RAINIER LERICOLAIS / CYRILLE NOIRJEAN [ENTRETIEN]

RAINIER LERICOLAIS / CYRILLE NOIRJEAN [ENTRETIEN]

Rainier Lericolais, Inhalation 1, 2018.
Photocopie et cliché zinc, 29,5 x 42 cm. 20 ex. / vélin de Rives. 
Courtesy artiste et URDLA

 

« La question adressée en filigrane aux artistes est la suivante : comment vos préoccupations plastiques peuvent-elles trouver de nouvelles voies à partir ou dans les techniques de l’estampe traditionnelle ? »
Cyrille Noirjean

 

 

Chaque œuvre, pour reprendre les termes de Francis Bacon dans ses entretiens avec Sylvester, est un enregistrement, celui de la vie, de son époque, d’un temps pris sur le vif, palpitant et émotionnel. Invité pour une résidence au centre de l’image imprimée de Villeurbanne, Rainier Lericolais, dont le travail s’appuie sur la notion d’enregistrement, y a trouvé un terrain propice pour répondre à son obsession de capter les phénomènes les plus sensibles. Accompagné du savoir-faire des maîtres-techniciens de l’URDLA, il a su emmener cette fabrique très codifiée de l’image imprimée dans des voies nouvelles, en pousser les techniques, en décaler les principes ou la rhétorique, en gommer les contours, pour faire de l’image, par la captation de hasards et de circonstances, une inconnue, une Nadja magique et irrationnelle dont on ne peut que s’éprendre. 

Quels sont les rapports qu’entretiennent les artistes invités à l’URDLA avec l’image imprimée ?

Cyrille Noirjean : Le principe est que souvent les artistes n’en ont pas. Une absence de relation sur laquelle se motivent nos propositions de travail. Nous ne nous adressons ni à des graveurs, ni à des lithographes ou à ceux qui en connaîtraient les techniques, mais aux artistes qui nécessitent un soutien dans la réalisation d’une matrice permettant de produire des estampes originales. Les œuvres produites à l’URDLA n’existent qu’en estampes et n’ont pas d’autres vies comme pourraient en avoir des tableaux transposés en lithographie ou en gravure. Nous ne sommes jamais dans la simple duplication d’un travail en une image imprimée ou en un produit dérivé de luxe. Cela peut paraître antinomique, mais nous avons invité Rainier Lericolais à faire une ou des séries et une exposition personnelle à partir du mot « reproduction » appréhendé à travers la notion de l’empreinte, de la captation d’une trace ou de la mémoire. L’invention de la lithographie est due à un compositeur de musique qui cherchait la manière de reproduire ses partitions de musique. La plupart d’entre elles ont été éditées en taille-douce avec des matrices en cuivre. Le sillon d’un vinyle n’est rien d’autre qu’une gravure qui, au lieu de produire une image, produit un son.

Rainier Lericolais : Si mon travail n’est pas spécialement lié à l’image imprimée, il l’est de manière plus générale à la reproduction, celle de la musique, du son, de l’image. N’ayant jamais fait de l’estampe, je me suis demandé quelles formes pourrait trouver mon travail dans ces techniques. Durant les trois semaines qu’a duré ma résidence, les personnes qui travaillent à l’URDLA n’ont pas été de simples techniciens ou artisans mais, dépassant la seule technique de l’impression, ils ont su apporter des solutions pour finaliser mes productions telles que je pouvais les penser. 

 

« La gravure, l’estampe s’appuient sur l’idée d’enregistrement et comment cette mémoire peut intervenir aujourd’hui. Une pratique qui conserve un caractère assez magique. » Rainier Lericolais

 

S’il est devenu désormais extrêmement simple d’enregistrer, il demeure incroyable de pouvoir enregistrer du sang, des inhalations, un cœur, toutes ces choses que l’on ne voit pas. Les images spirites, ces photographies de fantômes du XIXe siècle, me fascinent toujours autant car, même si on sait aujourd’hui qu’il s’agit de falsifications, elles racontent quelque chose et leur esthétique, qui garde une grande puissance, est très belle. D’ailleurs que fait-on sinon écouter les enregistrements de gens morts, que ce soit Les Beatles, Michael Jackson ou Tupac ?

Quels sont justement les travaux de Rainier Lericolais qui ont motivé cette invitation à l’URDLA ?

CN : Notre rencontre s’est faite par l’entremise d’un ami commun, Damien Deroubaix qui a incité Rainier à m’envoyer des vues de ses travaux lui disant que j’allais être enthousiasmé. Ce qui a été le cas car Rainier arrive à produire plastiquement des images qui s’apparentent à des gravures par d’autres voies, celles du dessin, du grattage, du frottage à la gomme sur du papier, au papier de verre… Les images, reçues sur mon téléphone, passées à la roulette numérique, les rapprochaient encore plus de l’image de la gravure. 

RL : Damien, qui travaille beaucoup l’estampe, a très bien vu dans mes productions, notamment mes empreintes de collages, comment ce travail pouvait rimer avec toutes les techniques classiques de l’estampe. Quand Cyrille, lors de notre première rencontre, m’a expliqué ce qu’était l’estampe, je m’y suis retrouvé très rapidement et il m’est venu une première idée de faire une empreinte de collage sur pierre. Les techniciens de l’URDLA m’ont suggéré pour cela de décalquer le dessin à partir d’un Rhodoïd sur la pierre. Une proposition qui rejoint complètement mon geste de dessin. J’ai travaillé à partir de collages que je réalisais à ce moment-là et que j’ai agrandis au format 65 x 50 cm pour les transférer sur pierre afin de produire une série de grandes estampes. J’ai employé un crayon à base de suie qui est le premier matériau utilisé pour faire des enregistrements de son.

CN : La pratique de l’estampe, de la lithographie sur pierre, de la gravure sur cuivre n’est pas plus élevée ni ne vient nier n’importe quelle impression avec une imprimante ou photocopieur. C’est aussi une façon tout aussi contemporaine de dire quelque chose et dont le moyen est aussi important que la fin.

 

« Nous travaillons avec des artistes qui portent un intérêt à l’imprimé dans sa plus grande diversité dans ce décalage par rapport aux techniques traditionnelles. Rainier a poussé l’estampe jusqu’à son moment de bascule. » Cyrille Noirjean 

 

Cette résidence a-t-elle aussi été l’occasion de tenter des expériences ?

RL : Quand je découvre un lieu, j’aime toujours regarder ce qui s’y trouve imaginant comment je pourrai poursuivre le travail initialement prévu, en inventant des systèmes, en développant leur logique sur d’autres voies.  Dans cet entre-deux que permet la lithographie dont le temps de production est bien plus long que celui de la photographie, je me suis amusé avec un tampon trouvé sur place. En reprenant le principe du tamponnage propre à l’estampe avec cette idée que ce sont des photocopies que j’augmente, j’ai réalisé une nouvelle estampe. D’autant plus que je suis très proche de la culture du do it yourself, du fanzine et que je suis venu à l’art par l’esthétique de la photocopie. Je la reprends au trichloréthylène, avec mes propres procédés, avec de l’eau qui la transforme en aquarelle sans que cela y ressemble. Dans certains cas, changer simplement de papier suffit à ne plus reconnaître le procédé. Je veux que l’on se demande s’il s’agit d’un dessin ou de la photographie, si c’est un dessin fait à la main ou tout autre chose. Quand je fais un aplat à l’aquarelle, ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est pour l’amener vers autre chose et convoquer une forme d’aléatoire. Une fois le geste disparu, il ne reste plus que l’empreinte ou la trace de l’intervention, avec cette idée de bousiller en intervenant à nouveau dessus certains travaux que je trouve trop beaux. J’aime redonner à des procédés anciens une contemporanéité. Ainsi je fais des rayogrammes d’objets tels que les faisait Man Ray mais avec un téléphone portable, je fais des fixés sous verre en utilisant des bombes de peinture…

CN : Que ce soit en gravure ou en lithographie, la question de l’estampe est celle de l’empreinte. Comment capte-t-on une trace ? Tout cela est bien comme le souligne Rainier du tamponnage, certes haut de gamme, mais le principe reste identique. Il a réalisé un dessin original qu’il a photocopié sur un papier Japon nacré avant de le reproduire à la main au moyen d’autres tampons. Il a aussi travaillé à partir de petits clichés typographiques que l’on était en train de restaurer et qu’il a imprimés pour en faire autre chose, des tirages qu’il a augmentés d’un dessin de gravure d’un son. Une série qu’il a appelée Inhalation parce que l’on peut supposer que c’est un souffle ou une inspiration.

Certaines de ces expérimentations ont-elles échoué ?

RL : Une logique souvent très intuitive et multi-entrées anime tout mon travail. Je ne peux donc pas fatalement appréhender à l’avance le résultat. Quand je tente de faire des dessins avec de la colle, d’enregistrer les mouvements d’une toupie, de l’eau ou une explosion… il peut y avoir ou non un résultat et, de temps en temps, ça fonctionne plutôt bien. J’ai essayé de faire des toupies avec du noir de fumée sur des plaques de cuivre afin de les retranscrire sur pierre mais cela n’a pas du tout marché. Je ne cherche pas non plus à faire des expérimentations car tout ce que je produis est le fruit de résultats très rapides et de gestes très simples. 

CN : C’est la phase expérimentale qui vient valider ou pas l’intuition. Rainier arrive à faire surgir de l’association libre, quelque chose qui a un sens, une signification et qui s’attrape dans la fonction de l’instant.

« Tous les jours, il y a des choses que je rate mais qui m’amènent ailleurs. Les pièces viennent avec une manière de penser qui relève elle aussi du collage. Je mélange, associe les choses, j’ai une pratique qui peut être comparée, pour en revenir à la musique, à du sampling. » Rainier Lericolais

 

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #10 © Point contemporain 2018

 

Rainier Lericolais
Né en 1970 à Chateauroux
Vit et travaille à Paris

Représenté par Galerie Nosbaum Reding, Luxembourg et Galerie Thomas Bernard – Cortex Athletico, Paris

 

URDLA
207, rue Francis-de-Pressensé
69100 Villeurbanne

Christine Vaisse, présidente
Cyrille Noirjean, directeur

www.urdla.com

 

 

Rainier Lericolais, Estudiantina, 2018. Estampage, 66 x 60,5 cm. 10 ex. / vélin d’Arches. Courtesy artiste et URDLA
Rainier Lericolais, Estudiantina, 2018. Estampage, 66 x 60,5 cm. 10 ex. / vélin d’Arches. Courtesy artiste et URDLA

 

Rainier Lericolais, Collage, 2018. Découpe et collage sur carton gris, 50 x 40 cm. Courtesy artiste et URDLA
Rainier Lericolais, Collage, 2018. Découpe et collage sur carton gris, 50 x 40 cm. Courtesy artiste et URDLA

 

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