POÉTIQUE DE LA PLANTATION ET ZONES D’ACCUEIL VÉGÉTAL

POÉTIQUE DE LA PLANTATION ET ZONES D’ACCUEIL VÉGÉTAL

Courtesy Sam Van Aken Studio

ESSAI / Poétique de la plantation et zones d’accueil végétal
Par Paul Ardenne

DANS LE CADRE DE « ECOLOGIE CREATIVE »

« Les formes de l’écologie ont résolument besoin de nouveaux récits pour se régénérer. » Ainsi s’exprimait la spécialiste de l’art dit « écologique » Bénédicte Ramade en 2015. Souhaiter l’émergence de « nouveaux récits » à toutes fins que l’art environnemental se « régénère », oui, mais comment ?Comment être autre chose qu’un regard sur le monde exercé depuis le dehors – le regard de l’éternel spectateur. En finir avec l’artiste-spectateur du monde : cette option radicale, la modernité va l’estimer viable. Les années 1960, de la sorte, intronisent un nouveau type d’artiste, dit activiste ou mieux encore, par contraction des deux mots « art » et « activisme », « artiviste » 1. Pour l’artiviste qui s’engage dans le combat écologique, la création en passera dorénavant par l’action de terrain. Son choix ne sera pas juste « représenter » les malheurs de l’environnement aux prises avec sa dégradation croissante. Mieux que cela, va estimer l’artiviste : ce sera agir avec l’environnement, dans celui-ci, pour celui-ci.

L’artiste-écologue

Un des artivistes les mieux repérés, depuis un demi-siècle, est l’artiste « écologue », celui qui s’applique à l’écologie pratique, en direct, qu’il se fasse jardinier, horticulteur, agriculteur, nettoyeur ou aménageur. Créer pour l’environnement, pour cet acteur qui se retrousse les manches, passe par l’intervention directe « sur » le paysage : en lui, dans sa substance physique et sociale.

Si la terre est bien un jardin dont nous avons hérité (le « jardin planétaire » cher à Gilles Clément 2) avant de le saccager comme des sauvages, alors la mission de l’artiste-écologue est définie d’office : ce que les pratiques humaines ont dénaturé, on le renature. 

Quelques exemples de cette renaturation en actes. En 1981, en pionnière du genre, Patricia Johanson aménage à Dallas (Leonhardt Lagoon, 1981-1986) un périmètre laissé à l’abandon en bordure d’autoroute, dont elle fait un jardin. Quinze ans plus tôt, Alan Sonfist, à New York, a obtenu déjà qu’un périmètre urbain soit laissé à son libre développement naturel après qu’on y a replanté des espèces végétales de l’âge précolonial, l’occasion de voir revenir dans Big Apple des végétaux que l’urbanisation avait chassés (Time Landscape, 1965-1978-aujourd’hui). En 1982, Joseph Beuys, en Allemagne, plante 7 000 chênes avec la population de Kassel (7 000 Chênes), et Agnes Denes, dans le Lower Manhattan, un champ de blé dont le fruit de la récolte sera reversé à des association de lutte contre la faim dans le monde (Wheatfield. A Confrontation). Kathleen Miller, engagée dans une véritable guérilla écologique, bombarde les territoires ruinés par l’industrie chimique de grenades de terre humide chargées de graines (Seed Bombs, 1992). Dans l’Hudson River, pour lutter contre la dégradation de cette grande artère fluviale, Buster Simpson immerge des blocs de calcaire absorbant une partie des toxiques (Hudson River Purge, 1983). Le tandem Helene Mayer et Newton Harrison crée des fermes pilotes en matière de biodiversité et de protection des espèces menacées avec le soutien actif de biologistes et de militants du développement communautaire (Full Farm, 1974).

Cette liste, pour incomplète qu’elle soit, informe sur une mutation considérable, en termes de création même, voyant l’expression se lier à l’action et l’engagement mental, bien souvent, se corréler à l’engagement humanitaire. Bienvenue dans l’ère de ce que les spécialistes appellent dorénavant l’« art utile », le Useful Art, lointain héritier du réalisme de Gustave Courbet. Pour finir, on a échangé le pinceau contre la pelle.

Un rapport renouvelé aux plantes

Entre les formes d’art environnemental activiste engagées pour l’écologie concrète, la plus représentative est sans conteste celle des planteurs, dans la lignée ouverte par Johanson, Beuys, Denes, Chin ou Mayer Harrison. De l’action des artistes-planteurs naît cette forme nouvelle, jardinière, agricultrice, de pratiquer l’art, une poétique de la plantation. Celle-ci se nourrit à son orée d’une attention intense portée à la végétation et par extension, au monde biologique et minéral (triade plante-animal-terrain). Le but n’est pas la seule renaturation exercée là où la nature a perdu ses droits. Un idéal de restauration écologique contre-humaine préside aux actions des artistes-planteurs : rétablir l’environnement dans ses droits, le déshumaniser, se positionner contre l’action anthropique destructrice des milieux. L’artiste-planteur ne confectionne pas un jardin extraordinaire, il reconstitue un milieu.3

L’amour profond des plantes, de la haute connaissance des végétaux caractéristiques de l’artivisme planteur n’est nouveau, il est vrai, dans le champ de l’art. Nombre d’artistes, dès avant l’âge classique se sont fait une spécialité de l’art dit « botanique », où l’on dessine et peint des végétaux avec un luxe de précision, dans le style des catalogues des muséums d’histoire naturelle. Au dessin, à la peinture des végétaux, certains artistes vont cependant préférer l’exposition même des plantes, qui deviennent des objets d’art à part entière. De nombreux artistes plasticiens, avec la fin du 20 siècle, disent ainsi leur dévotion aux plantes de la manière la plus simple qui soit : en les exposant telles quelles. Cette fois, à la différence de l’art dit « botanique » évoqué à l’instant, la plante même fait l’objet d’une présentation en plus haut-lieu, galerie d’art ou musée, à l’état « de nature ».

Exemple avec Richard Salomon (États-Unis), le « Shaman des semences », artiste de la découverte et de la collecte des végétaux, son aire de travail est, au Nouveau Mexique, la nature et sa végétation se développant près de chez lui, à Ilfeld. Richard Solomon, avec sobriété, met en valeur les productions de la nature quasiment telles quelles, en une forme d’hommage et d’admiration. « Les plantes sont une tribu vivante, une tribu indigène. Les plantes voient la vie différemment. Elles ont des coutumes différentes. Elles parlent une autre langue. Mon art est une tentative de traduction de leur langue afin que la véritable histoire de la planète puisse être racontée. Chaque graine, la racine ou la gousse contient l’histoire de la Terre », dit l’artiste. Un herman de vries, récemment disparu, n’aura pas procédé autrement : Connu comme un des animateurs du groupe Zero (1957-1966), un collectif d’avant-garde partisan d’une peinture informelle et élémentaire, son intérêt pour la nature se décèle plus clairement à partir des années 1980 et va se traduire par l’exposition, en général élémentaire, d’éléments glanés tels qu’herbes, fleurs, pierres, bouts de bois et autres graines… herman de vries (qui refusait d’écrire son nom avec les majuscules : ne pas se dissocier du reste des choses et des êtres, demeurer commun plutôt que spécifique) limite son geste d’artiste au maximum : mise en scène, agencement, documentation, sans jamais prendre le dessus sur l’objet naturel.

Le lien à la Terre

Les artistes « végétalistes », dans leur rapport à la plante, se positionnent en amis, ils font résolument valoir une philia, une amitié profonde. Toute poétique de la plantation voit ainsi l’artiste donner à la plante et à son milieu d’expansion une importance considérable, supérieure à celle qu’il s’accorde sans doute à lui-même. L’âge écologique a ceci de particulier qu’il consacre indéniablement un recul de l’humain, au bénéfice du non-humain. Anthropo-scepticisme ? Cela se pourrait bien. L’humain, alors, est perçu comme cette espèce imparfaite que la nature a peut-être « raté ». Un lapin vit sans hôpitaux, sans école, sans système de production. Une fougère n’a nul besoin d’un toit pour naître, croître et se développer. Un marsouin ne requiert pas de vêtements et encore moins, de mode vestimentaire. Un ver de terre n’a pas d’académie. Le monde non-humain fait la preuve de sa supériorité, à travers ses vertus d’adaptation, là où le monde humain vit de constantes reconfigurations, économiques, sociétales, relationnelles, intimes.

Contre le plantationocène, la plantation

Revenons à nos artistes-planteurs. Ceux-ci, avec le 21e siècle, se font plus nombreux. Leurs manières d’opérer sont diverses. Un Tattfoo Tan, promenant des caddies emplis de plantes, installe ces dernières dans l’espace minéral de nos villes déverdies, çà et là. Joël Hubaut, à Angers, plante des légumes comestibles dans les jardinières municipales, et Maria Thereza Alves, dans plusieurs ports, installe des ballasts chargés de graines appelées à germer (Seeds of Change, à partir de 1999, divers lieux). Artists as Family, sur un mode collectif, organise des séances publiques de jardinage, à l’instar de Thierry Boutonnier, qui y ajoute une dimension cénobitique plus marquée : création collective consistant en la sélection d’espèces, la plantation en commun, l’entretien des zones plantées, la récolte des fruits et leur consommation publique le cas échéant, l’organisation de pépinières de plantes en voie de raréfaction avec des services municipaux, la réflexion sur la domestication et ses conséquences.

L’artiste-planteur est, au sens saint-simonien, un organisateur, un réorganisateur : il restitue aux milieux malades de l’anthropisation une qualité naturelle perdue, rendue défaillante par l’impéritie humaine et l’indifférence excessive aux écosystèmes environnementaux. Un ouvrage correctif que le sien. Non planter pour planter mais pour réinstaurer des îlots de matière vivante, à la manière dont un Francis Hallé, ce serviteur des arbres, s’attache aujourd’hui à reconstituer une forêt primaire, de celles que la fréquentation et l’exploitation humaines ont ruiné et fait quasiment disparaître de la surface de la Terre. 4Ces îlots sont les ZAV de demain, les Zones d’Accueil Végétal.

Il importe aussi d’envisager l’art de la plantation dans l’optique de ce que certain(e)s théoricien(ne)s dénomment le « plantationocène » (Ana Tsing, 2015), un terme venant s’ajouter à voire remplacer celui d’anthropocène. Plantationocène ? Yves Citton et Jacopo Rasmi définissent celui-ci, au plus court, comme un système de prédation généralisée où l’extractivisme se caractérise par la mise en place de techniques d’extraction sélective de certains éléments d’un écosystème complexe, en les traitant comme des ‘’actifs’’ dans lesquels s’investissent des anticipations de profits financiers. » Le plantationocène ? Une monoculture, un épuisement des ressources, une nuisance environnementale et par extension, sociale, humaine, générale.

Remailler

Un art de la plantation se piquant d’être responsable (écoresponsable) doit prendre en compte tout ce que détruit et a détruit le plantationocène, dans une perspective ré-enrichissante. Pas question de persévérer dans cette direction maligne et destructrice, pour cette raison essentielle : l’impératif de remailler, de réancrer le sujet humain dans la biosphère, de lui réapprendre – de nous réapprendre – la commensalité généralisée. Il n’y a pas l’homme et le reste des choses, mais l’interconnexion de tout avec tout. Il y a le cosmos, la Terre et nous, humains, en lui, à titre de constituants, aujourd’hui des parasites essentiellement, demain peut-être (c’est souhaitable) des commensaux. Vivre en bonne intelligence avec l’air, avec les forêts, avec l’humus, avec le fond du ciel, avec le kilogramme de bactéries qui s’active dans nos viscères commande de réviser notre position même dans l’univers. 

Il s’agit aussi de substituer à la croissance, parce qu’elle est destructrice de nos écosystèmes et de nos existences, un idéal de décroissance au principe que la décroissance est réparatrice ne va pas de soi. Il faut, pour y parvenir, changer nos habitudes de vie mais plus encore, de représentation du monde et de soi.

L’univers culturel de la décroissance est un univers de rupture : il tourne le dos à un monde pour en valoriser un autre très différent. Quelles positions y adoptent les artistes qui l’animent ? Ceux-ci, assurément, préfèrent la création collective à la création individuelle, l’expression publique à l’expression privée, le don au marché spéculatif, l’échange à la solitude, le partage au solipsisme, le libre choix au choix conditionné, l’artisanat culturel à l’industrie culturelle, le présent au patrimoine et le vivant à l’archive, le profundus profundus au festivus festivus. Ils suggèrent que décroître est une autre manière de croître, à y bien regarder, en privilégiant des valeurs humaines dont les maîtres-mots sont l’équité, le respect d’autrui et des écosystèmes, la tolérance, le soin universel, la passion de l’égalité. Une éthique du présent émerge de leur positionnement, au profit de tous et pour tous, contre l’insensé et contre l’inhumain mêmes. Une nouvelle ère de l’art ? 

Voici définie la perspective créative.

1 Paul Ardenne, Un Art contextuel, éd. Flammarion, 2002, rééd. 2004 (collection « Champs »).
2 Gilles Clément, Contribution à l’étude du jardin planétaire. À propos du feu (avec Michel Blazy), École régionale des Beaux-arts de Valence, 1995. « « Ensemble, nous décidons que la Terre est un seul et petit jardin ». Cette proposition de Gilles Clément, initiateur du jardin en mouvement et du jardin planétaire, bouleverse, à l’aube du troisième millénaire, la réflexion sur l’homme et son environnement. En embrassant la planète tout entière, enclos autonome et fragile, Gilles Clément appelle à mieux comprendre avant d’intervenir, à observer pour agir, à faire avec plutôt que contre la nature » (présentation de l’ouvrage).
3 Non de façon ingénue. L’artiste-planteur est en général un fin connaisseur des réalités biologiques, il double fréquemment son activité artistique d’une activité scientifique (Agnes Denes, Mayer Harrison, le créateur de l’arbre aux quarante fruits Sam van Aken…).
4 Association Francis Hallé pour la Forêt primaire (« Faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest »). https://www.foretprimaire-francishalle.org/