VICTOR VAYSSE [PORTRAIT D’ARTISTE]

VICTOR VAYSSE [PORTRAIT D’ARTISTE]

« Je ne renie pas la photographie car elle est une manière de voir le monde. On parle de l’œil du peintre ou de l’œil du photographe, mais je considère que le produit photographique formaté, sur papier, s’enferme dans son propre discours. » Victor Vaysse

Le médium photographique intéresse Victor Vaysse non pour son esthétique, son aspect documentaire, ou sa capacité à raconter des histoires, mais pour le trajet qui mène le photographe vers son sujet. L’artiste aborde la photographie comme un déplacement, une collecte des paramètres (luminosité, mouvement, angle,…) qui, au-delà de ce qui est vu, procurent une impression. Abstraite, l’image rassemble pour lui une somme d’informations nécessitant un travail d’atelier afin d’être restituée. Elle implique un traitement qui tend à la transformer en objet et plus précisément en sculpture-image. Un statut qui lui permet enfin de véritablement exister car il s’agit bien, dans ce passage du regard à l’objet, d’en « déchiffrer un morceau de ville, en déduire des évidences. »

Le point de départ du travail de Victor Vaysse est une sensation visuelle, celle que peut procurer une affiche arrachée d’un mur, la jonction de deux architectures, un reflet, des traces ou des dominantes colorées. Des formes et des figures captées dans l’environnement urbain qui se retrouvent au centre des travaux des photographes de rue qui les figent définitivement et en font un tirage photographique. Mais, là où la Street photography relève d’une « esthétique du surgissement […] dans une perspective automatique, aléatoire, souvent préréglée. »2, les productions de Victor Vaysse vont au-delà de cette finitude. Il se sert de cette matière comme d’une substance à exploiter au cœur de l’atelier.

Plutôt que de saisir dans un instantané  ce concours de circonstances réunissant une lumière, une surface, ou la posture d’un passant, l’artiste est à la recherche du mouvement qui l’amène à le révéler. La scénographie de l’installation Passagers (2013), constituée d’impressions de silhouettes sur support transparent, met en place une circulation favorable à la découverte de ce moment. Ainsi, au caractère anecdotique des portraits, il préfère rejouer l’instant où il les a croisés. Pour Victor Vaysse, la photographie est avant tout une question de mouvement dans l’espace. L’orientation du corps du photographe et sa trajectoire sont déterminantes dans le processus de création, ce sont elles qui décident de l’instant photographique.

Un mouvement qui trouve une concrétisation directe dans les séries engagées l’année suivante développant point par point toutes les problématiques que suscite chez lui ce dialogue sculpture et image. Volumes, temps, objets, espaces sont autant de questionnements auxquels Victor Vaysse revient par phases successives. En résultent des œuvres qui se projettent, vacillent et ondulent, se dédoublent et acquièrent un état transitoire. Par l’emploi de la résine, elles deviennent des images que le regard peut traverser. Elles s’érigent en monuments qui échappent à toute pesanteur, offrant en perspective une direction à suivre plutôt qu’une matérialité. Des réalisations qui en viennent jusqu’à être serties dans  des encadrements de bois pour se transformer définitivement en des sculptures-images.

Par le procédé du transfert sur résine, Victor Vaysse réussit à se libérer d’une image qui ne cesse de s’autociter. En supprimant le papier, le cadre, il la libère, lui fait perdre son statut de document et lui permet de parcourir le chemin inverse à sa révélation en tant qu’image, la reconditionnant afin qu’elle redevienne une impression de matière comme dans les séries Volumes II (2015) et Disolues (2016) avec la production photographique en laboratoire. La transparence de la résine et sa possible colorisation lui permettent aussi de restituer cette lumière extérieure qui semble provenir de l’intérieur de la sculpture-image. Celle-ci retrouve un caractère vivant, une physicalité qui répond aux caractéristiques de la sculpture existant au sein de l’espace. Victor Vaysse nous entraîne dans une forme de dérive visuelle et sensitive faisant que chaque élément perçu se trouve en relation avec un autre et forme un environnement dont nous sommes imprégnés et que la sculpture-image doit rendre compte.

Une existence qui pose pour l’artiste la question de la troisième dimension, une problématique déjà en germe lors de ses études à l’École des Beaux-Arts mais qui trouvera une forme de concrétisation après un passage de plusieurs mois dans l’atelier du sculpteur David Douard. Il apprend notamment avec lui la technique du moulage que l’on retrouve toujours présente dans ses productions. Ainsi les sculptures-images en résine qu’il présente pour l’exposition Matter – No matter (Galerie du CROUS Paris, 2016) coupent définitivement le lien avec la photographie, la transition étant parvenue à son terme car en dépit de l’accrochage mural, les pièces ont bien été perçues par le public comme des objets (Sub, 2016 et Flat, 2016).

Son admission au Fresnoy-Studio national des arts contemporains, donne l’occasion à Victor Vaysse de questionner à nouveau ce parcours qu’il fait subir à l’image, notamment avec la pièce While True (2016) une machine automatisée disposant de trois caméras filmant des images d’elle-même. Des focales en mouvement qui, imitant le balayage de notre regard dans un espace, produisent des fragments d’images et créent une impression visuelle abstraite. Ici l’intérêt n’étant pas tant le film produit que l’objet machine et sa technologie apparente, avec cette volonté de rendre visibles les mécanismes de perception qui sont à la base de toute sa recherche. Disposant dans sa structure même d’écrans en toile perforée et plexiglas que traverse l’image projetée avant d’arriver sur le mur, cette mécanique devient alors elle-même une sculpture-image.

Un principe de transfert que Victor Vaysse continue à travailler avec cette idée constante de mouvement et de déformation de l’image initiale et qui amène ses recherches toujours plus près de la 3D. Pour l’installation We, now, you ! (la galerie)(2017), le transfert provient cette fois-ci d’une projection qui rappelle celle de la lumière d’un appareil cinématographique, sur des silhouettes en résine de polyester qui sont des moulages plans de sculptures des Musées du Louvre et d’Orsay. Des images de sculptures qui ont la particularité de s’animer quand des détecteurs de mouvements perçoivent la présence d’un visiteur et qui, par un principe de rotation, lui font toujours face. L’image acquiert une nature quasi holographique avec pour particularité d’interagir avec celui qui la regarde pour lui donner conscience de la trajectoire qu’il emprunte pour l’aborder. Une expérience troublante qui donne le sentiment que la sculpture se défend du visiteur en le défiant. Une installation qui interroge le rapport entre l’image et l’objet, l’image gardant une planéité malgré la perception par l’œil d’un volume 3D. Une façon de redéfinir l’existence même de l’image qui n’est pas, pour Victor Vaysse, extérieure à soi, mais bien contenue dans notre inconscient et qu’il définit volontiers comme une « abstraction », une somme d’impressions visuelles qui deviennent une matière nourrissant notre imaginaire.

(1) Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974.
(2) Gilles Mora, La Photographie américaine, 1958-1981, Editions du Seuil, 2007.

Texte de Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #7 © Point contemporain 2018

 


Victor Vaysse
Né en 1989.
Vit et travaille en Seine-Saint-Denis.

www.victorvays.se

 

 

Victor Vaysse, While True, 2016. Le Fresnoy. Courtesy Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains.
Victor Vaysse, While True, 2016. Le Fresnoy. Courtesy Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains.

 

Visuel de présentation : We, now, you ! (la galerie), 2017. Installation. Production Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains.

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