’avait convié à réaliser une résidence artistique à l’Institut des futurs souhaitables. Le pluriel est avenir….  A la fois unique et semblable, le nuage est toujours en mouvement. 

PL : De la tapisserie à la sérigraphie et en passant par la vidéo, quel seraient les liens que tu établis entre ces différents médiums ?

Maud LC : Être plasticienne me procure une liberté de mouvement décisive qui me permet une imprégnation d’une sensation et / ou ici d’un lieu., le Château d’Angers et de son trésor, ce chef d’œuvre de l’art médiéval qu’est la Tapisserie de l’Apocalypse qui va me guider vers un ou plusieurs médiums. Après une contemplation silencieuse, la Tapisserie a transporté les fils de mon esprit vers la technique de la sérigraphie. Le lien que j’y vois aujourd’hui est double. D’une part sur le fond, son procédé technique est proche. Telle une brodeuse, le passage de la racle est répétitif, comme un refrain lancinant… de fils en fils, de feuilles en feuilles. Il s’agit d’un mouvement circulaire. D’autre part, un lien s’effectue avec la forme de la sérigraphie : elle me permettait de décliner des variations chromatiques répondant à la décoloration des fils opérés sur les siècles, du rouge lie de vin au rose délavé… La sérigraphie provoquait dès lors un mouvement, qui naissait à chaque nouvelle feuille et je sentais qu’il avait besoin de vivre et de manière de plus en plus aigüe au fil des mois. La vidéo est ainsi arrivée, de manière inéluctable, comme une évidence. Complémentaire, l’incarnation par la mise en volume s’opère quant à elle dans les sculptures. 

PL : Tu évoques souvent le terme de protocole concernant certaines de tes œuvres. En quoi cette démarche rejoint-elle l’idée d’une règle de jeu ?

Maud LC : Je réalise des œuvres classiques (dessin, peinture, photographie…) et des œuvres interactives, des protocoles, qui sont des recherches-actions où il y a cocréation avec le public, les citoyens. Les nuages sont ici une œuvre classique mais opère, comme pour mes protocoles, d’une même règle du jeu si je reprends ton expression qui serait peut-être celle du mouvement entre intérieur et extérieur, prise de conscience et environnement… Sinon ma règle est simple : je suis mon intuition. J’aime la géométrie non euclidienne, m’efforcer à regarder les choses autrement, et de manière non consensuelle. Peut-être qu’en opérant ainsi je permets à d’autres de voir les choses de manières différentes. Et dans mes moments de doute, je pense à cette phrase de Réné Char « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. ».

PL : Tu as nommé ta vidéo La danse de notre avenir. Pourquoi ce titre et que signifie pour toi la danse ?

Maud LC : J’ai pratiqué la danse de 3 à 23 ans (rythmique, classique et contemporaine) et depuis de manière festive et régulière, je danse chaque jour dans mon atelier. La danse m’a enseigné comment la liberté se nourrit de contraintes. Oser la transdisciplinarité entre les médiums est une forme de liberté sous contrainte. Danser ou créer est selon moi une manière de célébrer la vie, foisonnante et fertile. 

PL : Comment as-tu choisi les couleurs dans tes sérigraphies ? 

Maud LC : Au début, j’ai commencé une série de nuages bleus sur un support blanc. Puis, un voyage en Inde a influencé la suite de mes expériences. J’ai commencé à utiliser de nombreux papiers colorés. Le sujet de départ est le climat mondial. Le choix du bleu méditerranéen est venu de mon intérêt pour les œuvres de Matisse et de Klein. Cette couleur rentre en opposition et en complémentarité avec les couleurs vives d’influence orientale. Ces couleurs amènent toutes une énergie différente.

PL : Tes sérigraphies mettent en évidence l’idée de multiple, de combinatoire. L’espace se remplit et se vide. Ne tisserais-tu pas une relation entre l’unique et le multiple ? 

Maud LC : Mes œuvres se lisent en effet comme un travail en série vers le monumental. De l’unique vers le tout. 

PL : Quelle serait la suite de ce projet ?

Maud LC : Je rêve de réaliser la retranscription de l’une de mes sérigraphies pour réaliser une Tapisserie avec la Manufacture d’Aubusson et une série de tapis avec la Manufacture de Cogolin. Pour l’instant, je suis en train de réaliser un nuage en polymiroir dont le double reflet de la nature et du spectateur entrainerait une mise en abyme… Elle sera présentée à Dubaï en novembre dans le cadre de l’exposition « How innovation creates history ». Par ailleurs, je vais débuter en octobre une recherche sur L’AME DU NOUVEAU MONDE, en partenariat avec l’ESG où je vais interviewer dans le cadre de mon protocole JEMONDE, exploration de l’anthropocène, 900 étudiants en MBA… Ce projet sera exposé à la Galerie Bertrand Grimont, Paris en juin 2019.  

Entretien réalisé par Pauline Lisowski © 2018 Point contemporain

Visuel de présentation : Maud Louvrier-Clerc, Ceci n’est pas un nuage ! Et vous, quel ciel souhaitez-vous créer ? 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l’artiste, 50 x 70 cm.

 

Maud Louvrier-Clerc.
Vit et travaille à Paris.

franceartdesign.wixsite.com/maudlc

 

Ceci n'est pas un nuage - Climat la nouvelle Apocalypse - Table-sculpture - Maud Louvrier-Clerc - Chateau d'Angers
Ceci n’est pas un nuage – Climat la nouvelle Apocalypse – Table-sculpture – Maud Louvrier-Clerc – Chateau d’Angers

 

Ceci n'est pas un nuage - Climat la nouvelle Apocalypse - Table-sculpture - Maud Louvrier-Clerc - Chateau d'Angers
Ceci n’est pas un nuage – Climat la nouvelle Apocalypse – Table-sculpture – Maud Louvrier-Clerc – Chateau d’Angers

 

Maud Louvrier-Clerc, La danse des nuages, 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l'artiste
Maud Louvrier-Clerc, La danse des nuages, 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l’artiste

 

Maud Louvrier-Clerc, Ceci n'est pas un nuage ! Et vous, quel ciel souhaitez-vous créer ? 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l'artiste
Maud Louvrier-Clerc, Ceci n’est pas un nuage ! Et vous, quel ciel souhaitez-vous créer ? 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l’artiste

 

Maud Louvrier-Clerc, Ceci n'est pas un nuage ! Et vous, quel ciel souhaitez-vous créer ? 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l'artiste
Maud Louvrier-Clerc, Ceci n’est pas un nuage ! Et vous, quel ciel souhaitez-vous créer ? 2018. Sérigraphie expérimentale, tirage unique, monotype réalisé à la main par l’artiste

 

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