RETOUR SUR LA PREMIERE EDITION DU SALON CAMERA CAMERA, NICE

RETOUR SUR LA PREMIERE EDITION DU SALON CAMERA CAMERA, NICE

L’automne 2017 aura été celui des nouveautés culturelles et artistiques à Nice, avec notamment l’inauguration d’une toute nouvelle biennale dédiée à l’image en mouvement, MOVIMENTA, accompagnée de la première édition du salon CAMERA CAMERA qui se tenait le week-end dernier à l’Hôtel Windsor.

Si le titre de cette dernière manifestation fait référence bien évidemment à la vidéo, médium central de la foire, sa signification italienne met quant à elle l’accent sur la chambre, en laquelle réside la spécificité de ce nouveau rendez-vous de l’art contemporain.
Loin de l’aspect marchand des stands traditionnels, la directrice du salon Odile Redolfi, et la directrice artistique Haily Grenet ont imaginé un salon intimiste et convivial, où l’on déambule de chambres en chambres à la découverte des propositions, où l’on s’allonge sur les lits pour mieux profiter d’une projection ou échanger avec les galeristes.
Dans cet historique Hôtel Windsor, qui accumule les références artistiques, les surprises sont de tous les recoins, et il s’agissait ce week-end de débusquer les vidéos insolites de Bertrand Garenne – comme son écrevisse à la danse incongrue projetée au pied d’un mur de l’entrée – ou bien celles de Nicolas Tourte qui habillaient le Spa d’illusions visuelles poétiques.

La poésie parlons-en, elle qui est au centre de ce salon : poésies de la nature, du langage corporel ou encore des relations humaines. C’est autour de ces trois grands thèmes que pourraient s’articuler les propositions diverses des 22 galeries et projets spéciaux invités.

Apologie de la nature

Chez Catherine Issert, la vidéo Mascaret (2015), signée Jennifer Douzenel donne à voir, en plan fixe silencieux, le paysage d’un bord de fleuve à l’esthétique classique et limpide, qui se trouve progressivement troublé par la manifestation rare du phénomène du mascaret – onde provoquée par les marées des océans, et qui remonte ainsi à contre courant les cours d’eau. Dans cette chambre où François Morellet dessina ses « rayons de sommeil », il est question de mouvement et de lumière – en témoignent les projections de Michel Verjux – mais surtout de ces petits miracles de la nature, révélés à travers les vidéos ou polaroids de Jennifer Douzenel qui laissent planer le doute sur la nature des paysages représentés.

C’est bien de ces fragments du réel, de cette dérive des images dont il s’agit souvent dans notre déambulation de chambres noires et chambres claires. Les oeuvres de Jérémie Setton illustrent à merveille cette volonté de jouer du visible et de l’invisible, de l’apparition et de la disparition. Sa vidéo Temps humide N°2 (2014) joue avec la perception du regardeur : sommes-nous face au paysage vaporeux d’un ciel voilé, ou bien est-ce la contemplation d’un monochrome en train de sécher  ?

Ici – tout comme dans ses dessins au savon d’Alep dont seul le résidu de matière, une fois l’eau évaporée, permet de révéler une image – il est question de peinture, sans toile ni peinture, il est question de temps inversé, celui qui révèle plus qu’il n’altère.

La frontière entre réel et imaginaire était donc poreuse ce week-end à l’hôtel Windsor : dans la vidéo Climats de Rebecca Digne (galerie Escougnou-Cetraro), les échelles sont trompeuses et l’espace intérieur se retrouve traversé par les manifestations saisonnières. À quelques chambres de là chez Choi & Lager, c’est l’artiste coréenne Sea Hyun Lee qui nous berce entre utopies et dénonciations, dépeignant une fragilité du paysage et replaçant l’homme et son action au centre du discours.

Présences humaines

Car comment ne pas relever dans ce parcours proposé par CAMERA CAMERA la présence omnisciente de l’homme, qu’il s’agisse des artistes qui décorèrent les chambres de l’hôtel, des propriétaires qui sur plusieurs générations s’attachent à célébrer l’art, ou encore des inconnus de passage venus de toutes parts s’imprégner, une nuit au moins, de ces propositions éclectiques.

C’est cette notion de trace, de passé et de présence humaine que la galerie Un-spaced a choisi de matérialiser dans sa chambre. Les modules chargés de souvenirs de Thomas Hauser posés sur les étagères humanisent soudainement les lieux, tout comme le linge de bain brodé de la jeune Laurence Vauthier qui martèle comme un mantra les mots «TOUT DONNER, RIEN LACHER ».
Au mur, la projection intitulée THE END de Remi Groussin qui remporta le Prix Ben de la meilleure vidéo du salon, redistribue les rôles des figures majeures de l’histoire de l’art en mettant en scène leurs noms sous forme d’un générique de fin.

On retrouve d’ailleurs certains de ces artistes dans la chambre N°6 investie par la Double V Gallery, sous le commissariat d’Emmanuelle Oddo. Cette proposition qui remporta le Prix CAMERA CAMERA de la meilleure chambre, offre un focus sur l’oeuvre d’Alexandre Benjamin Navet qui présentait une série de portraits en creux de grands maitres qui marquèrent la région : Jean Cocteau, Henri Matisse ou encore Pablo Picasso étaient ainsi représentés à travers des objets fétiches qui leur appartinrent, identifiés dans les images d’archives de leurs ateliers.
Dans la salle de bain et sur le balcon, des sculptures d’Alice Guittard, Amandine Guruceaga ou Ugo Schiavi illustraient par ailleurs la nouvelle garde du Sud.

Dans un registre plus mélancolique et davantage ancré dans le registre du récit, il convient de noter le projet Peines Partagées d’Assam Shosan, présenté par SAM ART PROJECT, né de rencontres avec des conjointes de détenus. Ces portraits filmés sans parole dépeignent un autre emprisonnement, celui de l’absence, subit par ces femmes aux visages marqués par l’expression intense de l’attente.
En face, à la galerie Sator, Evangelia Kranioti entérine d’autres douleurs, celle de la solitude qu’elle a pu saisir chez les marins embarqués dans les navires de la marine marchande grecque. Douze traversées passées à leur côté, à filmer l’enfermement à bord, mais aussi leurs moments de tendresse lors des escales, dans les bras des prostituées.

Le corps en mouvement

Entre performance et transcendance, deux vidéos se détachaient de par la puissance créatrice des corps en mouvement qu’elles donnaient à voir.

Avec les Indes Galantes (2017), vidéo montrée chez Eva Hober, Clément Cogitore fait descendre l’opéra dans la rue, filmant des danseurs de krump sur une partition classique du XVIIIe : Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau. Disruptif.

Loin de toute mise en scène cette fois, mais tout aussi saisissante, l’oeuvre de Caroline Denervaud (Moving Art) se situe entre peinture et performance. Au milieu d’une chambre de papier, l’artiste s’abandonne, un pinceau à la main, dans un mouvement continu et intériorisé, presque nécessaire. Se heurtant à ce espace contraint, son corps laisse sur les murs de papier la retranscription de l’émotion, la trace intrinsèque de cet instant auto-filmé, plus tard complétée à la gouache.

Si la vidéo était bel et bien mise à l’honneur dans ce salon CAMERA CAMERA, les propositions intégrant d’autres médiums étaient finalement nombreuses, une scène filmée pouvant être les prémices d’un travail plastique, son résultat ou bien encore son illustration. La peinture, le dessin, la photographie ou la sculpture étaient donc au rendez-vous.

C’est cette volonté de prendre véritablement possession des lieux à travers différentes pratiques qu’a souhaité récompenser l’éminent jury composé pour l’occasion, en primant la Double V Gallery. Dans ce cadre hors-norme qui accueillait cette première édition, il s’agissait d’exploiter le territoire, la chambre, et même jusqu’au paysage matissien qu’offrait le jardin luxuriant de l’hôtel. Une incitation finalement, à extirper le monde de l’art de son écrin trop conventionnel.

Texte Emmanuelle Oddo © 2017 Point contemporain

 

Infos pratiques

Le salon CAMERA CAMERA s’est tenu à l’Hôtel Windsor, Nice, du 24 au 26 novembre 2017.

L’équipe CAMERA CAMERA
Directrice : Odile Redolfi

Directrice artistique : Haily Grenet

Les membres du jury
Sandra Hegedüs (Fondatrice SAM Art Projects)

Ben (Artiste)
Bernard Chenebault (Président des Amis du Palais de Tokyo)
Jean Max Colard (Directeur programmation culturelle du Centre Pompidou, Paris)
Safia El Maqui (Collectionneuse)
Josée et Marc Gensollen (Collectionneurs)
Olivier Varenne (Co-directeur des expositions du Muséum of Old and New Art, Tasmanie)
Françoise et Jean-Claude Quemin (Collectionneurs)

http://movimenta-camera.ovni.space

Point contemporain était partenaire de cette 1ère édition de Camera Camera
http://pointcontemporain.com/camera-camera-salon-video-windsor-nice-partenariat

 

Assam Shosan, extrait d'une vidéo de la série Peine Partagées (SAM Art Projects)
Assam Shosan, extrait d’une vidéo de la série Peines Partagées (SAM Art Projects)

 

Jérémie Setton, extrait vidéo Temps humide, 2014 (Sintitulo)
Jérémie Setton, extrait vidéo Temps humide, 2014 (Sintitulo)

 

Clément Cogitore, extrait de la vidéo Les Indes Galantes, 2017 (Galerie Eva Hober)
Clément Cogitore, extrait de la vidéo Les Indes Galantes, 2017 (Galerie Eva Hober)

 

Rebecca Digne, extrait vidéo Climats, 2014. Courtesy Escougnou Cetraro
Rebecca Digne, extrait vidéo Climats, 2014. Courtesy Escougnou Cetraro

 

Jennifer Douzenel, Baikal, 2016 (Galerie Catherine Issert)
Jennifer Douzenel, Baikal, 2016 (Galerie Catherine Issert)

 

Caroline Denervaud, extrait vidéo Chambre, 2017 © Moving Art
Caroline Denervaud, extrait vidéo Chambre, 2017 © Moving Art

 

Evangelia Kranioti,Marilyn de Los Puertos, 2012. Courtesy de l'artiste (Galerie Vincent Sator)
Evangelia Kranioti,Marilyn de Los Puertos, 2012. Courtesy de l’artiste (Galerie Vincent Sator)

 

Nicolas Tourte, extrait vidéo Botidea Aquafolium, 2017
Nicolas Tourte, extrait vidéo Botidea Aquafolium, 2017

 

Vue des oeuvres d'Alice Guittard et Amandine Guruceaga, courtesy Double V Gallery
Vue des oeuvres d’Alice Guittard et Amandine Guruceaga, courtesy Double V Gallery

 

Jennifer Douzenel - Mascaret, 2015 (Galerie Catherine Issert)
Jennifer Douzenel – Mascaret, 2015 (Galerie Catherine Issert)

 

Sculptures d'Ugo Schiavi, courtesy Double V Gallery
Sculptures d’Ugo Schiavi, courtesy Double V Gallery

 

Alexandre Benjamin Navet, Artist Workshop, 2017 (Double V Gallery)
Alexandre Benjamin Navet, Artist Workshop, 2017 (Double V Gallery)

 

Visuel de présentation : vue de la chambre N°6 investie par la Double V Gallery, sous le commissariat d’Emmanuelle Oddo, avec un focus sur l’oeuvre d’Alexandre Benjamin Navet. Proposition qui remporta le Prix CAMERA CAMERA de la meilleure chambre.

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