Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC

Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC

FOCUS / Maud Louvrier-Clerc en résidence à HETIC
par Stéphane de Torquat

Une interdépendance généralisée ? Paul Valéry visait juste au tout début des années 1930 : “Le temps du monde fini commence.” Qu’elles soient guerrières, religieuses ou climatiques, les apocalypses ont cette vertu de révélation. Toute quête de sens se fait recherche d’une résonance. De soi aux autres et à cette toute petite planète. Exister, c’est entrer en écho. Une identité vibratoire que l’art contribue à libérer. Jusqu’au point de changer le cours des choses ? Le regard allègre de Maud Louvrier-Clerc, plasticienne.

Investir les lieux, très peu pour elle. Il s’agit plutôt de se laisser envahir. Conviée début 2019 pour un semestre de résidence artistique à HETIC – toute première du genre dans l’école – Maud Louvrier-Clerc s’est laissé porter par l’inspiration. Ce souffle qui anime aussi dans le ciel la parade quotidienne des cirrus, stratus et cumulus. Depuis la cour, ceux de Montreuil se reflètent aux étages supérieurs dans la découpe géométrique des vitrages de l’école, installée dans d’anciens bâtiments industriels, et qui abritent par ailleurs un cabinet d’architectes. Nuages, construction, réalité et virtualité : l’artiste laissait son thème… prendre ses quartiers.

Imprégnation mutuelle

Ses quartiers ? Un local de plain-pied sur la cour. Son atelier pour six mois, une porte toujours ouverte. En guise de bannière, une signature qui claque au vent : “Courant d’art”. Dans sa version intégrale, l’intitulé de cette première résidence artistique à HETIC pose les jalons d’un territoire à défricher et instaure le dialogue : “Clouds impacts, the door behind. Architecture réelle, architecture virtuelle. Fusion, juxtaposition, friction ou collision ?” Une dissonance, quasi cacophonique ? La plasticienne s’en rit, jamais aussi alerte que sur cette crête, en surplomb des contraires. L’un et le tout, c’est tout un. Dessin, peinture, photographie, sculpture, design : son art est polymorphe, comme son esprit sans cloisonnement. 

Durant six mois à HETIC, c’est de circulation rhizomique qu’il est question. Au gré des rencontres, curiosités ou timidités, une imprégnation mutuelle, comme une huile gagnerait la toile. “Cette résidence artistique, c’est un atelier in situ. Je ne suis pas là pour produire quelque chose avec les étudiants. Mais nous côtoyer est un bienfait. Cela infléchit et nourrit ma démarche. Les termes de fusion et de friction sont venus s’ajouter à mon intitulé grâce aux apports sensibles des uns et des autres.”

Créer l’aléatoire

Derrière la façade vitrée de l’atelier, la métamorphose opère, en temps réel. Depuis la page blanche, l’œuvre éclot. Voir une artiste se colleter avec de la matière, dans une école où se travaille souvent de l’immatériel, n’est pas la moindre des vertus de cette résidence. “Ce qui est étonnant, ce sont les passerelles d’un domaine à l’autre. Je le vois par exemple avec la programmation : sur un modèle brownien, les étudiants en viennent à créer de l’aléatoire, de la même manière que je peux le faire dans un geste artistique”, rapproche Maud Louvrier-Clerc. De part en part, quelque chose d’un déploiement.

Descendre au plus profond de la vibration. Du figuratif vers l’abstraction, des formes à la texture, la démarche artistique remonte la source de la perception. Vers ce lieu d’avant la séparation. “Réconcilier l’inconciliable”, postule Maud Louvrier-Clerc. La trame des choses devient ici littéralement grille de lecture. Impulsé avec le “Cloud impacts…”, le travail en résidence à HETIC mute en “pixellisation du paysage”. Son filtre à elle – ne faudrait-il pas écrire son “philtre” ? – est une simple fibre de verre, vendue en rouleau de quelques centimètres de largeur dans n’importe quel magasin de bricolage. Appliquée sur la toile, cette bande ajourée décompose les représentations en une théorie de minuscules carrés identiques. Du Matrix sur les cimaises.

Trait d’union

Historien des idées, psychiatre et spécialiste de la littérature, Jean Starobinski écrivait : “Si le monde ne clochait pas, son mouvement s’arrêterait.” La logique mathématique a ses bienfaits, mais parée d’accidents. Sur la toile, la peinture vient créer les tensions. Elle gagne la fibre de verre et provoque d’imprévisibles dilatations. La surface plane prend du relief, comme une modélisation 3D sur un écran. L’artiste est le démiurge, variant le jeu de pinceaux, les couches de matière. Travail manuel et intellectuel, c’est idem. Le sens circule, cogne et essaime. “Tout cela nous constitue : fusion, juxtaposition, friction et collision. Et même plus encore, quand nous savons lâcher prise”, postule Maud Louvrier-Clerc. Elle qui se définit d’ailleurs volontiers plus comme chercheuse qu’artiste.

Sa recherche, c’est l’art du questionnement. D’une (re)mise en question. Ne pas choisir, aimer la philosophie et la plongée sous-marine, l’astrophysique et la poésie, l’art et la psychologie. Le slash en guise de trait d’union.

Son propre symbole de réconciliation, Maud Louvrier-Clerc l’a forgé avec le “carrond”, forme élémentaire combinable à l’envi, imbriquant un carré et un rond. Une union de tous les contraires. Rien de “perché” ou d’intello dans l’approche. “ Ce que je cherche, c’est le sens. Comment mettre l’acte créatif au service de l’humain, de notre développement, comment ouvrir les portes, d’où “the door behind”, comment la dématérialisation peut nous connecter à un autre monde.” 

Stéphane de Torquat

Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC
Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC
Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC
Maud Louvrier-Clerc, une artiste en résidence à HETIC

Maud Louvrier-Clerc

www.maudlc.com