Sarah Trouche, Performances

Sarah Trouche, Performances

Alors qu’elle travaillait à un projet sur la communauté cubaine de Miami, Sarah Trouche a été violemment agressée et laissée pour morte. Un fait qui nous rappelle combien il reste dangereux de vouloir aborder, même avec le plus d’intégrité et de sincérité possible, certains sujets. Or pour cette performeuse qui use de son corps nu comme moyen d’expression, l’artiste possède une parole libérée de toute contrainte, à pouvoir traiter tous les sujets. Ses préoccupations sont politiques et sociétales et elle n’hésite pas à aller à la rencontrer de ceux qui sont exclus ou reclus et qui mènent, pour subsister, des doubles vies. Ses voyages l’ont menée sur des terres de paradoxes et à parler de certains tabous. Albanie, Japon, Miami et Martinique… voyages en têtes étrangères !
Invitée par Marisa Caichiolo et soutenue par la Galerie Marguerite Milin et Kiss My Art Paris, Sarah Trouche présentera durant
 le salon LA Art Show, une nouvelle performance portant sur l’émancipation des femmes et inspirée par le mouvement des « Sans culottes » pendant la Révolution française, une pièce collective intitulée  « You should wear your revolution / Tu devrais porter ta révolution »

On ressent une certaine force dans tes performances. Est-ce celle des gens que tu croises et qui réapparaît ensuite dans tes photographies ?

Quand je fais une performance, j’ai toujours la peur de décevoir. Il faut que je me lance, que mes gestes soient sûrs. Parfois, on me reproche de peu bouger mais en réalité tout doit répondre à un protocole très précis afin que tout ait du sens et surtout ne pas arriver dans un pays avec sa propre culture et faire des non-sens et des contresens.

Cette tension vient-elle aussi du pays où se déroule la performance ?

J’ai fait une performance en Macédoine (Action for Tetovo, 2012) dans une ville complètement prise en étau entre sa situation géographique et administrative. La ville a un taux de criminalité très élevé et dans ce pays majoritairement musulman, il aurait suffi qu’une voiture passe au moment de la performance pour que je risque la lapidation. La prise de risque est toujours présente dans mes actions. Je dois faire attention à ceux que je rencontre, à mes contacts afin qu’ils ne soient pas la cible de représailles. Ainsi, j’ai filmé de dos une femme rencontrée là-bas qui me décrit la vie dans cette ville. C’est avec elle, dans une simplicité de moyens, que nous avons mis en place la performance.

Conçois-tu ton propre corps comme une force d’opposition ?

Ni d’opposition, ni contestataire, mais plutôt comme un outil de médiation qui révèle des problématiques. Ma position d’artiste me permet d’aborder tous les sujets, sans tabou. Ils dépendent des rencontres que je fais. Je suis aussi invitée à traiter certains sujets. On me laisse carte blanche, c’est ce qui est intéressant pour moi.

Pourtant certains sujets sont en soi tabous… comment travailles-tu alors ?

Certains sujets sont difficiles à aborder mais je le fais à travers mon propre corps. Plutôt que d’imposer aux gens qui se confient et partagent leur mode de vie avec moi, à être filmés, j’évoque leur situation par l’autoportrait.

L’important est d’être fidèle dans cette médiation à la parole de ceux qui te l’ont confiée…

Tous les gestes, tous les actes, les détails des performances sont longuement discutés, non à distance, mais sur place. Ce qui fait qu’une pièce comme les Sotoba est immédiatement compréhensible pour un japonais. C’est pour moi une grande satisfaction. J’attends toujours que quelque chose de juste se joue.

Peux-tu nous donner les clés de cette performance des Sotoba ?

Les Sotoba sont utilisés dans la religion shintô pour écarter les mauvais esprits. Ils ont été adaptés aux préoccupations actuelles et peuvent désormais écarter tout autant les fantômes que la radioactivité. Les sotoba étant en bois, les familles reviennent régulièrement les changer. Ils restent ainsi au contact de ceux qui sont décédés. À Okinawa, se trouve la forêt des suicidés. J’ai voulu ériger des sotoba pour tous ces gens-là qui ont été oubliées et qui sont victimes d’une société qui ne fonctionne plus au Japon. Dans ce pays, à la différence de notre philosophie occidentale où se suicider signifie de perdre le contrôle sur sa vie, choisir de se suicider revient au contraire à une prise conscience de tout ce qui ne va pas. Les autorités se retrouvent face à un problème sociologique et culturel car après la catastrophe de Fukushima le nombre de suicides s’est accru de façon exponentielle. Les japonais avec qui j’étais n’avaient jamais pénétré la forêt des suicidés. Ils étaient terrifiés et persuadés qu’on allait se faire hanter. Pourtant ce sont eux qui sont entrés dans la performance. Pour l’anecdote, au retour quand la voiture est tombée en panne, ils étaient sûrs que c’étaient les ghost.

Un autre type de tabou est sociétal, quand par nécessité des femmes sont contraintes d’exercer des professions contraires aux croyances de leur communauté…

Mon travail d’artiste consiste à faire l’état de nos sociétés à travers ses petites failles. Je me suis intéressée alors que j’étais à Miami à la communauté cubaine chrétienne en faisant un sujet sur le milieu de la nuit et plus particulièrement sur le lap dance. Le sujet était très délicat car les cubaines qui font du pole dance dans des boîtes à strip-tease de Miami beach la nuit habitent le jour dans des familles très pieuses. Pour avoir voulu aborder ce sujet, j’ai été victime d’une agression qui a failli me coûter la vie. Mais je refuse de céder sur le sujet. En collaboration avec la chorégraphe Wynn Holmes, j’ai présenté en avril 2017 la performance  I can not be silent – A feminist vertical strike liée à cette rencontre avec une danseuse de Pole Dance de Miami.

Sur le terrain, il y a les gens que tu rencontres qui participent à l’élaboration de la performance et les opposants…

Il y a toujours des opposants à ce que je fais et à ce que raconte. Je me fais toujours insulter et malmener. C’était le cas en Martinique quand j’ai travaillé sur l’invitation du maire de Fort-de-France à faire une performance (Résilience, 2012) sur l’impératrice Joséphine qui a été décapitée. En discutant avec les martiniquais, j’ai constaté qu’elle était autant aimée que haïe. J’ai eu envie de faire une action coup de poing en fouettant l’impératrice avec un fouet de dressage comme ont été fouettés les esclaves, cela pour lui faire avouer “quelle est la vérité ?” La statue n’ayant pas de visage, aucune réponse n’était possible. Lors de la performance, je me suis fait copieusement insulter et en même temps applaudir. Le lendemain, j’ai trouvé devant la porte de ma chambre du flan coco et du rhum. C’était quelque chose d’impressionnant.

Tes performances sont-elles des actions uniques, réinterviens-tu dans un second temps dessus ?

Parfois mes projets se poursuivent sur plusieurs voyages ou sur plusieurs actions. Les choses se construisent et se nourrissent les unes des autres et cela me permet d’avoir un regard chaque fois un peu différent. En Martinique, j’ai été par la suite réinvitée à faire une nouvelle performance. 

Lorsque Joséphine a été décapitée, sa tête a été jeté à la mer et n’a jamais été retrouvée. J’avais peint un portrait de l’Impératrice en partant du principe que sa tête pouvait être tombée sur une plage de sable blanc ou sur une plage de sable volcanique noir. J’ai donc fait un double portrait dans un face-à-face possible. Pour cette deuxième action, j’ai retravaillé sur ce double portrait en les fouettant avec une tresse africaine.

Tu as une manière, malgré la lourdeur des sujets que tu abordes, d’en parler sans noirceur, et sans espoir exagéré…

La plupart des sujets que je traite sont douloureux et délicats mais j’essaye de les développer en accord avec les gens que je rencontre et avec qui je discute longuement, de manière positive, et je pourrais même dire sympathique même si, à l’inverse, je pourrais avoir une approche extrêmement différente et particulièrement noire de la situation.

 

Entretien avec Sarah Trouche réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain

 

Sarah Trouche, Résilience, 2012. Martinique
Sarah Trouche, Résilience, 2012. Martinique

 

Sarah Trouche, Action for Tetovo, 2012
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