Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut

Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut

Comment remonter le fil de l’œuvre de Pascal Tassini ? Dénouer l’histoire, peut-être. Nexus vient de necto, nouer. Ce titre choisi pour la première exposition personnelle de Pascal Tassini au sein de la Galerie Christian Berst signifie également dans l’Antiquité romaine prisonnier. Comme on peut l’être de ses obsessions. Celles-ci furent multiples depuis que Pascal Tassini œuvre au sein des ateliers artistiques du Créahm, à Liège. Multiples, sans cesse renouvelées, abordant la céramique, le dessin ou la sculpture. A l’origine, la terre et le feu furent son premier langage. Sa première langue, primitive, articulée autour de terres cuites, par dizaines ; population de personnages aux contours phalloïdes, élémentaires, et dont le visage avait une apparence lapidaire. Un trait pour la bouche, deux trous pour les yeux. Cette peuplade proto-Tassini sera abandonnée au profit du textile, devenu  son médium de prédilection. Depuis plus de quinze ans, l’artiste coupe, noue entre eux toutes sortes de tissus, de cordes, de rubans. Lorsqu’il habitait encore chez ses parents, Ida, sa belle sœur, lui fournissait des rebuts de laine, qu’il emmêlait, inlassablement. Il n’a jamais cessé et aujourd’hui nul doute que cela fasse œuvre. D’autant que ce vocabulaire nodal est varié et n’a cessé de générer des ramifications. Tout un pan de sa production est en effet tourné vers des créations irriguées par la notion de confection et de couture. Il réalise en outre des robes légères, blanches, fleuries par endroits, faites de draps noués de façon à ce qu’elles puissent être portées. Fonctionnelles, ces robes occasionnent parfois des performances au sein des institutions muséales. Ces robes sont assorties de coiffes, chargées, élevées, que Tassini élabore dans la durée. Sortes de monticules, et agrégats de tissus si denses et complexes qu’ils encerclent parfois entièrement la tête du modèle pour en constituer son cadre. A la frontière entre baroque et maniérisme, ces coiffes peuvent évoquent les constructions et assemblages phytomorphes d’Arcimboldo. L’arrière plan et l’histoire qui se joue derrière est émouvante et rehausse la forme d’un propos poignant. Tassini a en effet longtemps été obsédé à l’idée de trouver l’âme sœur. Gagner l’amour de quelqu’une et surtout, se marier. Alors, il faisait des dessins, des « demandes en mariage », grapholalie au sein desquelles il ménageait un espace pour deux alliances. Tassini est une figure romantique, bien sûr, mais surtout un artiste qui fait vivre son imaginaire et l’infuse au sein de formes élaborées. Car il ne s’agit pas seulement de coiffes, de demandes en mariage et de robes mais bien d’une grammaire au service d’une mise scène d’un rituel marital. Tout est fait pour qu’une cérémonie puisse avoir lieu avec ses codes fabriqués ex nihilo, issus d’un fonds iconographique tout personnel. L’exposition qui se tint à la Chapelle Saint Roch, à Liège en 2010, est à cet égard un parfait exemple d’un art qui se situe à la limite du performatif. Dans la nef, se tenaient deux costumes suspendus comme deux mariés imaginaires. Personne pour les porter. Ces vêtements devenaient sculptures par cette modalité d’absence. L’exposition s’intitulait le mariage du docteur Tassini. Les malles étaient prêtes, les chaussures des mariés aussi. Toute la Chapelle avait été ornementée par Tassini. Mais le mariage n’eut pas lieu. Du reste, l’homme n’attendait pas autre chose et savait qu’il avait produit là, une exposition.
Avec le temps, le thème des noces et le point focal autour du mariage s’est gommé pour laisser place à une délectation de la forme pure, à travers la fabrication d’éléments tridimensionnels. Il faut rappeler que Pascal Tassini a passé beaucoup de temps à dérober des objets pour les enrober de tissu. Ici une chaise, là un escabeau. Subtiliser était pour lui une façon de trouver un substrat pour l’extrapoler à partir de textile. Un prétexte. Il se servait notamment comme base, de bâtons, qu’il habillait parfois de chaussettes, comme s’il avait besoin de couvrir toute chose. De vêtir le monde extérieur pour ne pas le laisser nu. Couvrir, draper pour rendre impraticables ces objets et les emmener ailleurs, sur un autre territoire. Il semblerait qu’aujourd’hui, Tassini se soit affranchi de cette pratique et n’ait plus, ou de moins en moins, recours à ces objets usuels. Ses robes, coiffes mais aussi cintres enrubannés par des fantômes symboliques d’attributs féminins ont muté, dans un geste de maturité, vers des ensembles sans fonction, sculpturaux, autonomes. D’un point de vue esthétique, Tassini pourrait être le mari caché de Annette Messager et le lointain cousin de Hans Bellmer, par ces fragments assemblés de manière organique.
Pour abriter cet univers construit et homogène, l’artiste a monté de toute pièce une cabane. Au début, il ne s’agissait que d’une chaise. Puis vint un poteau (des bambous rapportés du Japon par Béatrice Jaquet, responsable de l’atelier au Créham ndlr). Tassini les a reliés, la cabane était née et continue d’être enrichie. A Liège, il reçoit dans cette cabane en constante transformation et devient alors « Docteur Tassini », comme il a décidé de se surnommer. Y entrer sans son accord peut entraîner un drame. Il est maître en ses lieux. Comme pendant la fête des Innocents pendant laquelle le Bas clergé s’accordait les privilèges réservés à leurs supérieurs au sein de l’Eglise, ici le malade devient médecin dans une inversion de polarités. Docteur. Maître… Mais peut-être plus encore, figure d’autorité. De père ? Il est permis de le projeter. Cet espace créé par lui, fait sien, témoigne peut-être d’une envie de faire foyer. Ou en tout cas de domestiquer ce qui l’entoure. Les draps de maison, les pinces à linge qui ponctuent ses pièces, et ces céramiques dont certaines cavités rappellent les maisons troglodyte nous mettent sur la voie d’une question. Peut-être plus encore que de trouver l’âme sœur, Pascal Tassini exprimerait-il dans ses créations le désir de devenir pater familias ? Père de son œuvre, il l’est en tout cas depuis l’origine.

Texte de Léa Chauvel-Lévy rédigé pour la Galerie Berst pour le catalogue de l’artiste. Tous droits réservés.

 

Infos pratiques

Nexus
Exposition personnelle de Pascal Tassini

 au 0

Galerie Christian Berst art brut
3-5, passage des gravilliers 75003 Paris

www.christianberst.com

 


Pascal Tassini
Né en Belgique en 1955.
Intègre les ateliers du Créahm à Liège en 1986.

 

Vue de l'exposition Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut
Vue de l’exposition Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut

 

Vue de l'exposition Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut
Vue de l’exposition Pascal Tassini, Nexus, Galerie Christian Berst art brut
Pascal Tassini, sans titre, 2005. assemblage textile noué, 45 x 48 x 40 cm
sans titre, 2005. assemblage textile noué, 45 x 48 x 40 cm

 

Pascal Tassini, sans titre, 2012. assemblage textile noué, 120 x 28 x 42 cm
sans titre, 2012. assemblage textile noué, 120 x 28 x 42 cm

 

Pascal Tassini, sans titre, 2016. assemblage textile noué, 85 x 90 x 60 cm
sans titre, 2016. assemblage textile noué, 85 x 90 x 60 cm

 

 

Pascal Tassini, sans titre, 2008. assemblage textile noué, 47 x 35 x 60 cm
sans titre, 2008. assemblage textile noué, 47 x 35 x 60 cm

 

Pascal Tassini, sans titre, 2015. papier et ficelle, 7 x 15 x 24 cm
sans titre, 2015. papier et ficelle, 7 x 15 x 24 cm

 

Pascal Tassini, sans titre, 2011. acrylique sur papier, 50 x 35.2 cm
sans titre, 2011. acrylique sur papier, 50 x 35.2 cm

 

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