Morgane Tschiember, L’Heure rose, CAC La Traverse [EN DIRECT DE L’EXPOSITION]

Morgane Tschiember, L’Heure rose, CAC La Traverse [EN DIRECT DE L’EXPOSITION]

« C’est la première fois qu’un artiste s’approprie le lieu avec un tel rapport à l’espace ». Bettie Nin, co directrice avec Cédric Taling du CAC La Traverse, citée par Morgane Tschiember.

L’exposition au CAC La Traverse de Morgane Tschiember nous invite à entrer dans des espaces où le temps est soumis à des repères et des échelles très différents. Qu’ils nous racontent le geste de l’artiste dans l’atelier, la maternité du monde, où ce moment,  l’heure rose, où le soleil disparaît à l’horizon, les temps dont nous imprègne Morgane Tschiember à travers une succession de scénographies très immersives et sensorielles, sont tour à tour tumultueux, passionnés, énergiques ou apaisés, prolongés. Ils nous donnent la sensation de passer à travers des états différents, d’éprouver ce que signifie se sentir vivant de manière toujours renouvelée. Le titre de l’exposition évoque toutes ces renaissances qui ponctueront notre vie. Une exposition qui n’a rien de linéaire et dont chaque dispositif nous pousse à nous installer pour ressentir aussi longtemps que l’on le souhaite le temps qui y est évoqué.

Comment as-tu appréhendé pour cette exposition les différents parties de ce centre d’art ?

J’ai trouvé ce lieu intimiste avec, à l’arrière du grand espace d’exposition, ces petites pièces et j’ai eu envie d’accentuer cette caractéristique en induisant pour chacune un rapport différent au temps. Dernièrement, j’ai eu l’expérience un peu étrange de parcourir une maison où se trouvaient dans chaque pièce une horloge indiquant une heure différente. J’avais l’impression d’accéder successivement à de nouvelles temporalités. Depuis quelques années maintenant, mon rapport au temps s’est complexifié. Je me passionne pour la théorie quantique, m’intéresse à l’intrication des particules. Des temporalités dont je ressens les présences et auxquelles je trouve que l’on ne prête pas suffisamment attention.

Ce qui veut dire que dans chacune des pièces l’équation « espace/temps » est différente ?

Exactement. J’essaye de mettre en place des dispositifs rendant perceptible de manière très sensible ce que je perçois au quotidien. Quelqu’un disait que l’instinct  « c’est l’intelligence qui va plus vite que la lumière ». J’ai créé ici des temps qui se superposent afin que les visiteurs puissent les ressentir. La présence de moquette sur le sol permet de s’asseoir et de les expérimenter.

J’ai pu voir dans l’exposition que tu rends apparent le process de fabrication…

Il est important que reste visible tout le système de fabrication des pièces car déjà cela induit un rapport au temps. Quand on efface les manipulations faites à l’atelier on efface du temps. Je laisse les soudures apparentes, elles rythment les pièces et donnent des indications sur son élaboration.

Plus on progresse dans l’espace d’exposition, plus les œuvres sont englobantes. Est-ce pour mieux nous aider à vivre ces expériences ?

J’ai voulu que les espaces aient chacun une identité qui lui est propre, une personnalité même. L’immersion est progressive afin que les visiteurs ne se sentent pas étouffés dès le départ. Avec une certaine lenteur, ils rentrent dans un état de perception décuplé. Alors que dans notre quotidien nous sommes toujours dans des rapports de vitesse, l’exposition en général peut permettre un ralentissement.

Un ralentissement que tu signales par des objets : une bougie qui se consume, les pages d’un livre que l’on tourne, un soleil qui se couche, la mue… ?

… un miroir qui se met à tourner sur lui-même en fonction du nombre de personnes présentes dans l’espace, le temps d’un arbre qui nous paraît immobile mais qui pour moi est toujours en mouvement. Les peaux de serpents sont très intéressantes car elles se rapprochent des sismographes de par la déperdition progressive du motif. La chanson de Laurie Anderson raconte un temps qui se répète tout en étant toujours différent. La magnifique phrase de Rilke (évoque l’idée que dans une vie il peut y avoir plusieurs naissances. Une expérience qui relève pour moi de moments vécus. La peau omniprésente dans l’exposition à travers les mues, et les épidermes de céramiques, du béton…  renvoie à cette idée de renaissance dont on ne parle pas et qui est même franchement taboue.

Pour moi, une exposition doit mettre en jeu ce qui de l’ordre de la sous ou surexposition. Elle permet d’aborder des notions qui ne sont pas suffisamment exploitées.

Ton rapport au temps n’est-il pas d’une certaine manière tumultueux, douloureux même avec ce caractère anguleux de certaines pièces, la froideur du béton, l’enroulement des peaux, cette bougie qui laisse échapper du feu…

Je dirais plutôt que l’on est dans une forme de dureté. Même si cette constatation est peut-être très subjective, il est évident que j’introduis de multiples rapports au temps. C’est ce qui fait sa complexité car il est construit comme une sorte de millefeuille en convoquant de multiples notions qui se superposent.

J’exprime aussi l’idée d’un retournement du temps à travers le motif de la bougie qui coule à l’envers et qui laisse échapper des gouttes de feu. Il y a dans cette idée de temps, quelque chose de brûlant, de fugitif, d’une douleur liée à la perte.

Ainsi avec les formes de troncs d’arbres que j’ai créées in situ, j’introduis la question du moule et interroge ce qui nous forme, nous déforme, ou nous conforme. Des travaux de moulage que je fais aussi avec du verre en utilisant un support en bois ou par la technique du Shibari avec des formes en céramique. Alors que pour ces deux exemples, nous sommes dans un rapport de dominés/dominants, le moulage des troncs est plus en symbiose, dans un rapport de force égal, entre contenu et contenant. La progression des deux troncs vers le plafond n’est pas synchronisée et marque donc aussi des temps différents. L’un des tronc est en béton et l’autre en bronze, qui n’est pas sans rappeler la forêt pétrifiée que j’ai visitée en Arizona et qui renvoie aussi à une temporalité très particulière.

N’y-a-t-il pas aussi par ce motif du serpent l’idée d’un temps transcendé ?

J’ai voulu que l’on puisse ressentir cela. La peau de serpent introduit des conceptions du monde selon les cultures très différentes. J’aime à penser que dans la culture hindouiste l’infini soit représenté par un serpent enroulé qui se mord la queue. J’ai envie de rassembler les iconographies et je crois que c’est le rôle des artistes.

Pour moi l’artiste passe son temps à chercher quelque chose qu’il a perdu.

L’installation rose, comme une poche ventrale, donne l’idée de la maternité du temps…

C’est une belle définition. Le rose est une couleur incroyable car elle possède le plus grand spectre existant. Elle reste finalement la couleur la plus agréable pour nous en tant qu’êtres vivants. Elle est à la fois très attractive et très répulsive, complètement liée à notre culture. J’ai voulu dans cette exposition l’extirper des connotations qui la tiraillent pour lui donner, en la transcendant, une toute autre dimension.

Les pages en métal du livre rappellent aussi la mue…

La photographie numérique a permis de prendre le soleil de face ce qui était impossible avec de l’argentique. La brûlure a disparu. J’ai repeint à l’identique des feuilles de métal incurvées que le spectateur peut manipuler. Les courbures des feuilles rappellent celles du temps, et le spectateur peut prendre ce temps pour manipuler ces volumes et les agencer différemment.

Ainsi, comme dans ce rapport au temps, il n’y a pas de forme définitive, tout est évolutif…

Exactement, comme ces troncs qui se déploient dans l’espace ou la pièce 18 degrés sous l’horizon qui est un instantané avant que le soleil ne disparaisse. Une peinture que, par déplacement, j’ai transformée en son. Elle a la fréquence d’un temps un peu suspendu mais qui se prolonge en une matière sonore rappelant par son côté vibratile celle des trous noirs.

Ce transitoire, nous le ressentons aussi dans le passage d’un médium à un autre…

C’est toute la différence entre des artistes qui font et ceux qui font faire. Je fabrique moi-même mes pièces, les coule, les moule, les soude, je travaille sur des logiciels etc. Le spectateur le ressent immédiatement. Lors de la préparation de mon exposition, le CAC est redevenu cet atelier qu’il a été par le passé. Je n’aime pas arriver avec un ensemble d’oeuvres toutes faites car pour moi un espace d’exposition n’est pas seulement un alignement de cimaises. J’ai coulé ici les troncs et ai travaillé une pièce en paraffine qui renvoie aussi à la peau. Il y a eu ce temps essentiel d’expérimentation. Schöenberg disait toujours qu’il trouvait le sens de ses partitions parfois cinq ans après les avoir écrites. J’aime avoir la joie de découvrir quelque chose d’inattendu, n’avoir pas entièrement imaginé la pièce, être surprise de la tournure qu’elle peut prendre au cours de son élaboration. Il est important qu’il puisse se passer quelque chose qui ne soit pas prémédité. Quand je sais entièrement ce qui va se passer, je ne le fais pas et je préfère passer à autre chose.

Texte Point contemporain © 2017

Infos pratiques

Exposition personnelle L’Heure Rose de Morgane Tschiember
Sous le commissariat de Bettie Nin et Cédric Taling

Du jeudi 28 septembre au samedi 18 novembre 2017

CAC La Traverse, Centre d’art contemporain d’Alfortville
9, rue traversière 94140 Alfortville
www.cac-latraverse.com


Morgane Tschiember
Née en 1976.
Diplômée de l’école des Beaux-Arts de Paris.

Représentée par la Galerie Loevenbruck (Paris), Carpenters Workshop Gallery (Londres, Paris, New York) et Galerie Rolando Anselmi (Rome et Berlin).

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

Vue de l'exposition L'Heure rose de Morgane Tschiember - CAC La Traverse - Photo : Point contemporain
Vue de l’exposition L’Heure rose de Morgane Tschiember – CAC La Traverse – Photo : Point contemporain

 

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