[EN DIRECT] Le 6b dessine son salon

[EN DIRECT] Le 6b dessine son salon

Pour la première édition de son salon entièrement dédié au dessin, le 6b fête avec un léger temps d’avance l’année France-Colombie qui commencera dès le mois de juin. Initiées par les institutions, ces années croisées, qui ont déjà mis à l’honneur le Brésil et l’année passée la Corée, sont l’occasion de moments de rencontres et d’échanges très enrichissants qui permettent de donner une large visibilité aux travaux des artistes invités et résidents. Le 6b, haut lieu du Grand Paris connu pour ses événements culturels et ses ateliers résidences, montre avec cette manifestation indépendante sa volonté de proposer une programmation ouverte sur la scène internationale. Son président du comité d’organisation, Bernard Chatain, s’est entouré d’un comité de sélection composé d’experts tels qu’Abdelkader Benchamma (figure du dessin contemporain), Johana Carrier (Directrice éditoriale de Roven), Sarah Ihler-Meyer (critique d’art et commissaire d’exposition), Maryline Robalo (directrice de PA I Plateforme de création contemporaine) accompagnés de Marie Gautier (historienne de l’art, directrice associée du Salon de Montrouge) et Claire Luna (historienne et critique d’art), qui ont toutes deux assuré le commissariat de l’exposition. Véritable proposition curatoriale, Le 6b dessine son salon regroupe et fait dialoguer, dans le vaste espace de monstration du 6b et pendant près de quinze jours, les œuvres des 35 artistes sélectionnés sur près des 300 dossiers reçus après l’appel à candidature.

De quelle volonté première a émergé l’idée de créer un salon du dessin au 6b ?

Marie Gautier : Plusieurs éléments ont contribué à la mise place de cet événement. Le premier est la création, l’année passée, sur l’initiative des artistes en résidence, d’un salon dédié au dessin dont on pourrait dire qu’il a été l’édition zéro de celle-ci. Cette année le directeur du 6b a voulu reconduire l’exposition en ouvrant sur des propositions extérieures.

Claire Luna : En invitant des artistes des scènes françaises et étrangères, – la Colombie cette année – l’ambition est de lancer un salon grand parisien capable de s’ouvrir sur des propositions internationales.

Marie Gautier : Une dimension qui permet de faire appel à des spécialistes qui ont réfléchi à la définition d’un salon cohérent et ambitieux.

Claire Luna : Nous avons fait un appel à projets auquel plus de 280 artistes ont répondu. Au final 35 artistes ont été sélectionnés, dont 6 colombiens, sur des critères de pluralité.

Et de sensibilité ?

C L : Oui en effet de sensibilité. Celle des artistes qui ont chacun leur manière d’appréhender ce médium et celles de tous les membres du comité de sélection qui sont très diverses. En même temps, les choix du comité montrent la volonté de représenter toutes les pratiques du dessin et notamment celles qui l’interrogent dans sa définition même.

M G : L’idée est de présenter, sous un regard un peu englobant, les diverses pratiques, même celles qui en sont à la limite, ou à contrario qui s’en rapprochent, avec le seul but de mettre en évidence toute la richesse de ce médium.

Comment les artistes s’emparent désormais du dessin ?

C L : Beaucoup composent avec différents médias, certains se situent à mi-chemin entre le dessin et la sculpture, la peinture, l’architecture, créent des dispositifs, notamment sonores, tandis que d’autres font un travail qui relève plus de l’illustration ou de la bande-dessinée. Les frontières entre les différentes pratiques sont poreuses. Les sujets abordés sont tout aussi variés : on retrouve des scènes historiques comme dans le grand dessin au feutre de Delphine et Élodie Chevalme qui fait référence au Radeau de la Méduse de Géricault, certains dessins sont des méditations (Nina Simonovic), d’autres s’intéressent à l’actualité (Gabriel Folli), etc. Le dessin, à l’instar des autres pratiques artistiques contemporaines, opère un vrai décloisonnement entre les arts, une recherche autour de la frontière.

M G : Des recherches qui toutes permettent de questionner le dessin lui-même. L’exposition montre qu’il n’existe pas une pratique unique. Et d’ailleurs le dessin n’est pas forcément au cœur de la pratique des 35 artistes présents. Guillaume Linard-Osorio a une formation d’architecte et est peintre. Il présente des dessins réalisés au cordeau bleu celui utilisé par les ouvriers du bâtiment pour tracer des lignes sur le sol ou les murs.

 

Geoffroy Terrier - Le 6b dessine son salon
Geoffroy Terrier

 

On a aussi le sentiment que le trait continue dans l’espace, vit par l’action… et qu’au dessin répond un deuxième élément, qui en est le prolongement…

C L : C’est symptomatique du désir des artistes de s’extraire de l’idée du dessin au sens classique du terme. Le trait, élément premier du dessin avec le papier, s’émancipe. Il peut être généré, avec les pièces de Geoffroy Terrier, par les bords des feuilles de papier compactées en boule puis tranchées en deux. Yoan Beliard fait des relevés dans l’espace urbain et compose, à partir de ces prélèvements, des éléments sculpturaux géométriques, architecturaux.

M G : Au moyen de sacs en papier enduits de pigments bleus, qu’elle utilise comme des outils, Valentina Canseco fait des tracés sur papier. Tous les états du dessin et même sa dimension sonore avec le bruit produit par l’action de dessiner se retrouvent dans l’installation de Boryana Petkova ou dans le dialogue dessiné comme une multitude de cadavres exquis de Louise Aleksiejew et Antoine Mendes qui se poursuit depuis 2011. François Réau dessine par le tissage des croisements de paysages qui se prolongent dans l’espace par la présence des bobines de machines à tisser industrielles. Le paysage ainsi composé échappe à son support et gagne l’espace d’exposition.

 

Julien Rodriguez - Le 6b dessine son salon
Julien Rodriguez

 

Le dessin est très souvent défini comme le médium de l’intime, mais n’est-il pas aussi l’expression d’une technicité ou d’expérimentations qui lui sont extérieures ?

M G : Même si le dessin en tant que tel est toujours présent, les techniques employées par les artistes sont très diverses et dépassent largement son cadre traditionnel.

C L : Cette variété des techniques n’enlève rien de cette proximité avec le papier ou du support et le caractère intime du dessin. C’est le cas pour Nina Simonovic qui compose des carrés sur ordinateur qu’elle reporte sur du papier en le perçant avec une aiguille ou Natalia Jaime-Cortez qui teinte des tissus pliés qu’elle déploie et suspend dans l’espace. Les techniques peuvent être manuelles, mécaniques, liées à la reproductibilité, à des gestes empruntés à des corps de métier, ou d’autres liées à l’empreinte…

M G : Elles sont liées tout autant au matériel qu’au matériau. Le dessin peut être numérique, immatériel comme la pièce de Tiphaine Calmettes dont le dessin est l’ombre projetée par un rocher mais aussi sonore comme dans la pièce de Boryana Petkova dont nous venons de parler…

C L : …et même parfois les deux je pense à l’installation de Julien Rodriguez : un plan relief en grillage suspendu représentant Salt Lake City avec une bande son qui diffuse les indications de Nancy Holt pour se rendre sur les lieux où se trouve la célèbre Spiral Jetty de Robert Smithson. L’installation permet aux spectateurs d’expérimenter avec une lampe de poche un espace et de se jouer du plan relief du lac pour en dessiner ses ombres.

M G : Le dessin devient dynamique, il se construit par l’action. On est loin de cette bidimensionnalité du dessin classique sur papier. Cette installation n’est pas la seule qui s’articule avec l’espace d’exposition. L’artiste colombien Victor David Garcés a composé, en frottant une chaise calcinée sur le mur, un dessin performé, les assises venant s’encastrer parfaitement avec les piliers en béton du bâtiment.

 

 

Victor David Garcés - Le 6b dessine son salon
Victor David Garcés et Léa Mayer

 

N’a-t-on pas là une référence à l’histoire qui interroge nombre d’artistes ?

C L : En effet, Léa Mayer récolte les histoires de gens un peu partout dans le monde et leur demande de lui raconter un paysage qui a disparu. Elle le dessine ensuite sur un morceau de plâtre. On est à la fois sur un jeu de mémoire et d’imagination, le temps devenant un matériau supplémentaire dans la réalisation de l’œuvre.

M G : Les dessins de Romain Ruiz-Pacouret intègrent des œuvres minimales dans des paysages de montagne qu’il affectionne. Il crée ainsi une sorte de musée imaginaire, un jeu avec l’histoire de l’art que l’on retrouve aussi chez plusieurs artistes .

C L : Nous avons parlé du Radeau de la Méduse mais il y a d’autres références, d’autres mémoires qui sont convoquées par les artistes. Le travail de Diego Hernández qui compose des dessins à partir de timbres-poste fait appel à la mémoire historique et collective colombienne. Sur l’un d’eux, il représente la place Simón Bolívar à Bogotá au moment de la prise du Palais de justice par le M-19 en 1985. Un événement très sanglant toujours très présent dans la mémoire des Colombiens. Les dessins remplis d’annotations de Julien Rodriguez font eux aussi référence à la mémoire – individuelle cette fois –, tandis qu’Emmanuel Gleizes nous rappelle par son dessin d’une mine au Congo que des hommes sont exploités pour satisfaire nos besoins. Une souffrance perceptible que l’on ressent dans les dessins de Gabriel Folli qui représente sur d’anciens plans d’architecte les ruines que sont devenues Palmyre ou Alep.

M G : Certaines œuvres font aussi référence à l’histoire populaire comme l’installation de Cyril Duret qui a dessiné au pastel les chanteurs Nicoletta et Henri Salvador et qui a recréé sur le sol un intérieur en rapport avec les motifs dessinés.

C L : Dans un registre similaire, qui traduit tout autant une grande liberté dans la pratique, l’animation de Marguerite Reinert, Les Histoires de dimanche, est diffusée sur une tablette numérique, avec là aussi beaucoup d’humour. Les dessins de Nicolas Nicolini sont eux empreints d’une grande poésie comme celui où la figure du palmier évoque la vie d’un motif peint dans les réserves d’un musée.

Nicolas Nicolini - Le 6b dessine son salon
Nicolas Nicolini

 

 

Comment avez vous investi l’espace d’exposition ?

M G : Nous avons voulu vraiment faire dialoguer les œuvres et avons profité pour cela de toute l’amplitude de l’espace que nous avons aussi modulé en créant de nouvelles cimaises. Tout en pensant au mieux la déambulation des visiteurs et en favorisant les jeux de perpectives entre les œuvres autant que les rencontres avec des œuvres en particulier. La pièce de Tiphaine Calmettes, avec l’ombre, devient un point d’articulation entre les traces de la chaise de Victor David Garcés et les dessins de Mathieu Bonardet. Nous avons aussi exploité les espaces interstitiels, les angles, comme avec la pièce de la colombienne Alexandra Arango qui a fait un travail de papier peint accompagné de deux volumes sculptés.

C L : Ce dispositif fait référence aux conquistadors dont elle coupe ici la tête et à l’histoire de la colonisation. Une oeuvre qui rappelle, par la présence du papier peint, la possible reproductibilité du dessin, un aspect que nous développons avec la présentation d’éditions et de fanzines.

Avez vous articulé la scénographie selon l’origine française ou colombienne des artistes, comme un pavillon de Biennale par exemple ?

M G : Même si l’idée nous a traversé l’esprit au départ, très vite nous avons trouvé qu’il y avait une espèce d’absurdité conceptuelle à les séparer. Distinguer une origine culturelle dans un contexte où les artistes sont internationaux ne nous a pas paru pertinent. Les artistes colombiens vivent d’ailleurs un peu partout dans le monde, certains en Suisse, d’autres à Paris et même ici au 6b.

C L : Il n’y a pas de marqueurs forts qui permettent de distinguer la nationalité d’un artiste à travers son œuvre. Nous parlons d’années croisées alors autant opérer un vrai croisement avec un véritable échange de regards. Nous avions envie de faire dialoguer les œuvres entre-elles et de créer un pont culturel, un échange entre deux cultures, deux histoires. Daniel Otero Torres, artiste invité du salon, incarne ce croisement parce qu’il est colombien et qu’il vit en France depuis une dizaine d’années. Une grande partie de son travail se propose de comprendre le regard de l’Autre tout en réfléchissant à la notion de frontière au sens large.  

M G : Il a une pratique singulière du dessin sur métal. Un dessin qui peut même s’apparenter à de la gravure et pourtant c’est vraiment du dessin au sens pratique du terme. Son cannibale avec ce regard qui absorbe l’espace fait figure de gardien de l’exposition – comme l’artiste se plaît souvent à le dire.

Texte Point contemporain © 2017

 

Daniel Otero Torres - Le 6b dessine son salon
Daniel Otero Torres

 

Remerciements à François Salmeron pour avoir organisé cette rencontre avec les deux commissaires d’exposition Marie Gautier et Claire Luna.

Visuel de présentation : Tiphaine Calmettes

La sélection 2017 :

Louise Aleksiejew + Antoine Medes, Alexandra Arango, Yoan Béliard, Mélanie Blaison, Mathieu Bonardet, Andres Bustamante, Tiphaine Calmettes, Valentina Canseco, Flore Chemin, Vincent Chenut, les soeurs Chevalme, Cyril Duret, Gabriel Folli, Victor David Garcés, Florence Girardeau, Emmanuel Gleizes, Diego Hernández, Benjamin Hochart, Natalia Jaime-Cortez, Catalina Jaramillo, Daphné Le Sergent, Guillaume Linard-Osorio, Léa Mayer, Delphine Moniez, Nicolas Nicolini, Boryana Petkova, Sandra Plantiveau, François Réau, Marguerite Reinert, Dorothée Richard, Julien Rodriguez, Romain Ruiz-Pacouret, Nina Simonovic, Geoffroy Terrier, Anibal Vallejo. 

Artiste invité :

Daniel Otero Torres

 

Infos pratiques
 « Le 6b dessine son salon », du 17 au 31 mars 2017

Ouverture au public du mardi au dimanche de 14h à 19h.

Le 6b
6-10 Quai de Seine, 93200 Saint-Denis
Site internet : http://www.le6b.fr 
Tél : 01 42 43 23 34

 

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