NICOLAS NICOLINI, SANS TITRE (PORTRAITS) [FOCUS]

NICOLAS NICOLINI, SANS TITRE (PORTRAITS) [FOCUS]

De Nicolas Nicolini, nous connaissions les peintures où la figuration devient pleinement métaphorique, et les dessins au crayon dans lesquels « tout repère est aboli au profit d’une monumentalité et une disproportion des formes et d’une confusion entre abstraction et figuration. »(1) Des « portraits d’objets » qui questionnent souvent de façon ironique notre rapport au réel. Pour l’exposition Fashionistas, Nicolas Nicolini étonne une nouvelle fois le spectateur en proposant une série de pièces en textile nées d’une première recherche sur l’enchâssement d’une toile dans son atelier bruxellois. Des œuvres « sans titre » qui traduisent une volonté de prolonger le geste de peindre et de donner à ses créations du mouvement, du volume et de la profondeur, jusqu’à les faire exister au-delà du support plan.

Ces pièces de textiles accrochées tels des trophées sur les murs de l’espace HLM à Marseille suscitent la curiosité des spectateurs qui cherchent à y voir un lien avec tes précédents travaux…

Mes peintures entretiennent déjà un rapport au textile par certains motifs comme avec la pièce Le rideau de douche (2017). Dans ces nouveaux travaux se retrouve aussi cette manière de toujours sortir les éléments de leur contexte. Si j’évoque La Naissance de Vénus de Botticelli en peignant un bac à sable en plastique bleu ayant la forme d’une coquille Saint-Jacques (La Naissance, 2015), je réalise ici des portraits en utilisant des tissus loin de leur usage traditionnel. Une distance feinte que l’on peut retrouver aussi dans mes dessins de portraits d’objets, ainsi qu’une parenté aux plastiques et synthétiques.

Quelle intention est à l’origine de cette série de pièces textiles ?

J’ai voulu aborder le sujet fashionistas d’une manière toute pragmatique en me disant que l’exposition était un excellent prétexte pour travailler avec du tissu et me permettre ainsi d’émanciper ma pratique. En m’appuyant sur la définition du terme fashionista qui est l’attitude compulsive d’essayer d’être toujours à la pointe de la mode avec ce souci de fuir la désuétude, j’ai commencé ma recherche de tissus. J’ai d’abord trouvé des tissus de décoration, puis mon choix s’est porté sur des pièces aux effets moirés qui réagissent très bien à la lumière et qui sont utilisées pour confectionner des robes de cérémonie.

Des tissus plutôt liés à la culture populaire…

Complètement. Ils proviennent de ces bazars marseillais dont les étals donnent sur la rue et qui proposent aussi toutes sortes de produits. Cette collecte de tissus m’a permis de faire un lien avec les traditions populaires dans une ville multiculturelle. Mes œuvres sont à l’image de cette ville, où les traditions de diverses origines cohabitent.

« Cependant, la polysémie de ces « portraits » ouvre des champs autres que celui de l’identité des tissus utilisés. »

Comment caractérises-tu ces nouvelles œuvres qui, sans être de la peinture ou du dessin, tu nommes néanmoins « portraits » ?

Par ce rapport au corps dans la manière même dont elles ont été conçues, elles sont pour moi des portraits. Je les ai réalisées dans l’espace d’exposition, presque en un seul geste, et en une quinzaine de minutes. Un temps très court qui est proche de celui nécessaire à se vêtir et à procéder aux ajustements qui se font directement sur soi. On peut retrouver dans leur mise en forme des gestes particuliers comme celui de se parer d’un chèche ou d’un turban. J’ai tenu à garder le même geste, spontané et rapide, que celui que j’ai en peinture. Un procédé qui donne à ces portraits un caractère quelque peu abstrait.

Quel rôle joue le socle de bois qui supporte les portraits ?

Le socle en bois me permet tout d’abord de maintenir la composition de tissu au moyen de clous et d’épingles. Il définit aussi un format initial plan qui fait ressortir la masse de tissu. Une surface que j’étends en plaçant un clou au-dessus du cadre. Il me permet d’accentuer cet effet esthétique que produit l’agencement des couleurs et des plis. Si au départ j’ai pensé utiliser des socles en forme de blason comme ceux que l’on a coutume d’utiliser pour les trophées de chasse, j’ai ensuite préféré fabriquer mes propres supports afin d’éviter que mon propos ne soit déplacé. Je les ai vernis à l’ancienne pour faire ressortir les couleurs des tissus et mettre en valeur ma composition de la même manière que peut l’être une peinture avec un cadre.

Une référence à la peinture que l’on retrouve notamment avec le drapé ?

Pas seulement. Le sujet du portrait est lié à l’histoire de la peinture. Par les drapés, les associations de couleurs, ces œuvres nous parlent de classicisme, de néoclassicisme, sans doute un peu aussi de la renaissance et, par le tissu avec les dorures et les impressions, d’orientalisme. Pour créer des variations, j’ai mélangé des tissus très différents, certains unis, d’autres avec des motifs, certains très lumineux, de manière assez aléatoire comme aurait pu le faire une fashionista, sans systématisme.

Des réalisations qui rapprochent également ton geste de celui du sculpteur avec ce travail sur les formes…

Le volume est simplement dû à l’agencement des tissus car il n’y a pas de structure métallique pour soutenir la composition. Les plis des tissus créent des jeux de reflets que j’essaye d’accentuer le plus possible afin de donner de la vie et du mouvement. Pour donner cette présence aux portraits je dois utiliser beaucoup de grands coupons de 3 mètres sur 1,60 mètres que j’étale puis rassemble sur le socle. En ce sens, c’est véritablement un travail de sculpture.

(1) Extrait du [FOCUS] Hors Piste, par Lisa Toubas, Point contemporain, octobre 2016.

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #6 © Point contemporain 2017

 

Sans titre (détail), 2017. Tissu, bois, taille variable.  Courtesy artiste. Photo © Mezli Vega Osorno.
Sans titre (détail), 2017. Tissu, bois, taille variable.
Courtesy artiste. Photo © Mezli Vega Osorno.

 

Visuel de présentation : Nicolas Nicolini, Sans titre, 2017. Tissu, bois, taille variable. Courtesy artiste. Vue de l’exposition Fashionistas, HLM / Hors-Les-Murs, Marseille. Photo © Mezli Vega Osorno.

 

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