Rémi Dal Négro, T*, galerie Eric Mouchet Paris

Rémi Dal Négro, T*, galerie Eric Mouchet Paris

« La seule chose peut-être qui laisse entrevoir un sens du Temps est le rythme; non les battements récurrents du rythme, mais le vide qui sépare deux de ces battements, le creux gris entre les notes noires : le Tendre Intervalle. » Vladimir Nabokov, Ada ou l’ardeur, coll. Biblio, Éditions Le Livre de Poche, p.638.

 

L’image, l’oeuvre fixe notre monde, le réduit en instantané qui acte à un moment et dans un contexte donnés son existence. Immédiatement ces images Gorgone, miroir du présent, fanent le vivant. Nous assisterons trop tôt à la pesée des âmes pour ne pas jouer avec la Mort. Aux ritournelles, aux grands discours, à tous les descartiens (quel vilain mot), préférons-nous rire, et comme Nabokov « être amoureux du temps » et pousser « le cri de joie du virage » quand il prend de la vitesse. Rémi dal Negro en aime la musique, la floraison quand les notes se déploient dans l’espace pour nous séduire. De ce temps, nous en aimons la plus fine particule, le parfum végétal, le dérèglement des sens, nous l’aimons perdu dans un regard vague, dans l’activité besogneuse du vorace insecte, dans l’exaspération de la vieille dame du dessus qui n’en peut déjà plus de ce vacarme et pour qui la lumière s’éteindra bientôt.

Étendre le temps n’est-ce pas pour toi une manière de nous rendre sensibles à sa durée, même la plus infime ?

À travers l’ensemble des pièces présentées à la galerie Eric Mouchet, j’ai essayé de rendre perceptible le temps. Tout au long de la préparation de l’exposition, je me suis posé la question de ce temps marqué par l’horloge et comment rendre compte d’un espace-temps. 

Une exposition que tu as construite par ses espacements ?

Le temps, c’est un rythme, un tempo, c’est-à-dire un intervalle en musique entre deux notes. Plutôt que de focaliser l’attention des visiteurs sur les objets, comme il est convenu de le faire dans un White Cube, j’ai mis en valeur cet intervalle en disséminant des objets qui se répondaient. Une manière pour moi de créer un chemin interstitiel. Un déplacement qui contamine l’objet lui-même tout autant que le discours ou la valeur symbolique dont on pourrait le charger. Le visiteur ne peut se positionner face à la pièce et dire « c’est ça » sachant qu’à quelques mètres il existe cette variation d’elle-même, et qu’elle n’est elle-même que le jalon qui marque un intervalle d’une seconde.

En utilisant le terme d’ « objets », est-ce le terme « oeuvres » que tu souhaites éviter, c’est-à-dire le point final d’un travail ?

Même si je parle de bribes de temps qui me sont propres, j’ai voulu concevoir un ensemble suffisamment ouvert pour que chacun trouve son chemin. Les visiteurs ont la possibilité d’aborder l’exposition avec ses propres outils et ses propres envies. Je ne peux cacher qu’il y a dans tout cela une part de jeu. Certains visiteurs ont immédiatement perçu cette dimension ludique et l’ont exprimé en jouant au jeu des 7 erreurs. Une appropriation de l’exposition qui revient à lui donner chaque fois un « objet » différent, qui peut être sociétal, scientifique,…

Le pèse seconde qui nous accueille à l’entrée de l’exposition n’est-il pas emblématique de cette multiplicité ?

Eidétique est en effet central à l’exposition car tout en interrogeant de multiples façons cette question du temps, il a une dimension très sonore. C’est un objet que j’ai trouvé dans une usine abandonnée de décolletage localisée sur un ancien plateau industriel de Savoie. Cette balance date de 1962, une période de grand boom industriel qui a bien profité aux habitants de cette région qui partageaient leur activité entre l’élevage des moutons et la production de pièces d’horlogerie en hiver pour leurs voisins suisses. Elle servait à peser les pièces de révolution, qui est la définition du terme décolletage. Elle a donc servi à peser les instruments du temps. En intervenant dessus j’ai conservé cette idée de peser le temps en concevant un mécanisme interne composé d’un programme aléatoire et d’un vérin qui s’actionne toutes les secondes. Un pèse seconde qui a un rythme très cadencé avec cette sensation de dérèglement par le fait que l’aiguille ne peut suivre le rythme imposé par le vérin.

Le pèse seconde est un objet qui se cherche lui-même à la fois dans son histoire et dans son mécanisme.

Ce chemin interstitiel peut s’accomplir différemment dans l’exposition, de manière ludique, contemplative avec les photographies qui nous parlent d’un temps de pause, mais aussi dans un chemin à rebours avec les deux One kick ?

Il est tout à fait juste de parler d’un renversement complet dans les deux pièces One Kick et de percevoir le temps qui s’est écoulé. Ces billots de bois provenant d’un même poirier centenaire jouent d’une certaine manière ce même temps pour que les deux images prises à une seconde d’intervalle. J’ai récupéré le premier en 2015, le jour où l’arbre a été coupé. Je l’ai sculpté à la tronçonneuse pour composer On Kick et trois ans plus tard, quand je suis revenu sur place, j’ai découvert cette autre partie du même arbre et il m’a paru essentiel de le travailler aussi dans une espèce de rebond opposé.
Le premier One Kick est le spectrogramme 3D du son que produit un impact de baguette dans la caisse. Il rend compte visuellement de la manière dont le son se développe au dessus de la caisse claire. Le tronc creux témoigne lui de la manière dont des xylophages consomment le bois. J’ai fait un scan du tronc en creux. Plus précisément, il s’agit de capricornes qui dévorent le bois en traçant des cheminements à l’intérieur jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, avec un principe de cycle car leur progéniture poursuit ce travail d’excavation. Travailler sur ces pièces de percussions est une manière de parler du temps à travers le rythme, cette même cadence qui anime la trotteuse et dont j’ai moi-même doté la balance du pèse-seconde. J’ai trouvé pertinent de relier dans l’exposition ces deux objets qui nous parlent d’un intervalle de temps, d’un temps musical aussi, en relief ou en creux, sonore ou silencieux.

Une dimension sonore omniprésente avec ce mobilier qui renvoie à l’univers musical ?

Il nous a paru important avec Léo Marin d’effectuer ces rappels notamment par le fait que plusieurs pièces sonores sont placées dans l’espace d’exposition. Être assis sur un siège utilisé par des musiciens lorsqu’on les écoute affecte forcément la manière dont on les perçoit sachant qu’il s’agit de diction, de bruits et non de musique. Ces sièges sur lesquels les visiteurs s’installent pour mettre leur casque sont aussi en rapport avec celui où le performeur s’installera le vendredi 11 janvier pour remplir l’espace d’exposition du souffle de la batterie.

Ce souffle, n’est-il pas aussi l’élément essentiel de l’exposition ?

Il est bien sûr très important. Toute l’exposition fonctionne sur ce principe de respiration. L’objet, par son dédoublement, sa capacité à être activé et à émettre du son, est vivant. Je ne montre que les choses vivantes, la manière dont elles se déploient dans le temps et dans un espace, et dont les visiteurs peuvent ressentir l’existence. La performance montre comment justement à travers un temps donné, une demi-heure, les percussions sur la batterie vont permettre à la poche d’air d’envahir l’espace.

Peut-on dire que le vivant aujourd’hui s’épanouit plus aisément dans des espaces interstitiels qui nous échappent ?

J’ai toujours travaillé dans un entre-deux, dans cet espace de liberté qu’offre par exemple le bug informatique. Dans la série Aura, j’ai exploité ces bugs en re-vectorisant à l’infini des logos de grandes marques. Tout en exploitant le logiciel professionnel qui a permis de les générer, je leur donne une nouvelle existence avant de transférer cette image sur un morceau de peau, celui qui, traité, est destiné à servir pour les batteries. Pour moi, une forme n’est jamais définitive. Dans la série des Aura on est presque dans l’animation. De même, en plaçant deux photographies prises à une seconde d’intervalle, on est aussi dans un mouvement.

Le son a accompagné l’humanité tout au long de son développement, il est présent dans tous les rituels pour scander le rythme de la vie. 

Ne pas figer l’exposition par une intention, un propos orienté sur le monde, est-ce une façon pour toi d’en faire elle-même un espace interstitiel ?

J’ai voulu que chacun puisse à sa manière entrer dans l’exposition, par son ensemble ou par une pièce comme le Pèse seconde sans qu’il soit conditionné ou règlementé dans son parcours. Je pense très sincèrement que dans le développement de l’art contemporain, il n’est plus besoin d’accompagner une œuvre d’un manifeste. Beaucoup de questions ont été posées, et les quelques réponses données font qu’on n’est plus dans une sorte de brouillard. À cette période de revendications assez fortes, succède celle de l’humilité. Les artistes de ma génération disposent de beaucoup d’outils, matériels, critiques, pour produire leur pièce. Je crois que nous pouvons les laisser vivre dans un espace-temps qui est le nôtre. Je conçois mes pièces plus avec une envie, celle aussi de tester mes capacité, plutôt que d’importer un discours dont je ne ressens aucunement le besoin. Je préfère laisser vivre mes pièces et l’exposition.

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain

 

Rémi Dal Negro, One kick n°1 (snare drum), 2015, Bille de tilleul sculptée à la main, pied de caisse claire , 105 × 40 × 40 cm. Pièce unique Courtesy of Rémi Dal Negro & Galerie Eric Mouchet Photo © Rebecca Fanuele
Rémi Dal Negro, One kick n°1 (snare drum), 2015, Bille de tilleul sculptée à la main, pied de caisse claire , 105 × 40 × 40 cm. Pièce unique Courtesy of Rémi Dal Negro & Galerie Eric Mouchet Photo © Rebecca Fanuele

 

 

 

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