ANNE-VALÉRIE GASC [ENTRETIEN]

ANNE-VALÉRIE GASC [ENTRETIEN]

« Par le biais du dessin, j’ai réussi à trouver une forme archétypale d’architecture contemporaine que j’ébranle, fragilise et démolis afin d’inventer nos ruines du futur. » Anne-Valérie Gasc

Les travaux d’Anne-Valérie Gasc convergent vers une question centrale, celle de l’architecture qui, prise dans un processus continu de conception, construction et destruction, est inéluctablement vouée à la ruine. Ses productions ont un rapport à l’objet architectural, à la manière dont il retourne à la poussière et soulignent combien cette fin se trouve inscrite dès les premières esquisses de l’architecte. Elle nous parle de ces structures mises à nu comme aux premiers jours de leur création, de ces corps qui s’effondrent en lâchant leur dernier souffle dans une onde de choc. Mais plutôt que d’être dans le pathos de la disparition et du souvenir, Anne-Valérie Gasc cherche dans les constructions du futur la ruine à venir en nous mettant dans l’angoisse d’une attente, celle qui précède le renouvellement avec, pour point d’acmé, l’explosion provoquée par les artificiers.

Peut-on dire que ton travail commence par un premier geste de documentation, qu’il se nourrit de réflexions sans être lui-même un document ?

Oui c’est vrai. J’ai une approche du travail d’artiste comparable à celui d’un chercheur. De par les problématiques que j’aborde, je constitue au fur et à mesure des corpus de références, d’objets, de visites, de rencontres. Un premier temps pendant lequel j’absorbe les données jusqu’à un moment de rupture qui précède une phase où j’entre dans une étape de restitution. Je ne cherche pas à produire un travail qui « fasse référence à », ni qui nécessite que l’on ait besoin de repères pour le comprendre. J’ai besoin de ce temps pour digérer cette documentation afin de me positionner et, à ce moment-là, de faire émerger une œuvre qui puisse exister seule.

Ton exposition monographique Les Larmes du Prince a été exemplaire de ce traitement de références architecturales, notamment à partir des travaux de Bruno Taut ou Frei Otto…

Mes recherches portent sur l’architecture contemporaine et cette exposition a inauguré un développement qui pose la contradiction fondamentale entre la virtuosité du dessin liée aux prouesses technologiques et numériques, et la réalité constructive. Un exemple de cet écart complètement absurde se lit dans les constructions actuelles de Frank Gehry dont la légèreté de l’effet esthétique désiré est au prix de lourdeurs structurelles inimaginables. Sans en nier toutefois les réussites mais en en relatant les échecs possibles, je développe un objet critique de cette approche architecturale.

Quels ont été les points d’entrée de cette recherche ?

Actuellement, nous sommes dans une telle complexité architecturale gratuite, qu’il m’a fallu, pour trouver un modèle générique, l’inventer. J’ai composé toute une série de dessins en volume directement issus de cette recherche. Mon questionnement a été de faire apparaître une forme archétypale qui serait mon référent en ce qui concerne l’architecture contemporaine conçue numériquement. Les « gribouillis » de la série Tracks sont des développements assez fulgurants, à main levée, d’une ligne qui se développe dans l’espace un peu comme le premier geste de l’architecte dessinateur. Un travail par le dessin d’une structuration que je viens asseoir dans l’espace avec l’empreinte d’un rapport au sol et ses échafaudages qui viennent le concrétiser.

Des lignes que tu transformes aussi en volumes…

En effet, je les matérialise ensuite en objets. Les premiers volumes en résine transparente de la série Surface Tension (Inachevés) que j’ai présentés lors de l’exposition Les Larmes du Prince étaient déjà destinés à devenir des objets en verre. Exécutés à partir d’une imprimante 3D, ces impressions stéréolithographiques soulignaient l’incapacité de cette technologie à reproduire la complexité du dessin. Elle générait son propre échec en produisant des manques. Cela donnait le sentiment que la structure s’effondrait par un manque de béquilles de soutènement. Pour PARÉIDOLIE, j’ai réalisé un prototype en résine calcinable qui est voué à être coulé en verre en suivant les principes de la fonderie. La forme va se dissoudre au contact du matériau en fusion mais la viscosité trop faible du verre ne permettant pas d’irriguer la multitude de ces très fins canaux qui tiennent la structure, le démoulage produira des formes inachevées, des ruines contemporaines.

Peut-on faire un parallèle entre ce processus et ta propre manière de travailler, de concevoir tes œuvres ?

Les séries Tracks et Spatium relèvent en effet de ce processus. Elles ont toutes les deux été réalisées dans une forme de fulgurance. Une rapidité d’exécution qui relève presque d’un exercice méditatif avec un grand moment d’incubation qui l’aurait précédé.

« Au moment où j’accomplis le tracé du dessin, je suis dans un geste performatif, qui relève de l’explosion. »

Peut-on dire que dans ton travail une forme de silence précède toujours l’acte créatif ?

Même si on ne m’en parle jamais, le silence est en effet présent dans mon processus de création. Il est celui qui précède une explosion. Dans les vidéos du projet Crash box1, il pouvait se passer dix minutes dans un silence complet avant que ne se produise l’explosion. Un silence que l’on retrouve ensuite au moment de l’ensevelissement de la caméra sous les débris. Il renvoie à un moment suspendu de fin du monde. Dans la vidéo Surface Tension (Inachevé) #09 (2016), l’expérience du silence passe par l’explosion d’une bulle de savon dans un calme absolu. Sans générer aucun bruit, le contact de la bulle avec la surface juste avant que celle-ci n’éclate, produit une vibration dont la fréquence elle-même évoque la cassure de l’indicible, au-delà même de l’inaudible.

N’est-on pas d’une certaine manière dans une forme de recommencement du monde très borgienne, avec la construction, la destruction et l’apaisement qui lui est consécutif ?

Il y a dans mon travail une mise en tension vers un point d’acmé. Mon processus de création relève aussi de l’expression permanente d’une angoisse. À chaque démolition, qui s’accompagne d’une explosion et d’un effondrement, se retrouve indéniablement une forme d’exutoire orgasmique ou cataclysmique.

(1) Crash Box est un projet réalisé par Anne-Valérie Gasc en résidence au sein de GINGER-CEBTP DÉMOLITION dans le cadre des Ateliers de l’EuroMéditerranée de Marseille-Provence 2013 en partenariat avec l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille et Sextant & Plus.

 

Texte Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain
Entretien initialement paru dans la revue Point contemporain #7

 

 


Anne-Valérie Gasc
Née en 1975.
Vit et travaille à Marseille et Paris.

 

Tracks #01, 2016.  Série de 12 dessins encadrés, feutre, papier, 35 x 27 cm. Courtesy artiste. Collection particulière. Photo Jean-Christophe Lett.
Tracks #01, 2016. 
Série de 12 dessins encadrés, feutre, papier, 35 x 27 cm. Courtesy artiste. Collection particulière.
Photo Jean-Christophe Lett.

 

Spatium #04, 2016.  Série de 12 dessins, fusain, papier, 35 x 27 cm.  Courtesy et photo artiste. Collection particulière.
Spatium #04, 2016. 
Série de 12 dessins, fusain, papier, 35 x 27 cm. 
Courtesy et photo artiste. Collection particulière.

 

Anne-Valérie Gasc, Doodle Monument #07, 2016.  Série de 10 volumes imprimés en 3D (stéréolithographie), résine calcinable, 9,5 x 13,5 x 15,5 cm.  Courtesy et photo artiste. Collection particulière.
Doodle Monument #07, 2016. 
Série de 10 volumes imprimés en 3D (stéréolithographie), résine calcinable, 9,5 x 13,5 x 15,5 cm. 
Courtesy et photo artiste. Collection particulière.

 

Visuel de présentation : Anne-Valérie Gasc, Surface Tension (Inachevé) #09 (détail du polyptique), 2016. Vidéo HD, couleur, muette, 4’21’’. Courtesy et photo artiste. Collection particulière.

 

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