Pierre Gaignard [ENTRETIEN]

Pierre Gaignard [ENTRETIEN]

Léo Guy-Denarcy : Tu présentes souvent ton activité comme celle d’un « conteur » que j’apparente pour ma part à l’idée d’une boite noire. Comment délimiterais-tu l’espace dont tu es l’observateur au sein de la ville de Bagnolet au regard des ateliers du Wonder-Liebert ?

Pierre Gaignard : Je suis un conteur. C’est l’activité qui se rapproche le plus de mes méthodes de production. J’écoute beaucoup, puis je retransmets, dans les films comme dans les sculptures. Je me sens comme dépositaire des histoires et des traditions des territoires où je vis. C’est romantique, et chaque situation est dramatisable. Bizarrement, je passe par des modèles classiques : film portrait, road trip.. À Bagnolet et au Wonder-Liebert, on est confronté à une situation très particulière, c’est un des derniers ilôts populaires et “schlag” sur les flancs du périphérique en banlieue parisienne. L’avenue Gallieni (où le Wonder-Liebert s’est installé en janvier 2017) se retrouve coincée entre ce qui arrive violemment et ce qu’elle est depuis presque 100 ans. J’ai envie de parler de cette mutation. Et de manière générale dans mes recherches, j’ai envie de parler de l’espace qui existe entre les traditions et la modernité. J’ai envie de parler de comment on s’adapte au monde qui change, de comment on assimile des langages au contact d’autres langages, de ce qui reste d’hier dans les gestes et les traditions d’aujourd’hui. J’ai envie de raconter l’histoire de cette rue magnifique où s’imbriquent des restaurants défraîchis mais chaleureux, un garagiste magicien, une église évangélique le jour, discothèque la nuit, des bars de strip déguisés qui dégueulent des clients énervés, les puces de Montreuil où tout est possible, les squats de roumains, l’hôtel du dépeceur de Montréal… C’est un lieu impossible mais réel où nous sommes tous chiffonniers d’une hétérotopie contemporaine.

LGD : Il y a dans ton travail une volonté de passer par des mythes fondateurs, de mettre en dialogue certaines pratiques musicales avec des phénomènes ultra-contemporains et des traditions ancestrales. Il me semble que ce passage par l’atemporalité du mythe exploite le potentiel de métamorphose des personnages comme ce serait le cas avec les Pupa que tu présentes dans cette exposition. Que signifie dans tes travaux ces alliances singulières des matériaux et cette relecture particulière des mythes ?

PG : Les sculptures dont tu parles et que j’appelle des Pupa viennent d’une tradition que j’ai découverte dans les Abruzzes lorsque j’y travaillais. C’était il y a deux ans. Cette cérémonie m’a tout de suite fasciné. Et elle m’est revenue quelques temps avant l’hommage que nous allions rendre à Paul SAEIO (résident du Wonder-Liebert décédé à l’été 2017 ndr). La performance dans le petit village italien s’appelle Il Ballo della Pupa. Il s’agit d’une fête mi-religieuse et mi-païenne, un évènement un peu exorciste-érotique-bizarre où un homme enfile un déguisement en forme de femme. Sur la poupée en papier mâché se greffe une structure de bambou et de canne qui sert de pas de tir aux feux d’artifice. La poupée se met alors à danser accompagnée par une tarentelle, la scène est spectaculaire et pourtant d’une simplicité déconcertante. Le danseur est extrêmement contraint dans sa danse à cause du costume et du feu d’artifice qui brûle toujours plus. Ce type d’image fait écho à ma vision de la modernité, des rituels et surtout de l’iconographie du rap que je connais bien. J’y retrouve notamment des mouvements de danses improvisées. Je kiffe aussi l’espace que dessine le danseur ; avec le public il se forme un cercle comme une zone de sécurité et, sans l’interprète, ses artifices viennent révèler l’architecture environnante avec ses imperfections. Dans les Abruzzes le danseur est comme dans un battle contre lui-même, les spectateurs et les participants s’écartent pour laisser place à la danse et donnent le rythme.

LGD : On retrouve dans ta façon de travailler de nombreuses corrélations avec les nouvelles organisations politiques : souci de la transversalité, organisation spontanée ou encore les formes coopératives. En quoi est-ce que tes/vos travaux autoproduits sont signifiants notamment au sein du Wonder-Liebert ?

PG : À la différence que je ne cherche pas à me faire élire… Je fais ce que j’ai à faire. Et je n’ai surtout pas envie de me dire que je suis réalisateur ou sculpteur. J’ai envie de faire des choses, de faire parler des choses et de vivre avec ces choses. Tout est très lié à ce que je vis, depuis les fous du chili con carne1 aux champs d’olivier des Abruzzes2 jusqu’à devenir le frère de mon rappeur préféré3 et aujourd’hui vivre au Wonder-Liebert. Au Wonder-Liebert, on fait les choses comme on en a envie. On vit et puis… on n’a pas envie de reproduire forcément ce que l’on voit dans les musées aujourd’hui. On veut faire notre propre musée et être proche de notre époque. On ne veut pas faire des choses hermétiques qui s’auto alimentent et s’auto satisfont. On essaie de penser le cadre général de l’art, sa production, sa diffusion ou son marché et les interdépendances qui le structurent. On ne cherche pas à tout balayer, on cherche à replacer l’artiste au centre du dispositif. Pas pour le mettre en valeur mais pour dire que son témoignage est incompressible et multiple. Dans notre projet il s’agit de trouver les solutions pour travailler et vivre de cette expérience. Donc on trouve des espaces qui permettent aux jeunes artistes comme nous de travailler et de pouvoir s’exprimer. On est loin des “nouvelles organisations politiques” dans le sens où on cherche des solutions concrètes et on n’a pas besoin de se faire comprendre pour construire des formes. On est complètement libres et le collectif n’est pas une fin en soi.

On est un collectif d’individu. On ne souhaite surtout pas créer une pensée collective unique, on aime être en désaccord sur beaucoup de points. Ce qui compte c’est que tous nos points de vue existent et cohabitent. Incompressibles et multiples.

LGD : C’est aussi pour les artistes plasticiens de votre génération un autre rapport au système de production. Cette question du « comment faire » et « à partir de quoi » est centrale dans ton travail et nous l’avons évoqué précédemment sur les enjeux d’appropriation culturelle. J’y vois un aperçu de la fin du processus de singularisation du créateur. Est-ce que je me trompe ?

PG : Non, moi je ne cherche pas à être créatif. Des fois, j’ai des choses à dire et d’autres fois, rien du tout. Je n’essaie pas de faire des choses nouvelles. Et comme nous en avons déjà parlé, je rejoue plus des choses que je n’en invente. Je mets en perspective des récits contemporains et des mythes anciens. Parce qu’aujourd’hui il faut être original, moi je me retrouve plus en copiant les choses pour mieux les comprendre. Les Pupa pa pa pa qui sont présentées dans l’exposition sont des choses que j’ai déjà vu auparavant dans mes voyages, trafiquées et adaptées. Parce qu’en tout point, c’est le contexte qui est nouveau, l’histoire, elle, est atemporelle, elle traverse les générations. Je ne suis pas totalement contre l’ultra-singularisation contemporaine de l’artiste comme de l’individu. Je m’interroge simplement sur la pertinence de ce modèle. Je me vois plus comme un passant. Il y a déjà eu des gens comme moi et il y en aura d’autre. Le boulot de tel ou tel artiste peut-être intéressant mais c’est la somme de tous ces boulots qui me font vibrer qui est intéressante. Ceux qui ont laissé une idée de comment c’était hier et ceux qui parleront de demain. Si un jour on retrouve un film ou une sculpture que j’ai faite, je pense qu’on ne la comprendra pas, par contre, si elle est à côté de la sculpture de mon pote, on les comprendra dans ce qu’elles ont de différent. Par exemple, quand je présente mes travaux actuels à l’atelier, on me dit « ça me rappelle une tradition au Mexique ! et moi en Norvège, l’été dernier ! moi, à un truc que j’ai vu à Malte sur des bateaux ». Ok ! c’est justement ça !

1 Pierre Gaignard, The land where moutain floats, 2014, 52’00
2 Pierre Gaignard, Stronza Valentina, 2015, 13’15
3 Pierre Gaignard, Thug Roi, conversation extra-ordinaires avec mon frère, 2015, 48’00

 

Léo Guy-Denarcy, Galerie Eric Mouchet. Entretiens réalisés aux ateliers du Wonder et à la Galerie Eric Mouchet durant la préparation de l’exposition Bagnolet Chamanique 4K.

Images et textes : courtesy de l’artiste et de la Galerie Eric Mouchet

 

 

Pierre Gaignard
Né en 1986.
Vit et travaille à Bagnolet.
Il est un des membres fondateurs du Wonder Liebert.

www.pierregaignard.com

 

Pierre Gaignard, Puppa pa pa pa pa, 2018. Métal, Feux d’artifices, Poncho Ripstop Camo Pixel, Détonateur électrique sur batterie Makita 14,4V 3A.
Pierre Gaignard, Puppa pa pa pa pa, 2018. Métal, Feux d’artifices, Poncho Ripstop Camo Pixel, Détonateur électrique sur batterie Makita 14,4V 3A. Courtesy de l’artiste et Galerie Eric Mouchet. Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard, Puppa pa pa pa pa, 2018. Métal, Feux d’artifices, Poncho Ripstop Camo Pixel, Détonateur électrique sur batterie Makita 14,4V 3A.
Pierre Gaignard, Puppa pa pa pa pa, 2018. Métal, Feux d’artifices, Poncho Ripstop Camo Pixel, Détonateur électrique sur batterie Makita 14,4V 3A. Courtesy de l’artiste et Galerie Eric Mouchet. Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard, Gallieni incendiaire, 2018, tirage numérique.
Pierre Gaignard, Scoot, 2018, tirage pigmentaire sur papier Hahnemuhle
Image : 20 x 20 cm, Encadrement : 40 x 30 cm
Edition de 5 ex + 2 AP
Courtesy de l’artiste et Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris.
Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris. Courtesy Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris.
Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris. Courtesy Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris.
Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris. Courtesy Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris.
Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris. Courtesy Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris.
Pierre Gaignard vue exposition Bagnolet chamanique 4k, galerie Eric Mouchet Paris. Courtesy Galerie Eric Mouchet – Photo ©William Gaye

 

Visuel de présentation : Pierre Gaignard, Bagnolet Chamanique 4K, 2018, Extrait video. Courtesy de l’artiste et Galerie Eric Mouchet

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