Élisabeth Mironenko

Élisabeth Mironenko

L’artiste dans son atelier de Belleville à Paris, été 2019

ENTRETIEN / Élisabeth Mironenko par MAZART production

Quel a été ton premier contact avec l’art ? 

J’ai été imprégnée principalement par mon père, artiste conceptuel moscovite, et par mes grands-parents maternels bruxellois dont la maison est parsemée d’oeuvres et objets d’Asie Centrale, Occidentale et Russe.

Élisabeth Mironenko, Les Anges épousent les femmes Peinture à l’huile sur plexiglas, A4, 2019 Série Genèse, scènes imaginées à partir des mythes et récits de la bible
Élisabeth Mironenko, Les Anges épousent les femmes
Peinture à l’huile sur plexiglas, A4, 2019 Série Genèse, scènes imaginées à partir des mythes et récits de la bible

Quel a été ton itinéraire ? 

Après avoir obtenu mon bachelor de design graphique à l’ENSAAMA Olivier-de-Serres à Paris, j’ai poursuivi une année de master en direction artistique (DSAA) dans le digital. J’ai effectué mon stage à Lima au Pérou et j’y suis restée une année. C’est ce voyage qui a confirmé ma décision de me consacrer entièrement à l’art et de mettre le design de côté. J’y pensais depuis le début de mes études, ce n’était plus qu’une question de temps. Je me suis installée dans le sud de la France dans un atelier que j’avais aménagé pour y accueillir des enfants et ados. La sphère de l’enseignement et de la transmission a toujours eu une place importante, et j’ai élaboré ma pédagogie en dehors des schémas académiques pour laisser s’exprimer la personnalité de chacun. Après deux années de campagne française j’ai eu besoin de me lancer dans une nouvelle expérience et je suis partie apprendre l’hébreu à Tel Aviv de façon intensive pendant six mois. Cette immersion a fortement marqué mon travail et ma réflexion et c’est à Paris que j’ai choisi de m’y consacrer pour le moment. 

La notion d’identité est au cœur de ton travail. Quelle image de ton identité te semble-t-il apparaître à la surface de tes œuvres ? 

Je revendique toujours l’éclectisme culturel et linguistique dont je suis issue. Je cultive ce qu’on me reproche le plus. Je ne veux pas faire de choix, d’autant que l’art sert justement à créer des ponts là où on ne s’y attend pas. 

Comment le judaïsme marque-t-il ton travail ? 

Toujours en lien avec ce soucis de la transmission et de la connaissance du passé, je trouve dans l’étude des textes un éveil intellectuel incomparable. Dans cette gymnastique du cerveau qui permet de dégager des concepts, en passant par l’herméneutique, l’exégèse et l’hébreu biblique qui incarne à lui seul l’infinité des interprétations possibles, il y a une telle richesse que les artistes s’en inspirent depuis la nuit des temps. La bible raconte des histoires qui sont mi réelles, mi rêvées, elle témoigne à la fois de faits historiques mais elle déborde surtout de magie et d’allégories qui permettent plusieurs niveaux de lecture. 

Quelle place l’écriture occupe-t-elle dans ton travail et quels sont ses liens avec l’image ? 

Ma façon d’être enfant c’est ce besoin constant de me nourrir et d’interroger, d’apprendre et de retenir. Mes « carnets de mémoire visuelle » en témoignent, je suis une chercheuse avide, poreuse et curieuse. Ainsi la relation image-texte m’a toujours fascinée parce qu’elle contient un dialogue fertile; ces deux entités quasi opposées sont si complémentaires. J’ai ma préférence pour l’illustration jeunesse et la BD d’auteur, mais le cinéma m’intéresse aussi quand il y a sous titre et donc langage. La série de peintures « SUB » est née de ma collection de screenshots. Autre exemple, je ne peux pas oublier les titres de mes oeuvres, c’est pourquoi je les nomme souvent en hébreu, comme une méthode d’apprentissage personnel. De façon générale, les anecdotes, les contes, les histoires, toute forme de narration, qu’elle soit orale, écrite ou dessinée, est constitutive de notre mémoire collective. Nous avons tendance à oublier les mythes fondateurs qui ont forgé notre façon d’aborder le monde, et qui nous rappellent que tout n’est qu’un recommencement perpétuel. Nous n’inventons rien. 

Élisabeth Mironenko, Ezuz, Peinture à l’huile sur toile, 100x80 cm, 2019 Série Archeology, effets de recouvrements puis de ponçage qui donnent l’illusion d’une peinture ancienne révélée par des fouilles
Élisabeth Mironenko, Ezuz, Peinture à l’huile sur toile, 100×80 cm, 2019 Série Archeology, effets de recouvrements puis de ponçage qui donnent l’illusion d’une peinture ancienne révélée par des fouilles

De quelles manières l’histoire et la mémoire sont-elles constitutives de ton œuvre ? 

L’histoire et la mémoire sont au point de départ de ma démarche, comme source et envie, et sont délivrées au point final de l’oeuvre, pour l’artiste dans son exploration, puis face au public qui peut à son tour s’y abreuver, s’y informer, faire acte de mémoire en recevant l’histoire, ou inversement. Si un fragment a pu être transmis et que quelqu’un (se) raconte une histoire, l’oeuvre aura effectué son cycle complet. 

De façon formelle, ces deux entités apparaissent aussi dans mon travail avec des effets de flou ou de recouvrement dans le processus des strates qui imite le passage du temps.

Comment envisages-tu le contraste entre ce que tu représentes et comment tu le représentes ? 

Une des clés pour saisir l’ambiguïté de mon travail c’est de comprendre que je joue avec des sujets sérieux, parfois graves, ou historiques, en les réinterprétant de façon décontractée, enfantine, naïve, onirique, décadente ou parfois provocatrice. Je pense notamment à mon « Portrait en icône » (2016) ou à « Tefillin » (2019) pour les plus évidents. J’essaie de mettre de la distance et de dédramatiser.

Quels contacts as-tu avec la culture russe ? 

J’allais à l’école dans l’ambassade de Russie puis j’ai poursuivi jusqu’au bac avec le russe en première langue avec l’option lourde d’histoire-géo de ce peuple. Mon père habite à Moscou où je me rends régulièrement, et ses aïeux étaient des Cosaques du Don. Mon grand-père maternel bruxellois d’origine sibérienne est historien-archéologue spécialiste de la Russie médiévale et des icônes. Pour couronner le tout, mon beau-père est également historien spécialiste de la Russie tsariste. Et encore, je ne vous dis pas tout! Je regarde des films et j’écoute des chansons, avec la nostalgie typique que j’ai pu retrouver dans tant de bonnes âmes slaves.

Élisabeth Mironenko,, Olga Mikhaylovna, Peinture à l’huile sur toile, 107x67cm, 2019 Série Diaspora
Élisabeth Mironenko, Olga Mikhaylovna, Peinture à l’huile sur toile, 107x67cm, 2019
Série Diaspora

Peux-tu dire quelques mots sur le tableau « Olga Mikhaylovna » ? 

Le titre du tableau se réfère à la grand-mère de mon grand-père qu’on identifie, assez jeune, à gauche. Il s’agit d’une photo de famille mise en scène de pique-nique d’une quinzaine de personnes dans une forêt de bouleaux sibérienne près de Tomsk prise vers la fin du XIXe siècle, et transmise à chaque génération parmi d’autres photos de famille. Je les ai observés et peints méticuleusement les uns après les autres; leurs costumes, leur façon de se tenir, de poser leurs mains, les expressions des visages malgré les longues poses de l’époque, les enfants flous trop agités. Le samovar pour servir le tchaï au milieu des femmes assises, les hommes derrière fièrement dressés.

Lors d’une visite au musée de la Shoah « Yad Vashem » de Jérusalem j’ai pu observer de grands tirages de photos de famille assez semblables sauf qu’il s’agissait de futurs déportés. J’ai réalisé que c’était une chance d’avoir ces sources iconographiques, j’ai eu la vision et le désir de cette peinture. Dès mon retour à Paris c’est la première oeuvre que j’ai réalisée, en travaillant sur un fond préexistant de paysage que j’avais récupéré dans une brocante, comme souvent. La contrainte de l’utilisation d’un objet qui a déjà une histoire et s’impose par ses caractéristiques uniques me donne paradoxalement une liberté et une inspiration que je ne trouve pas face à des toiles blanches neuves et formatées.

Élisabeth Mironenko, P.66, Acrylic on special paper, 65x50cm, 2019
Élisabeth Mironenko, P.66, Acrylic on special paper, 65x50cm, 2019

La photographie comme source mais aussi en temps qu’œuvre : qu’est-ce que t’apporte cette pratique par rapport à la peinture ? 

J’ai eu la chance de parcourir et saisir beaucoup de moments marquants, parfois bizarres, parfois juste beaux. La pratique de la photo m’a permis de forger un regard plus synthétique, notamment à partir du moment où j’ai commencé à shooter avec un objectif à focale fixe 50mm qui ressert le champs et oblige à repenser le cadrage et la composition, tout en augmentant la profondeur. On sort de la photo cliché pour se concentrer sur des visions plus abstraites, plus texturées et minimalistes où il faut faire des choix. Le « less is more » de mes études de design ne m’a jamais quittée. 

Il y a des photos qui sont faites pour devenir des peintures, d’autres pas du tout, et souvent pas celles que l’on pense. Une photo réussie peut donner naissance à une très mauvaise peinture, car si elle est complète elle ne laisse pas de place à une création supplémentaire. Cette ambivalence me laisse dubitative, il faut voir au cas par cas.

Quel rôle joue la couleur bleue dans ton travail ? D’où vient-il ? 

Si ce n’est pas une période c’est une évidence, ou une identification personnelle du fait que la couleur bleue s’adapte à peu près à toutes les situations. Je peux y voir la mélancolie russe, des émotions transmises, mais elles n’ont pas le goût de la tristesse, plutôt celui du sacré, des fonds unis des enluminures médiévales ou des drapés des icônes orthodoxes. A côté du bleu, la feuille d’or. Dans le ciel, les étoiles.

Quelles sont tes inspirations picturales et plus largement, artistiques ? Peux-tu décrire quelques œuvres qui t’ont particulièrement marquée ?

J’ai pléthore d’inspirations desquelles je ne garde qu’un détail ou deux. J’ai souvent l’image du cheval de Danny Fox qui me vient en tête, il m’apparaît comme évident. Et dans un second souffle les personnages et les couleurs de Katherine Bradford ont déjà peuplé mon espace mental. Les mythes au pinceau assumé d’Autumn Ramsey dont la gamme colorimétrique apaise les tourments, me fait penser à Sanam Khatibi qui nous raconte habilement des histoires fameuses, poussées à l’obscène par Ambera Wellmann. Henni Alftan m’a fascinée aussi pour ce que je ne peindrai jamais, que je rapproche de la maîtrise et du jeu de pinceau de Wilhem Sasnal dans un rendu bien différent. Les incontournables Nina Childress, Caroline Walker, Gideon Rubin, Alice Neel, Georgia O’Keeffe et David Hockney pour l’éloquence de leurs portraits et paysages. Je n’abandonne pas la frénésie graphique et je m’enthousiasme toujours pour les mondes de Karina Bisch, Nathalie du Pasquier, Florenc Groc ou Henri Matisse. Je tiens encore à citer Isidore Isou pour l’amour de l’image-texte, l’objet-livre, la calligraphie, les signes et les langages. Pour finir, ma mémoire est inévitablement imprégnée de toutes les fresques, ruines, icônes, enluminures, textiles, motifs, textures et couleurs que j’ai pu toucher des yeux tout au long de mes escapades proches ou lointaines.

Pratique de l’atelier : quelles sont pour toi les conditions propices à la création ?

La condition principale c’est la solitude, c’est à dire la possibilité de rentrer à l’intérieur de soi-même sans être interrompu, ni par une personne ni par une sonnerie de téléphone. J’ai du mal à peindre si je discute en même temps, c’est comme au volant, il y a plein de moments qui demandent toute l’attention. La réflexion peut durer longtemps car il y a beaucoup de paramètres qui s’additionnent, d’ordre purement pragmatique ou d’élévation mentale. Si je suis interrompue par surprise, cela peut même être perçu malgré moi comme une agression car le retour à la réalité n’est pas souhaité. De toute façon, ce retour sera lent et progressif avec une humeur lunatique au rendez-vous. En revanche, il y a des compagnons habituellement présents comme la musique ou certains podcasts à condition qu’ils ne soient pas trop intéressants sinon il faut s’interrompre pour prendre des notes! Ce qui est sûr, c’est que la maturation de l’idée du tableau prend souvent plus de temps que la réalisation elle-même, et je peux passer beaucoup de temps à tourner autour du pot, surtout au démarrage. Une fois que le processus est lancé, c’est difficile de s’arrêter et j’entre dans le vortex d’un temps hors du monde où les prises de décision et de risques peuvent s’enchaîner ou laisser place parfois à un plaisir plus machinal. Surtout, il me faut un maximum de matériel et d’outils à disposition car je peux avoir le besoin impératif d’un élément non envisagé au départ.

Peux-tu me parler de ton expérience de l’Atelier Matis que tu as mis en place ? L’art des enfants, grande découverte du XXe siècle, t’inspire-t-il ?

Je me suis demandée comment je pouvais apporter ma pierre à l’édifice pour me sentir utile à cette époque et créer un enrichissement mutuel. Il m’est apparu évident de commencer par le début, c’est à dire l’enfance, là où tout se joue pour la vie à venir selon moi. C’est mon tempérament entrepreneur qui m’a poussée à créer une association et un atelier, et c’est le souvenir heureux de ma propre enfance qui m’a orientée vers une transmission plutôt qu’un enseignement, vers la réalisation de soi plutôt que l’évaluation de dites compétences ou potentiels, vers une expérience ludique plutôt que vers un savoir académique. D’abord parce que les écoles formatent et brident suffisamment les enfants, ensuite parce qu’il est primordial de laisser la personnalité et l’esprit critique se développer tout en l’encourageant. La ligne directrice pour résumer : petit effectif de 4 enfants par cours, tous âges confondus à partir de 5ans, techniques accessibles à tous : dessins, peintures, gravures, mosaïques, encadrements, stop-motion, collages, reliures, pochoirs etc. avec une approche et des références contemporaines ou pas. (à découvrir en détail sur https://www.elimironenko.com/portfolio-category/ateliermatis/). 

Depuis mon retour à Paris ce projet est en veille mais il est exportable et ouvert à toute proposition de collaboration. 

L’art des enfants, l’art des fous, l’art naïf ou primitif, selon moi, c’est l’art pour l’art en ce sens qu’il est dénué de toute attente spéculative ou intention intéressée, il témoigne d’un état possible de l’âme dans un monde unique et intérieur dont l’auteur seul est possesseur. Ainsi, toutes les créations que tu n’as pas enfantées resteront dans le néant et personne ne pourra les faire à ta place ni même en imaginer un soupçon. Et pourtant, je disais au début de l’interview que l’on n’inventait rien…

Comme dit le proverbe hassidique « Si tu cherches un sens à la vie, tu en trouveras un, mais tu deviendras l’esclave de ta réponse. »

Samedi 4 janvier 2020

Elisabeth Mironenko-Blankoff
Née à Paris en 1992
Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués et Métiers d’Arts (ENSAAMA Olivier-de-Serres) de Paris. 

https://www.elimironenko.com