[EN DIRECT] Beautiful Africa, Galerie du 5e Marseille

[EN DIRECT] Beautiful Africa, Galerie du 5e Marseille

Beautiful Africa célèbre l’Afrique en plein cœur de Marseille. Une exposition qui s’ancre dans un contexte où les acteurs majeurs de l’art contemporain font la part belle au continent.

« Afriques Capitales » à La Villette, « Le jour qui vient » à la Galerie des Galeries, « Art/Afrique, le nouvel atelier » à la Fondation Louis Vuitton ou encore « L’Afrique des routes » au Quai Branly pour ne citer qu’elles : galeries et institutions parisiennes renouent avec l’élan insufflé par des initiatives pionnières comme « Les Magiciens de la terre » à Beaubourg en 1989 ou la création de la Revue noire à Paris par Simon Njami en 1991. Un tournant donc, dans le regard que nous portons sur la scène artistique africaine. Et Lydie Marchi, commissaire de l’exposition Beautiful Africa, d’inscrire enfin Marseille dans ce mouvement. Marseille, qui voit vibrer dans ces rues l’énergie de ces 54 pays.

Rompant avec les clichés des masques et statuettes traditionnels, l’exposition dévoile une multitude de pratiques : des sculptures textiles d’Abdoulaye Konaté aux compositions florales de Kapwani Kiwanga, en passant par la photographie de mode de Namsa Leuba ou la performance chez Otobong Knanga… les artistes témoignent d’une Afrique riche en mutation, prise entre tradition et modernité, et plus que jamais debout.

Rencontre avec Lydie Marchi, commissaire de l’exposition. 

Dans cette année où l’Afrique est mise à l’honneur, en particulier dans la capitale, qu’est-ce qui, pour ta part, t’a poussé à concevoir cette exposition à la galerie du 5e ?

A l’occasion de l’exposition « Le jour qui vient », à la Galerie des Galeries [Paris], les Galeries Lafayette ont exprimé la volonté d’avoir deux expositions sur la même thématique, à Paris et à Marseille au même moment. Cela a donc donné deux propositions et deux points de vue très différents sur la question.

Marie-Ann Yemsi, qui a pensé l’exposition « Le jour qui vient », montre des artistes qui ne traitent pas du tout de sujets locaux, qui désexotisent en quelque sorte le continent en tendent vers l’universalité. Qu’en est-il de Beautiful Africa ? 

Il est vrai que choisir des artistes par rapport à leur lieux de naissance ou leur location est quand même assez étrange, voire perturbant. C’est la raison pour laquelle Beautifl Africa ne présente pas que des artistes africains, mais qui parlent effectivement de l’Afrique, comme par exemple Yona Friedman, né à Budapest, dont nous présentons les films d’animation datant de 1960 à 1963, réalisés avec son épouse Denise Charvein pour l’ORTF. Films qui sont basés sur des contes moraux africains et qui sont passés durant de nombreuses années sur les chaines de télévision de différents pays en Afrique.

 

TOUFIK MEDJAMIA, « Brave new world » [ wearable architecture ] Dessin - Drawing - Ink on paper - 60/40 cm, 2016.
TOUFIK MEDJAMIA, « Brave new world » [ wearable architecture ] Dessin – Drawing – Ink on paper – 60/40 cm, 2016.

Comment s’est donc opérée ta sélection des artistes? Est-elle politiquement engagée ? Traite-t-elle d’un courant ou d’une thématique en particulier ? 

Elle s’est opérée par regroupement : j’avais envie d’artistes qui tendent à la fois vers des questions d’universalité, mais qui parlent malgré tout du territoire. Il me semble inconcevable de détacher l’art de tout contexte sociétal et historique. J’avais d’ailleurs proposé deux titres pour l’exposition. Beautiful Africa sonne en réalité ironiquement. Il évoque le fantasme de l’homme blanc face à un continent majestueux, extraordinaire, qui se trouve de l’autre côté de la Méditerranée, et qu’il est allé abimer durant plusieurs  siècles. Par ailleurs, étant d’origine belge, il était inconcevable d’imaginer une exposition sur ce continent sans parler du Congo, qui est aussi ma famille, mon autre pays. C’était très important pour moi d’exposer des artistes de la République Démocratique de Congo, qui plus est des artistes ayant un point de vue critique et engagé sur l’histoire, terrible, de leur pays. Beautiful Africa est donc un titre empreint d’ironie. L’autre titre que j’avais proposé est « Ma mémoire est univers » : il me semblait que cet extrait d’un poème de Albert Aoussine symbolisait chacune des œuvres de l’exposition. Des œuvres qui abordent des thématiques économiques et anthropologiques : le rapport au territoire, la mutation des cultures et de leurs symboles… Mais aussi la question du regard sur l’environnement, sur la mutation de ce dernier en Afrique avec de réels dégâts écologiques mais aussi une thématique plus légère telle que le rapport à la mode et au paraitre.

Cette attention portée aux enjeux locaux était-elle impérative dans ta sélection ? 

Il est pour moi très important de porter un regard critique et constructif sur notre société. Cela fait partie intégrante de mon métier, que ce soit en tant que commissaire d’exposition, ou en tant qu’acteur social dans une cité difficile, celle de la Castellane, à Marseille. Il me semble que le travail d’un artiste est, à un moment ou un autre, forcement engagé. Dans Beautiful Africa, il est question, certes, de sujet locaux, mais en portant un point de vue critique sur leur histoire, leur pays, sur un continent,  l’Afrique. Tous ces artistes parlent aussi d’autres continents : bien qu’ils partent d’un sujet local précis, ils finissent  par décrire une histoire plus générale du monde dans lequel on vit.

Pourtant, on a l’impression qu’ils revendiquent à travers leurs oeuvres leur artisanat et leur patrimoine culturel. 

Les artistes présents au sein de Beautiful Africa traitent de ces questions toutefois Kapwani Kiwanga, Namsa Leuba ou Toufik Medjamia, par exemple, revendiquent leur double appartenance et leur une double culture. Namsa a pour l’instant beaucoup travaillé sur des questions anthropologiques africaines, mais bien d’autres thématiques l’intéressent, et il est possible que les sujets qu’elle abordera dans quelques années soient tout à fait indépendants de l’Afrique. Toufik rejette la question de l’identité : il est apatride, né avec deux nationalités, dans un pays appartenant à un continent qu’il ne savait pas être l’Afrique, et, enfant, il rêvait d’aller en Afrique…. Il se considère comme un homme du monde, de l’univers, et il n’est pour lui pas question d’être catalogué, ni d’entrer dans la case « artiste contemporain africain émergent, d’origine maghrébine ».

 

KONATÉ, Plumage ocre numéro 2, fév. 2012 255 x 166 cm, tissu teint et cousu / 224 x 157 cm, tissu teint et cousu COURTESY DE L'ARTISTE ET VIP GALLERY, Marseille
KONATÉ, Plumage ocre numéro 2, fév. 2012 255 x 166 cm, tissu teint et cousu / 224 x 157 cm, tissu teint et cousu COURTESY DE L’ARTISTE ET VIP GALLERY, Marseille

 

Beaucoup pensent que les artistes contemporains africains auront gagné quand ils seront qualifiés d’artistes contemporains « tout court » (cf. Guillaume Piens, qui a mis l’Afrique à l’honneur pendant sa foire Art Paris, au Grand Palais) : est-il vraiment désirable de voir leur singularité disparaitre ?

C’est ce que dit Toufik justement : l’art contemporain africain n’existe pas. On ne peut pas parler d’école quand on voit la multitude de ces propositions différentes. Mais tout est question de contexte : en ce moment, on vend l’Afrique, et comme l’Afrique a toujours fait rêver, on insiste sur ce critère géographique, qui va exciter les collectionneurs, le marché de l’art, les institutions. Ce besoin d’exotisme est malgré tout encore présent, c’est pour ça que j’ai voulu que cette exposition traite d’un certain fantasme d’une Afrique rêvée.  Et puis, on voit bien depuis 15 ans que le marché de l’art est aussi victime d’effets de modes : on a eu l’art indien, l’art chinois, puis l’Amérique du sud il y a deux ans. Maintenant, c’est l’Afrique. Inversons les choses : imaginons ce qui serait rassemblé sous le nom d’ « art contemporain français » ? On ne pourrait là non plus parler d’une école française d’art contemporain.

Au delà de la politique ou de l’histoire de l’art, c’est l’humour qui est mis à l’honneur dans cette exposition.

Oui, on traite de choses très sérieuses, mais avec un grand sourire. D’où également la présence du clip « We are happy from Cotounou » [ sur un musique originale de Pharell  Williams, ndlr ] dans l’espace médiation. L’Afrique est un continent vivant, il fallait aussi montrer cette dimension-là. J’aime assez cette idée de créer un clin d’œil, de mettre en corrélation une proposition plus populaire au sein d’une exposition d’art contemporain dite élitiste.

Cette énergie dont tu parles se fait sentir dans la multitude des techniques et médiums représentés dans l’exposition. Etait-ce volontaire de montrer une telle variété de pratiques ?

Je n’ai pas forcement fait exprès, je suis spontanément allée vers des artistes que je connaissais, avec des rêves aussi : clairement Konaté, c’était un rêve de l’exposer… J’aurais également adoré présenter El Anatsui, artiste fabuleux qui a notamment réalisé une oeuvre monumentale à la biennale Marrakech, et qui crée à partir de capsules des tissus métalliques pouvant faire plusieurs dizaines de mètres. J’ai longtemps enseigné l’histoire de la mode, je connaissais donc le travail de Nasma : c’est la première artiste que j’ai contactée. J’apprécie énormément son travail, qui commence à peine à être montré en France. Pour ce qui est de Kapwani Kiwanga, j’avais adoré les propositions qui avait faites chez Karima Célestin, à Marseille, lors de l’exposition Flowers from Africa notamment. J’ai hâte de voir ici l’effet visuel et olfactif de la décomposition de ces bouquets au fur et à mesure de l’exposition. Enfin, je trouvais très important qu’il y ait aussi un artiste du territoire, Toufik Medjamia, qui vit et travaille à Marseille. Qu’il se trouve exposé à côté de Konaté, à deux pas d’Otobong NKanga, qui par ailleurs est nominée au Belgian ArtPrize, et dont le travail fait écho aux œuvres de Sammy Balogi ou d’Eddy Kamuanga Ilunga.

Justement, quelle est l’importance d’ancrer cette exposition dans une ville comme Marseille ?

Nous avons ici ce rapport au port et au voyage : on en part, on y revient. Marseille, « Porte de l’Orient », est un carrefour de civilisations. Il était, à ce titre, très important d’y présenter enfin une première exposition sur cette thématique, et de donner à voir des artistes quasiment jamais exposés en province. On a pu voir, notamment à la Vieille Charité, ces vingt dernières années des expositions consacrées aux arts premiers, notamment du continent africain, mais il ne me semble pas que la question de la création contemporaine ait été abordée en arts visuels, alors qu’elle est très présente par exemple au niveau de la programmation du Festival de Marseille. Ce n’est évidemment pas avec une seule exposition que l’on pourra montrer la richesse créative d’un continent aussi vaste que l’Afrique mais … Je rêve déjà d’autres expositions, avec certains des artistes présentés au sein de Beautiful Africa, d’expositions !

Entretien réalisé par Emmanuelle Oddo pour Point contemporain © 2017

Visuel de présentation : Namsa Leuba, Khoi San

 

 

Avec : Sammy Baloji, Yona Friedman et Denise Charvein, Eddy Kamuanga Ilunga, Kapwani Kiwanga, Abdoulaye Konaté, Namsa Leuba, Toufik Medjamia, Otobong Nkanga.

 

Infos pratiques
Exposition Beautiful Africa
du 08 avril au 10 juin 2017
Commissariat: Lydie Marchi, fondatrice  d’Hydrib – plateforme dédiée aux arts visuels
Galerie du 5e
Espace culturel des Galeries Lafayette,
40 Rue Saint-Ferréol, 13001 Marseille, France

Du mardi au vendredi de 14h à 18h
Le samedi de 10h à 13h et de 14h à 18h
Visites de groupes sur rendez-vous 06 95 19 80 60

 

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