NINA TOMÀS [ENTRETIEN]

NINA TOMÀS [ENTRETIEN]

Nina Tomàs, Réseau perdu, 2017.
Huile, acrylique, fusain, pastels et crayons sur toile et tissu imprimé, 300 x 600 cm (6 toiles de 150 x 200 cm). 
Vue de l’exposition Jet Lag – Out of sync, 2017, Rotondes, Luxembourg réalisée avec le soutien des Rotondes.
Courtesy artiste. Photo François Faber.

 

Les peintures de Nina Tomàs font cohabiter des traitements picturaux très hétérogènes. Une diversité qui se construit comme un assemblage intègre qui sait préserver la particularité de chacun. L’artiste refuse le terme « mixte » dans les descriptions de ses œuvres préférant, pour qualifier l’ensemble, l’énumération d’une chaîne de termes : acrylique, pastel, feutre, crayon de couleur, huile, collage… En favorisant cette liberté d’existence, laissant chaque motif ou geste identifiable et refusant toute catégorisation, Nina Tomàs nous fait ressentir leur présence. Une manière d’appréhender la peinture « qui peut s’appliquer à la perception de notre environnement, de notre société et de l’évolution de l’histoire de l’art » et, à travers de multiples couches de lecture, permettre de dépasser les clivages des médiums, de l’abstraction et de la figuration, de l’important et du commun, et faire en sorte que la toile devienne une forme matricielle ouverte à une conscience élargie où les états d’âme de l’artiste sont intériorisés.

Comment gères-tu l’espace de tes toiles qui sont souvent de très grands formats ?

Je construis la composition de mes toiles de manière progressive, pas après pas. La forme finale, qui s’articule par couches ou par juxtapositions, ne cesse de se redéfinir pendant le processus de peinture qui est très lent et dans lequel je laisse une large place à l’inconscient. Les éléments viennent se rajouter les uns aux autres ce qui provoque une forme de trouble de la perception. Une manière, pour nous qui vivons dans une société où tout est fragmenté, empilé, renouvelé, de brouiller les pistes afin qu’il ne soit plus possible de retracer l’évolution du chemin, du geste de l’individu. J’ai renforcé cette image d’une société surchargée qui perturbe voire manipule le regard et la compréhension de ses acteurs, dans ma pièce Réseau perdu (2017). La base de ce travail étant des tissus à motifs imprimés indiens, l’idée de la perception troublée s’impose au spectateur qui a du mal à distinguer ce qui a été initialement peint de ce qui a été rajouté ensuite, le motif imprimé du geste de l’artiste.

Ce qui veut dire que tu n’es pas sur la construction d’une image au sens conventionnel du terme ?

Je ne fais ni croquis, ni montage Photoshop. J’utilise ma toile comme une feuille de dessin. Je la prépare avec un enduit transparent, la colle de peau de lapin pour conserver son aspect brut. À partir d’une idée thématique, parfois plastique ou même seulement d’un geste, je travaille un atlas d’images. Ce point de départ que je souhaite transcrire peut être assez abstrait, philosophique, personnel ou suggérer une ambiance. Une fois l’idée arrêtée, je me documente en prenant des photos dans des lieux précis, mais aussi en fouillant dans mes archives et souvenirs avant de faire un premier pas sur le support vierge qui déclenchera les suivants.

 

« Je ne sais jamais quel sera le premier pas. Il est toujours très différent d’une toile à l’autre. Je ne peux pas prédire quels éléments viendront se rajouter, ni ce que la toile finale donnera. Je dirais qu’il y a vraiment un contraste entre un côté obsessionnel très contrôlé, et en même temps un côté très impulsif. »

 

Un processus que l’on pourrait qualifier de création mentale, spéculative…

Mes œuvres partent du réel et dérivent vers quelque chose de surnaturel, que l’on pourrait peut-être assimiler à des visions ou des hallucinations inventées, des fantasmes. Je souhaite que celui qui regarde mon travail puisse se raccrocher à des points de la toile assez précis, qu’elle soit comparable à une cartographie. Tout comme mon processus d’élaboration qui est très lent, je vois ce regard sur l’œuvre comme un parcours, une sorte de voyage où l’on s’attarderait à chaque endroit. 

Certains titres comme Bassin sanglant (2011), Libération crispée (2014) ou Retour nerveux (2015) semblent orienter le regard vers un rapport au corps, au psychisme…

Se retrouve en effet cette idée de parcourir des zones de confusion, d’accéder à des points de conscience où l’on peut se retrouver. Mes premiers travaux étaient très axés sur l’anatomie et les sciences de la médecine, réfutant même toutes les autres sources d’inspiration et voulant créer des protocoles tels qu’ils existent dans le milieu médical. De cette division du corps humain dont je me suis à présent détachée, est née cette perception fragmentée dont je parle encore aujourd’hui et qui correspond au morcellement de l’espace de l’œuvre et que l’on retrouve aussi dans les polyptyques. 

Une recherche dans laquelle on retrouve un cheminement menant du corps à la psyché…

Quand je parle de protocole dans la manière dont mes toiles s’élaborent, il serait plus précis de parler de rituel qui renvoie au lien entre le physique et le mental. En introduisant dans mes productions comme Sens uniques (2016) ou Réseau perdu des éléments de la culture indienne par l’utilisation de tissu traditionnel, les motifs représentés renvoient au fantasme de l’immortalité, à la répétition jusqu’à l’infini. Cet état de transe que je recherche tout au long de la construction de mes œuvres est un état mental dans lequel je souhaite plonger le spectateur face à la toile finie. Il y a dans ce processus une forme d’intériorisation. Ce sentiment est d’autant plus flagrant avec ces grands polyptyques qui deviennent, par le temps de l’élaboration qui peut durer près d’un an, complètement obsessionnels.

Cette conception élargie du temps et de l’espace te permet-elle aussi de développer une sorte d’éclosion intérieure ?

Les grands formats me laissent plus de liberté, me permettent d’aller beaucoup plus loin d’autant plus que je travaille vraiment dans le détail. Une recherche qui devient alors comme l’expression quasi infinie d’un mental qui ne cesse de s’étendre. Même si tout cela a une dimension très personnelle, je veux raconter une histoire commune, toucher à des points qui concernent autant le fonctionnement psychique d’un individu, que le fonctionnement d’une masse qui cohabite, d’un système politique, d’un réseau informatique ou encore d’un écosystème. Dans ces différents niveaux de lecture et de schémas mentaux superposés, c’est l’idée de l’enchevêtrement qui m’intéresse, d’un cycle qui, par ses différents acteurs, éléments, organes, composantes, fait circuler une énergie qui crée un tout. Une posture difficile qui entre en contradiction avec ce qu’est censée véhiculer la peinture traditionnelle. C’est pour cela que je décale dans d’autres cultures, dans des souvenirs de voyage, dans la mémoire, dans des rencontres que j’ai faites. J’essaye de donner une certaine importance à tout ce qui est hors du commun, qui s’extrait de la norme. 

« Je recherche de très grands contrastes, multipliant les niveaux de lecture, créant des points de densité où se superposent de multiples éléments à coté de zones très vides. Des juxtapositions conçues comme un voyage intérieur où se succéderaient différents états. »

 

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #8 © Point contemporain 2018

 


Nina Tomàs

Née le 03 février 1989 à Béziers. Nationalité franco-luxembourgeoise. 

Vit et travaille entre Luxembourg et Bruxelles.
Diplômée de l’École Supérieure d’Art et de Design Marseille-Méditerranée, mention du jury (2016)

www.ninatomas.com

 

 

Nina Tomàs, Sens uniques, 2016. Acrylique, pastels, fusain et collage sur toile, 200 x 600 cm (6 toiles de 200 x 150 cm). Vue de l’exposition Rêvez ! Prix Yvon Lambert pour la Jeune Création, Collection Lambert, Avignon, 2016. Courtesy et photo artiste.
Nina Tomàs, Sens uniques, 2016. Acrylique, pastels, fusain et collage sur toile, 200 x 600 cm (6 toiles de 200 x 150 cm).
Vue de l’exposition Rêvez ! Prix Yvon Lambert pour la Jeune Création, Collection Lambert, Avignon, 2016.
Courtesy et photo artiste.

 

Nina Tomàs, Hors contexte 1, 2017. crayons de couleur, graphite et collage sur papier et mur, huile sur bois, 83 x 61 cm. Collection particuilère. Photo Gilles Ribero
Nina Tomàs, Hors contexte 1, 2017. crayons de couleur, graphite et collage sur papier et mur, huile sur bois, 83 x 61 cm. Collection particuilère. Photo Gilles Ribero

 

Nina Tomàs, Hors contexte 2, 2017. crayons de couleur, graphite et collage sur papier et mur, huile sur bois, 83 x 61 cm. Collection particuilère. Photo Gilles Ribero
Nina Tomàs, Hors contexte 2, 2017. crayons de couleur, graphite et collage sur papier et mur, huile sur bois, 83 x 61 cm. Collection particuilère. Photo Gilles Ribero

 

Nina Tomàs, L'arrêt, 2017. Huile, acrylique, encres, fusain, pastels et crayons sur toile, 230 x 340 cm (4 toiles de 115 x 170 cm). Collection particuilère. Photo Henri Goergen
Nina Tomàs, L’arrêt, 2017. Huile, acrylique, encres, fusain, pastels et crayons sur toile, 230 x 340 cm (4 toiles de 115 x 170 cm). Collection particuilère. Photo Henri Goergen

 

Nina Tomàs, Arrêt maniaque, 2016. Crayons, pastels, fusain, feutre et collage sur papier, 105 x 160 cm. Collection de la Commune de Strassen. Photo Nina Tomàs
Nina Tomàs, Arrêt maniaque, 2016. Crayons, pastels, fusain, feutre et collage sur papier, 105 x 160 cm. Collection de la Commune de Strassen. Photo Nina Tomàs

 

Nina Tomàs, Libération crispée, 2014. Acrylique, fusain et feutre sur toile, 91 x 210 cm. Photo Nina Tomàs
Nina Tomàs, Libération crispée, 2014. Acrylique, fusain et feutre sur toile, 91 x 210 cm. Photo Nina Tomàs

 

 

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