ODONCHIMEG DAVAADORJ [FOCUS]

ODONCHIMEG DAVAADORJ [FOCUS]

« Le corps de la femme est aussi bosselé que mon crâne
Glorieuse
Si tu t’incarnes avec esprit
Les couturiers font un sot métier
Autant que la phrénologie
Mes yeux sont des kilos qui pèsent la sensualité des femmes

Tout ce qui fuit, saille avance dans la profondeur
Les étoiles creusent le ciel
Les couleurs déshabillent
« Sur la robe elle a un corps »
Sous les bras des bruyères mains lunules et pistils quand les eaux

se déversent dans le dos avec les omoplates glauques.
Le ventre un disque qui bouge
La double coque des seins passe sous le pont des arcs-en-ciel
Ventre
Disque
Soleil
les cris perpendiculaires des couleurs tombent sur les cuisses »

Extrait de Sur la robe elle a un corps, de Blaise Cendrars

 

Une fable mongole raconte que des cygnes auraient quitté leur robe de plumes pour devenir des jeunes femmes. Une d’entre elles, ayant retrouvé sa robe, put rejoindre le règne animal après son expérience humaine. Cette histoire témoigne d’une sensibilité aux métamorphoses propres à la spiritualité mongole, marquée par les traditions chamaniques. On y voit aussi l’intercession du vêtement dans le rapport entre les humains et le vivant. Le travail artistique d’Odonchimeg Davaadorj, prolonge ce regard original entre les êtres et ce qui les enveloppe.

Originaire de Mongolie et résidant à Paris, Odonchimeg Davaadorj est diplômée de l’ENSAPC et de l’Université Charles de Prague (Rép.Tchèque). Elle développe ses recherches artistiques sous la forme de dessins, de peintures et d’installations. Elle y inclut notamment des vêtements, considérés comme des pièces uniques. Sa mythologie intime réunit, et parfois synthétise, des entités psychologiques archaïques, des scènes mythologiques, un imaginaire cinématographique et un formalisme naïf. Odonchimeg Davaadorj libère des corps tourmentés, en proie à des mutilations et des métamorphoses, ou soumis à la puissance de leurs énergies vitales.

Le corps devient, sous sa plume ou son pinceau, la part limite, comme les Occidentaux disent la part « maudite », de l’expérience du sensible : véhicule incomplet dans le flux de la vie, et signe psychologique d’une lutte entre intériorité et extériorité. Dans un registre différent mais connexe, Michel Journiac, exposé récemment à la Maison Rouge à Paris, et auteur d’un Constat critique d’une mythologie travestie, expliquait : « il n’y a pas de corps existant de façon absolue. Celui-ci est lié à toute une série de contextes, d’objets, vêtements, etc. », « Si le corps est premier, il apparaît avec le sang et les vêtements. Le vêtement est sa forme dans le sens où c’est le moyen et en même temps une certaine définition de lui-même, ce par quoi l’on rencontre quelqu’un indépendamment du visage ou des membres. »

Odonchimeg Davaadorj trame avec la même énergie le corps et le vêtement. Elle les traite à égal : les découpe, les transforme au gré de ses créatures intérieures et d’une logique de réversibilité sans profondeur. Avec la même naïveté, un corps dessiné va exhiber son réseau sanguin, comme par transparence. Nul besoin de dramatisation excessive, nul besoin de retourner une veste conceptuelle, son geste naïf redessine le réseau sur le vêtement. Le corps et le vêtement constituent une enveloppe réversible et le support d’une intériorité fantasmée, à la fois anatomique, psychologique et imaginaire.

Le vêtement, substitut du corps, n’est pas écran mais signifiant d’un récit intérieur tour à tour érotique, monstrueux, mythologique ou onirique. Il reprend à son compte l’espace du « corps-enveloppe » et profite de son mutisme pour déployer tous les efforts de la langue et de la parole. C’est là que certains vêtements d’Odonchimeg Davaadorj activent leur puissance poétique. De simples robes deviennent « corps-banderoles » ou « corpspoèmes ». Des corps dessinés à même la robe remplacent alors le corps visible. Les mythologies intimes prennent la relève quand la robe se soulève. C’est de cette manière qu’un serpent sexué par sa trajectoire sur le vêtement s’accapare la tête du modèle.

Le travestissement monstrueux du vêtement déclenche ce qui s’apparente à « un plaisir du textile », où le textile serait plus proche du texte et de la parole que du corps. Odonchimeg Davaadorj initie aux balbutiements d’une dramaturgie couturière qui exclut le corps des modèles pour laisser place au spectacle allégorique des homologies de Roland Barthes (telles que présentées dans le Système de la mode). Voyez enfin défiler avec grâce ou cruauté le « Langage-Vêtement », la « Langue-Costume » ou la « Parole- Habillement »…

Comment as-tu eu l’idée d’associer ta pratique du dessin et le support vêtement ?

J’ai toujours dessiné. J’ai grandi dans un environnement sans écran ni musée, ni galerie mais entourée par des animaux et de beaux paysages. J’ai commencé toute jeune à dessiner tous ces animaux, et plus tard, à l’adolescence, à créer des vêtements. Ma mère était couturière, j’étais curieuse. Maintenant encore, j’entends le bruit de la machine à coudre – sa vieille Singer ! – et des ciseaux… C’est un beau souvenir qui m’a profondément marquée. Si ces pratiques sont aujourd’hui complémentaires, c’est à cette époque que j’ai voulu décorer mes habits pour la première fois et les personnaliser. C’est comme ça que l’idée de fabriquer des pièces « multifaces » a germé.

Ton travail dessine des relations plus profondes entre l’extérieur, disons la surface du papier ou du vêtement, et l’intérieur, la peau et au-delà. Est-ce pour révéler quelque chose que nous ne pouvons pas voir ?

Ma première série de vêtements était justement autour du thème de l’érotisme. Je me suis demandé comment on pouvait évoquer le désir « à travers » les vêtements. Il fallait trouver une idée juste avec les fonctions du vêtement et les gestes associés comme soulever une jupe par exemple. Broder des images à l’intérieur d’une veste fait partie des petits détails qui ont fait sens petit à petit. J’ai réalisé ma deuxième série de vêtements à partir de mes souvenirs d’êtres qui m’étaient chers et de nos relations intimes. Le vêtement est devenu une sorte d’objet-lettre.

 

« Il ne faut pas regarder mes vêtements de l’extérieur ! L’intérieur est plus près de notre peau, de la chaleur de notre corps. C’est aussi la partie la plus usée et la plus poétique…»

 

Est-ce que le chamanisme, tel qu’il peut être pratiqué en Mongolie, a une influence sur toi et ton travail ?

Je ne suis pas croyante ni pratiquante d’une religion, mais je crois aux relations entre les êtres et la nature auxquelles fait appel la pratique du chamanisme. Cela se retrouve dans mes dessins parce que je montre des relations entre des êtres et la nature, entre des corps humains et la nature.

Être au contact du milieu de la mode influence-t-il ton travail artistique ?

Je travaille en tant que modèle pour gagner ma vie et pouvoir ainsi mieux me consacrer à mon travail artistique. D’autres pratiques m’influencent bien sûr, de fil en aiguilles…

Texte Julien Carrasco initialement paru dans la revue Point contemporain #8 © Point contemporain 2018

 

Odonchimeg Davaadorj
Née en 1990 en Mongolie.
Vit et travaille à Paris.

Diplômée de l’ENSAPC – DNSEP avec félicitations du jury (2016).

www.cargocollective.com/odonchimeg-davaadorj

 

Visuel de présentation : Odonchimeg Davaadorj, Ce que je porte, 2015. Technique mixte, tissus, toile, dessin à l’acrylique. Courtesy artiste. Photo Alex Huanfa Cheng.

 

Femme-serpent (vêtement autoportrait), 2014. Courtesy artiste. Photo Alex Huanfa Cheng.
Femme-serpent (vêtement autoportrait), 2014. Courtesy artiste. Photo Alex Huanfa Cheng.

 

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