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Revue d'art contemporain

[FOCUS] Céline Tuloup, Les pleurs de l’Aube

[FOCUS] Céline Tuloup, Les pleurs de l’Aube

« Lors de la préparation de l’exposition La Femme à la bûche, je me suis rendue au 6b à l’atelier de Céline Tuloup en ayant en tête son installation de broderies Le Dîner en famille . Le caractère féminin de ses pièces correspondait bien au propos de l’exposition. Quand elle m’a montré son travail sur les tags, j’ai tout de suite aimé le contraste entre broderie et slogan et le rapport au temps qu’il engageait. Le titre de la série que l’on a choisi de présenter, Les pleurs de l’Aube, est très poétique. J’ai été sensible à cette idée d’une attente qu’il se produise un événement qui n’arrive pas, au geste du mouchoir que l’on met dans sa poche après avoir séché nos larmes. Ces pièces se rapprochent aussi des étendards. Ils en ont la légèreté mais aussi cette révolte au féminin. Le tag y est brodé sur l’endroit, mais l’on se rend compte en manipulant un mouchoir que l’envers revêt aussi un caractère très fort. J’ai tout de suite senti que cette série allait faire sens dans l’exposition. » Marie Gayet

Comment le travail de broderie s’inscrit-il dans ta pratique ?

Cela fait quelques années maintenant que la broderie est devenue mon médium privilégié. La broderie est venu assez simplement dans mon travail. Comme pour beaucoup de petites filles, j’ai appris la couture, la broderie et le canevas par ma mère. Après avoir développé un travail de dessin, cette activité de broderie m’est revenue. J’ai tout d’abord commencé par broder de petits motifs et désormais je compose des installations qui, comme Un dîner en famille, prennent beaucoup de place !

Peut-on dire qu’il y a un rapport au féminin dans ce travail ?

Complètement. Toutefois, même si cette question du féminin est importante pour moi, il n’y a pas dans mes réalisations de discours féministe à proprement parlé. J’y évoque plutôt la notion de transmission d’un savoir-faire mère-fille dans le cadre d’un espace familial. D’ailleurs le temps passé à broder est très long, il est propice à affirmer ce lien filial et surtout il est très agréable.

Un geste qui relève plutôt de l’artisanat…

C’est justement ce qui me plaît vraiment en lui. En pratiquant la broderie, je participe à pérenniser  un savoir-faire traditionnel car quelle que soit la taille de mes réalisations, rien n’est mécanisé, tout est fait à la main. J’aime aussi le fait que broder soit considéré, à la différence de la sculpture, de la peinture ou du dessin, comme une pratique mineure.

 

Le dîner en famille, installation, 2013, broderies sur nappe et serviettes, vue de l'exposition Cette famille, Angle 2, à la Conserverie, Metz.
Le dîner en famille, installation, 2013, broderies sur nappe et serviettes, vue de l’exposition Cette famille, Angle 2, à la Conserverie, Metz.

 

La broderie te permet-elle de fixer des souvenirs de famille sur un support ?

Mes premières broderies partaient de cette intention-là en effet. Pour Un dîner en famille, ma première grande installation, on retrouve complètement cette notion d’histoire. J’ai brodé toutes les taches d’une nappe en respectant l’échelle. Elle narre ainsi la succession des repas de famille, de moments partagés. Elle s’accompagne d’un ensemble de dix serviettes de table sur lesquelles j’ai brodé des tests de Rorschach. Cette pièce comporte une dimension psychologique qui porte notamment sur la question du « reste » et, à travers la tache, de ce qui est indélébile ou disparaît.

Peut-on dire que La série Les pleurs de l’Aube opère un passage de l’intime vers une extériorisation ?

Cette nouvelle série relève toujours de l’intime car je pars d’une expérience personnelle qui tend vers le général. Le processus est le même que pour Le Dîner en famille qui finalement parle aussi un peu à tout le monde. Quand j’ai commencé le travail sur les mouchoirs, j’entrais dans une période où j’avais envie qu’il se produise un événement fort dans ma vie. À certains moments, nous voulons croire à un renversement, que tout soit chamboulé ! Bien entendu cela n’arrive pas et tout reprend comme avant. Les pleurs de l’Aube raconte ce moment où il ne s’est rien produit et que l’on remet tout ces espoirs dans notre poche comme on le fait d’un mouchoir.

Cherches-tu par la broderie à fixer cette histoire ? 

C’est une façon d’en garder une mémoire d’autant plus que j’utilise des mouchoirs de famille qui ont tous des formes différentes et dont certains comportent déjà des initiales brodées. Le tissu a lui même une mémoire et d’une certaine manière, il se crée des couches de sens. Cette série marque aussi la volonté de constituer une collection.

Broder ces mots, est-ce une façon de les crier ?

Exactement. Dans le tag, il y a cette idée de vouloir bousculer ce qui est figé et établi, de crier un message à tout le monde. Par la broderie, ces mots partent aussi un peu de ma voix.

 

Les pleurs de l'Aube - Crisis, 2015, broderie sur mouchoir.
Les pleurs de l’Aube – Crisis, 2015, broderie sur mouchoir.

 

Comment fais-tu le choix des tags que tu vas broder ?

Je les choisis soit dans la rue, soit sur internet. J’en ai désormais toute une collection. J’opère ensuite un tri en fonction des messages pour ne garder que ceux dont le message est intemporel. Même si l’on perçoit chez certains une dimension politique comme « CRISIS » ou « ACAB », je préfère qu’ils ne soient pas en lien avec des événements trop précis. D’ailleurs, mon choix se porte majoritaire sur des tags en Anglais, une langue qui, tout en étant universelle, donne une certaine distance et un caractère un peu abstrait au terme. Mais au-delà du mot et de son sens, je suis attaché à la forme du motif, à ses coulures et à l’effacement de l’encre. 

Quel lien se crée entre le tag et le mouchoir ?

J’essaye toujours de reproduire les tags de la manière la plus réaliste possible en respectant leur  couleur, leur dimension et même leur vieillissement. Je fais le choix du support en fonction de ces caractéristiques comme s’il s’opérait un transfert du mur au mouchoir. Par ce respect du motif initial, je veux rendre hommage à tous ces messages qui sont destinés à être effacés, c’est une façon de les pérenniser. Tout ce travail s’appuie sur une multitude d’antinomies. La rapidité d’exécution d’un tag et le temps très long pour exécuter une broderie, le côté public et le côté privé, la dureté du support mural et la souplesse du tissu, mais aussi le masculin et le féminin car la majorité des tagueurs sont des hommes. Comme pour un message, si ce qui est visible peut paraître parfois lisse, quand on le retourne on perçoit toute sa colère.

« Entre le motif du tag et la forme du mouchoir, se dessine toujours une histoire comme pour Ghost World brodé sur un tissu très fin on peut voir à travers qui répond bien à l’idée de fantomatique. Dans cette série, il y a vraiment une intelligence entre le motif et le support. » Marie Gayet

J’ai du mal à parler du lien entre le motif et la forme du mouchoir même si j’y réfléchis à chaque fois. Il y a une part d’inconscient dans les choix que je fais. L’idée de l’étendard est importante aussi pour moi. Je réfléchis en ce moment pour la suite de la série à accentuer ce lien faire avec le drapeau et la bannière.

 

Les pleurs de l'Aube - Ghost World, 2016, broderie sur mouchoir.
Les pleurs de l’Aube – Ghost World, 2016, broderie sur mouchoir.

 

Visuel de présentation : Les pleurs de l’AubeI can’t breathe, 2015, broderie sur mouchoir.

 

Pour en savoir plus sur l’exposition :
[AGENDA] 02.12→13.01 – Christmas Party #2 – La femme à la bûche – Under Construction Gallery Paris

Pour en savoir plus sur l’artiste :

 

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