Je m’appelle Cortana – Sylvie Fanchon au Frac de Franche-Comté

Je m’appelle Cortana – Sylvie Fanchon au Frac de Franche-Comté

Invitée à Besançon par le Frac de Franche-Comté, Sylvie Fanchon présente une nouvelle série de tableaux inspirée par l’intelligence artificielle. L’exposition “Je m’appelle Cortana” se présente comme un dialogue sous influence textuelle avec les collections régionales.

Monologue ou dialogue

Quand le téléphone de Sylvie Fanchon a commencé à lui parler, elle a d’abord été étonné. D’où vient cette voix aux accents si poli qui entend engager la conversation en répétant en boucle les mêmes phrases ? Cette confrontation quotidienne à l’intelligence artificielle a eu quelque chose d’un déclencheur pour l’artiste qui commençait depuis 2014 à introduire du texte dans son travail. La vacuité d’un langage réduit à quelques accroches et adresses amicales a quelque chose d’aussi effrayant que comique. En se saisissant de ces phrases, l’artiste en montre l’aspect formaté ; chaque lettre est un autocollant trouvé en grande surface, sans intérêt typographique particulier. Elle renouvelle par ces signes son approche de la peinture et son interrogation constante du geste. On peut retrouver des techniques communes aux peintres du bâtiment, celle des aplats, des réserves, même celles du scotch mais toujours pour tenter de saisir ce qui fait un tableau. La construction de lignes par des figures, des décalques de Looney Tunes et d’une géométrie donne quelques indices de composition quand, dans le même temps, Sylvie Fanchon revendique l’imprécision du geste. En regard des œuvres d’autres artistes comme le poète John Giorno, le texte se fait davantage prétexte, impulsion.

Développer l’empathie 

Sylvie Fanchon a fait parler l’intelligence artificielle, sans lui répondre, en notant chacune de ses phrases. La voix de Cortana est enveloppante, le texte est omniprésent comme dans ses trois grandes murales qui viennent cadrer l’espace et diriger le regard. “Je peux vous aider à vous rappeler de ce qui est important pour cela il me faut certaines informations” L’artifice de l’algorithme capable de s’adapter à son interlocuteur ne dissimule rien de la manière dont certaines entreprises entendent soutirer des informations à leur client. L’empathie fonctionne ici comme une ruse et la peinture comme un potentiel piège. Les adresses sont moins chaleureuses qu’il n’y paraît et l’artiste nous incite à tenir les illusions à distance. Le message n’est pas le texte. L’hommage à Emile Coué d’Alain Séchas fonctionne ainsi comme une auto-hypnose en nous invitant à regarder le motif optique de la spirale et à se répéter que “tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux”. Il convient de prêter attention au contexte et à l’ensemble du dispositif. Pour cette raison Sylvie Fanchon tient à ce que son geste soit visible et que chacun puisse se l’approprier, de l’exécutant d’un mural au visiteur. Elle ne cache d’ailleurs pas à ce sujet son admiration pour Fixer de Richard Baquié qui révèle la manière de faire en ne cachant rien des techniques d’accroche et de suspension.

L’injonction du texte

En reprenant les mots de la machine, “Je m’appelle Cortana” propose de considérer l’écriture comme une position publique, une forme de résistance. Sylvie Fanchon refuse cette intrusion dans la vie privée, mais d’autre avant elle se sont méfier du caractère injonctif des formules toutes faites comme Thomas Ruff qui au travers de sa série Plakat critique les critères de réussite dictés par le marché financier et relayé par les médias et politiques jusque dans les sphères de l’art. L’ironie n’est jamais loin dans l’exposition et l’humour est souvent revendiqué comme une arme et un outil de distanciation. Un étonnant tableau d’Alfred Courmes que l’on dirait héritier des surréalistes présente ainsi une petite fille sortie d’une réclame pour le chocolat en train d’écrire sur un mur Ave Maria, tandis qu’un prêtre en retrait fait figure de prédateur. Ave Maria, le Cyclope n’avait qu’un oeil mais c’était le bon fait référence à un fait divers survenu dans les années 1960 impliquant un ecclésiastique qui a abusé de sa position d’autorité. Le recours aux mots dans l’art peut servir à se distancer d’un discours et à reprendre la parole. L’historique collection de proverbes misogynes d’Annette Messager a aujourd’hui autant valeur d’exemple que de curiosité ; le texte est un matériau contondant.

Texte Henri Guette © 2018 Point contemporain

 

 

Visuel de présentation : Sylvie Fanchon, BONJOURCOMMENCONS…, 2018 © Sylvie Fanchon, photo : Jonathan Martin

 

 

Thomas Ruff, Plakat VIII, 1996 - 1999, Collection Frac Franche-Comté © Thomas Ruff - Adagp
Thomas Ruff, Plakat VIII, 1996 – 1999, Collection Frac Franche-Comté © Thomas Ruff – Adagp

 

Richard Baquié, FIXER, 1994, Collection Frac Franche-Comté © Richard Baquié, photo : Pierre Guenat
Richard Baquié, FIXER, 1994, Collection Frac Franche-Comté © Richard Baquié, photo : Pierre Guenat

 

Sylvie Fanchon, THESTRANGEWOMAN, 2013 © Sylvie Fanchon, photo : Jonathan Martin
Sylvie Fanchon, THESTRANGEWOMAN, 2013 © Sylvie Fanchon, photo : Jonathan Martin

 

ERNEST T., Dessin français, 1964, 1998, Collection Frac Franche-Comté © Ernest T. Photo : DR
ERNEST T., Dessin français, 1964, 1998, Collection Frac Franche-Comté © Ernest T. Photo : DR

 

Alfred Courmes, Ave Maria, le Cyclope n’avait qu’un oeil mais c’était le bon, 1960, Collection Frac Franche-Comté © Alfred Courmes – Adagp, photo : Blaise Adilon
Alfred Courmes, Ave Maria, le Cyclope n’avait qu’un oeil mais c’était le bon, 1960, Collection Frac Franche-Comté © Alfred Courmes – Adagp, photo : Blaise Adilon

 

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