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Revue d'art contemporain

[PORTRAIT D’ARTISTE] MATTHIEU BOUCHERIT

[PORTRAIT D’ARTISTE] MATTHIEU BOUCHERIT

« Dans mes premières études de photographie et de communication visuelle, on nous apprenait à mentir afin de vendre un produit. La peinture, le dessin ou les installations me permettent de révéler tous les mécanismes de production de l’image et, en les rendant caduques, de montrer ce qu’elle recèle vraiment. » Matthieu Boucherit

Le travail de Matthieu Boucherit porte sur la mise en situation des spectateurs face à l’image hors du flux perpétuel auquel ils sont habituellement contraints de l’assimiler. Par un processus physique (filtres, lumières, déplacements) ou chimique (bains révélateurs, émulsions sensibles), l’artiste compose des installations où le spectateur devient acteur de ce que l’image révèle. Une intervention qui peut provoquer la disparition de l’image (Album des disparus, série Disparition, 2008) ou au contraire son apparition (Traces aveugles, 2016).

Par une connaissance approfondie des mécanismes de la communication visuelle, Matthieu Boucherit incite le spectateur à appréhender avec discernement l’image qui lui est donnée afin d’en extraire ce qu’elle cherche à dissimuler. Car l’image photographique en elle-même n’intéresse pas Matthieu Boucherit. Il est important pour lui que l’image raconte autre chose que ce qu’elle est, jusqu’à ce que son contenu même devienne extérieur à elle (Transferts médiatiques (2009) et Cent titre(s), massacres au Zimbabwe (2009). Pour le projet Latence, notamment les séries Point de fuite (2010) et Il nous suffit d’ignorer la réalité (2011), le sujet, en l’occurrence des corps de personnes décédées, disparaît de l’image et remet en cause notre capacité à regarder.

Dans cette installation est mise en avant la propriété d’un éclairage « inactinique », c’est-à-dire qui n’a aucune action de révélation sur un papier sensible. L’artiste reprend au sens premier cette neutralisation de la lumière afin de montrer à quel point l’image d’information, de la manière dont elle est propagée par les médias, ne révèle rien du malheur des individus pris dans les conflits, et n’active pas la conscience de ceux qui les regardent. Il met en avant cette double disparition, celle de la victime et celle de celui qui refuse de regarder.

À la circulation incessante de l’image, Matthieu Boucherit confronte des dispositifs (projet Le Poids des images, séries J’aime (2014) et Peintures d’Histoire (2013-2014) qui lui donnent une matérialité et reproduisent l’Histoire au format des outils de lecture actuels de l’image (écran de smartphone ou vignette de google image). Il interroge son pouvoir d’attraction, sa composition, et la manière d’en neutraliser les émotions qu’elle pourrait générer.

Avec la série Red Line (2016), il impose au spectateur d’aller au-delà du piège de l’image esthétisée. Il l’engage à la sonder et à découvrir par lui-même ce que regarde le personnage au premier plan qui lui tourne le dos. Ainsi, les bâtiments dévastés, filtrés par un plexigas rouge et intégrés au motif par l’utilisation d’une palette ton sur ton, témoignent de l’ampleur du conflit en Syrie tout en perdant le caractère romantique du motif de la ruine souvent utilisé comme décor pour améliorer la mise en scène des reportages médiatiques. Un déplacement du point de vue qui donne une autre temporalité à l’image contemporaine par un travail quasi exclusif de peinture.

Matthieu Boucherit analyse la manière dont sont diffusées les images de conflits et de flux migratoires que subissent les populations par des installations qui instaurent un rapport direct à l’autre. Une nécessité de parler d’individualités et d’histoires personnelles que l’artiste met en avant dans la série Théâtres (2012) issue du projet Latence. Il oppose à l’utilisation et à la manipulation contemporaine de l’image, celle où le geste des individus est saisi dans un mouvement théâtral de supplique ou de révolte. Une manière pour lui de confronter le spectateur aux souffrances réellement vécues par des hommes, protagonistes malgré eux, d’affrontements.

Pour Matthieu Boucherit, le temps de révélation, de la prise de conscience de la totalité d’une image est fondamental. Il considère que seul ce temps permet d’appréhender les souffrances subies par les populations. Des conflits dont l’industrie des jeux vidéos reprend les topics, Matthieu Boucherit rejette le caractère sensationnel pour porter son attention sur la violence vécue notamment par les enfants.

Des traumatismes parfois invisibles dont les dessins sont les seuls témoins et que l’artiste répète dans un geste de scarification du papier (série Traces Aveugles) : « La part indicible et indicielle de l’œuvre de Matthieu Boucherit renvoie à la trace. Aux traces. Aux traces de la guerre, aux traumas, aux tracés des enfants, aux traces laissées par les gestes que l’artiste reproduit et s’approprie à la fois. »(1) Une manière d’user, en transformant le papier en une surface sensible proche d’un épiderme, du processus photographique et de faire en sorte que ce moment magique de la révélation libère la part secrète et intime emprisonnée en elle. Un procédé qui modifie le temps de lecture de l’image et impose celui de l’artiste. Un travail sur la temporalité que l’on retrouve dans la série Please Wait (2016) dans laquelle est fait l’inventaire des phrases issues du langage informatique (In Process, Loading Please Wait) qui régissent désormais notre rapport au temps.

(1) Laurence Gossart, extrait de Game over, un jeu de massacre à la lumière de l’innocence, Point contemporain, juillet 2016.

 

Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #3 © Point contemporain 2017

 

Matthieu Boucherit, J’aime, 2016. Dessins à l’encre sur bois, 10 x 7,5 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay.
J’aime, 2016. Dessins à l’encre sur bois, 10 x 7,5 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay.

 

Matthieu Boucherit, « shatterdlens6i », 2015. Acrylique sur toile, 157 x 122 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay.
« shatterdlens6i », 2015. Acrylique sur toile, 157 x 122 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay.

 

Matthieu Boucherit
Né en 1986 à Cholet.
Vit et travaille à Fréjus.
Diplômé en communication visuelle à Nantes puis d’un Master en Arts Plastiques à l’Université de Toulouse.
Représenté par la Galerie Valérie Delaunay Paris.
www.valeriedelaunay.com

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