SARAH TROUCHE [ENTRETIEN]

SARAH TROUCHE [ENTRETIEN]

Pour son premier acte artistique, Sarah Trouche choisit de se jeter dans le vide, comme l’avait fait Yves Klein avant elle, plutôt que de s’enfermer dans les ateliers de l’École des Beaux-Arts. Une mise en danger qu’elle réitère depuis en traitant de sujets de société sans tabou, loin des consensus médiatiques et de la retenue des politiques.

Pour cette plasticienne de formation, point de distance ou de mise en perspective, mais de vraies rencontres dans le quotidien et les problématiques d’habitants des quatre coins du monde. Avec pour unique moyen d’action son corps qu’elle met à nu, elle questionne notre rapport au monde et aux croyances sans jamais montrer d’actes de violence pour nous amener au plus près de l’humain.

Quand as-tu su que ton travail serait axé sur la performance ?

18 ans. Première action. Je sortais d’un internat bordelais et je venais d’arriver sur Paris pour passer le concours d’entrée des Beaux-Arts. Plutôt que de remplir l’énorme dossier de candidature, de revenir au schéma éculé du maître et de l’élève, j’ai préféré proposer une performance qui était un saut dans le vide depuis le Pont de Notre-Dame. Les quais parisiens accueillaient à cette époque beaucoup de sans-abri. Pour moi qui ai fait pendant des années du bénévolat pour le Secours Populaire, je voyais sans doute naïvement dans cette action de me mettre à nu et de sauter dans le vide, un geste fort que je faisais pour eux. Je crois qu’ils ont été touchés et j’ai moi-même trouvé ce moment de partage très beau. Cette action a complètement lancé le début de ma pratique.

Comment construis-tu tes projets ?

La plupart de mes projets se construisent sur place à partir d’échanges avec les habitants. Je suis soutenue par des fondations, des locaux, parfois l’Ambassade de France, l’Institut Français ou l’Alliance Française. J’ai toujours beaucoup de mal à définir un projet en amont parce que je ne sais jamais à quoi je vais être confrontée. Une fois sur place, je réfléchis à une approche, élabore un schéma d’action, dessine des croquis, implique même les gens dans un projet qui, du début à la fin, est à partager. Il est important pour moi que celui-ci se mûrisse et se construise en commun.

Ne te heurtes-tu pas au discours dominant qui supporte mal les éclairages transversaux ?

Lorsque j’ai participé à la Biennale de Marrakech, je me suis rendu compte qu’aucun artiste berbère n’avait été invité. J’ai donc décidé d’aller travailler avec les communautés nomades berbères afin de présenter avec elles un projet à la Biennale. En plein milieu du désert du Sahara, je manipule des minarets sur le sable meuble pour montrer que tout substrat d’une culture est instable. Alors que j’ai conçu ce projet avec un croyant qui m’a accueilli dans sa communauté dans laquelle je suis restée nue, peinte en bleu indigo pendant cinq jours, il m’a été impossible de le présenter à la Biennale. L’intolérance est ailleurs que là où on pourrait la croire et mon travail consiste à l’exprimer, à la dénoncer.

Une dénonciation qui nous parle aussi de leurs espoirs et de leurs luttes pour la survie ?

Toutes mes actions s’appuient sur la rencontre avec l’autre. Au Kazakhstan, une femme, Dina, m’a parlé de la Mer d’Aral qui, avant son assèchement à des fins politiques par les Russes, nourrissait avec abondance tout un peuple. J’ai improvisé un projet avec les habitants qui ont tout perdu et travaillé à partir des épaves des bateaux échoués là où la mer est devenue un désert.

« Les médias nous abreuvent constamment de préjugés. Fichés S, discours identitaires,… nous avons toujours une vision de l’extérieur. En tant qu’artiste je considère que l’on se doit de poser un regard différent sur notre société, de s’interroger sur qui sont vraiment ces gens dont on nous parle et sur la situation qu’ils vivent. Florian Gaité dit que je me préoccupe de cet « angle mort de l’imaginaire collectif. »(1)

Dans tes projets la dimension politique est en effet très forte…

J’ai travaillé avec des communautés latino-cubaines chrétiennes sur le milieu de la nuit et plus particulièrement sur le lap dance. Un sujet très délicat car ces femmes qui dansent dans des boîtes de strip-tease la nuit, vivent le jour dans des familles très religieuses. Je fais un état des lieux de nos sociétés à travers ses multiples petites failles. Je collabore aussi régulièrement avec l’Assemblée nationale car je fais partie d’une commission de consultation. J’interviens en tant qu’artiste, et en tant que telle, je donne des points de vue différents sans être forcément contestataire. Je n’ai pas de sujet tabou et je dis toujours qu’il est possible de parler de tout. En tant qu’artiste, je revendique une liberté et une indépendance totale. Je me dois de respecter les gens qui m’ont fait confiance et qui ont accepté cette réciprocité.

Pourquoi as-tu fait le choix de la nudité ?

Je parle des gens, de leur difficulté à vivre au quotidien. Si je les filmais alors qu’ils se confient à moi, nous ne serions plus dans le même rapport. Leur parole ne serait plus libre, mais contrainte. Par l’utilisation de mon propre corps pour exprimer ce qu’ils ont à dire, je ne leur impose pas de prendre un risque. Ils peuvent avec sérénité me faire partager pendant quelques jours leur mode de vie. La nudité me permet aussi d’évacuer les codes sociaux même si elle en amène beaucoup d’autres. Les couleurs dont je me couvre sont toujours choisies par les locaux. Parfois le choix est difficile comme à Taïwan qui est sous domination chinoise et où l’ambiguïté était telle que j’ai utilisé le rouge et le doré.

« J’essaye toujours de m’échapper de cette nudité qui pose problème par une approche de plasticienne. Je donne à voir mon corps faire une action et pas du tout en train de poser. Mettre des vêtements serait comme porter un costume, un accessoire et je rentrerais dès lors dans la théâtralisation d’un acte. »

La question du féminisme se pose-t-elle dans tes actions ?

Oui c’est une question récurrente. J’y consacre en ce moment une performance qui sera présentée en avril 2017 à la Fondation d’entreprise Ricard. La performance s’intitule « I can not be silent ». Cette performance est une manifestation féministe verticale alliant pole dance et activisme. Elle est proposée suite à une invitation de Christian Alandete.

Justement comment s’effectue le passage de l’action de terrain à l’espace d’exposition ?

Partager des actions menées sur le terrain avec des gens qui ne sont pas initiés au milieu de l’art et les rendre visibles en galerie est difficile. Cependant je travaille actuellement sur une exposition personnelle « faccia a faccia, venni, vidi, vissi » qui a lieu en mars à la galerie Vanessa Quang où je mêle un ensemble d’œuvres : performances, vidéos, sculptures, photographies qui proposent, par des histoires, des territoires et des médiums différents de parler du traumatisme et de son possible dépassement. C’est une exposition qui se construit autour de la représentation sociale et politique du corps féminin et de ses défaillances en relation avec la notion de résilience. On m’a souvent demandé pourquoi je ne produisais pas un film de chacune de mes performances. Sans doute parce que je me fais très souvent insulter, arrêter ou malmener par les opposants à ce que je fais et à ce que raconte qui, eux aussi, sont sur le terrain. Il est vrai que je pourrais avoir un travail qui rendrait compte d’une expérience brutale et traumatisante, qui restituerait une grande violence ou une précarité. Mais ce n’est pas du tout cela que j’ai envie de partager mais plutôt l’existence de ces femmes qui, comme au Kazakhstan, « attendent la vague ». Je préfère poser un regard où tout reste à guérir et à reconstruire.

Comment articules-tu ton travail de plasticienne à celui de performeuse ?

Utilisant mon propre corps comme un outil, je suis toujours entre corps et matière. Je poursuis actuellement mes recherches plastiques avec un travail sur le savon qui, de la même densité que le corps, est notamment utilisé par les médecins légistes pour reconstituer les blessures par arme à feu. Dans l’exposition Faccia a Faccia, venni, vidi, vissi, littéralement traduit par « face-à-face, je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu », j’ai créé une installation de nombreux moulages de mon visage selon la tradition des masques mortuaires romains. Des autoportraits en savon, colorés, dans lesquels j’ai tiré à la carabine. Cette exposition sera présentée comme un chemin à travers notre histoire, notre pays, notre époque, évoquant le rôle de la France, institutionnel, politique et historique en regard des événements récents.

(1) OPOSSUM #2. Lacan au Sahara : Sarah Trouche ou la performativité de l’Autre. Juillet 2015, pp. 02-07


Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #4 © Point contemporain 2017

POUR EN SAVOIR PLUS SUR L’ARTISTE

 

Sarah Trouche - Performance Aral revival, Kazakhstan, 2013.
Performance Aral revival, Kazakhstan, 2013.
Sarah Trouche - Performance Aral revival, Kazakhstan, 2013.
Performance Aral revival, Kazakhstan, 2013.

 

Sarah Trouche, Flogging Joséphine, Fort-de-France (Martinique), 2012.
Flogging Joséphine, Fort-de-France (Martinique), 2012.

 

Sarah Trouche, Fukushima superstiitons and consequences, Japon, 2012.
Fukushima superstitions and consequences, Japon, 2012.

 

Sarah Trouche, «Shinto Action» 2012
«Shinto Action» 2012

 

Performance Sahara Nomad and landscape, Biennale de Marrakech, Maroc, 2014.
Performance Sahara Nomad and landscape, Biennale de Marrakech, Maroc, 2014.

 

Visuel de présentation : Sarah Trouche, Action for great wall, Chine, 2011.

 

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