Transhumance, Centre International d’Art et du Paysage de l’île de Vassivière [EN DIRECT]

Transhumance, Centre International d’Art et du Paysage de l’île de Vassivière [EN DIRECT]

 » (…)
Un homme avec un manteau brun arrive
l’intérieur de sa capuche est blanc
(…)
Puis vient l’homme en brun, il tient un rouleau de papier rouge
la femme sourit… les hommes aussi…
Quelques petites photos
(…) »

(le 02 septembre 2017, extrait de l’œuvre de Dora García, Instant Narrative, présentée dans l’exposition Transhumance au Centre International d’Art et du Paysage de l’île de Vassivière)

Présentée dans l’exposition Transhumance qui se déroule actuellement au CIAP de Vassivière, l’œuvre de Dora García intitulée Instant Narrative consiste en la projection d’une narration qui se crée en direct au travers du regard d’un rédacteur-performeur (dans ce cas précis, une rédactrice-performeuse), qui observe le balai de visiteurs qui se déroule devant lui (elle). Arrivant dans la salle le spectateur est happé par l’histoire qui s’écrit progressivement sous ses yeux. Ce dernier comprend au bout d’un certain temps que s’il se passe la main dans les cheveux, s’il prend une photo ou s’il sourit, ses moindres faits et gestes seront retransmis à l’écran sans que sa permission ne lui soit demandée. Pour cette raison, l’œuvre adopte une place particulière et significative au sein de l’exposition, puisqu’elle vient court-circuiter son appréhension par le regardeur qui n’a alors d’autres choix que de faire partie intégrante de cette dernière. Ainsi, que ce soit consciemment, ou non, le travail de l’artiste implique le spectateur dans la construction même de son œuvre, qui devient alors la retranscription de son propre récit, de celle du visiteur et enfin, celle du rédacteur.

Le rôle du spectateur – ou du regardeur, appelez-le comme vous préférez, ici, il sera parfois nommé acteur – semble être au cœur du propos mis en avant par l’exposition tant cette dernière le sollicite et le pousse à jouer avec chacune des œuvres. Aussi, que ce soit de façon explicite comme pour la vidéo interactive de Martin Le Chevallier (Félicité, 2002), ou de façon indirecte comme dans l’œuvre de Dora García décrite plus haut, le regardeur / acteur / spectateur, qui déambule dans l’espace tout en contemplant chacune des œuvres, est invité à prendre part à chacune d’entre elles et à laisser sa trace, d’une façon ou d’une autre, dans l’exposition. Pour autant, l’exposition ne rejoue en rien les théories de l’esthétique relationnelle qui voit dans chaque œuvre la naissance de relations interhumaines. Non. Disons que nous sommes d’avantage dans un questionnement du rôle du public au sein d’une exposition et qu’il passe de son statut habituel d’observateur à celui d’acteur. Aussi, que ce soit en façonnant des grues en origami (Marie-Ange Guilleminot, Le Salon de transformation blanc, 1999), en participant à une discussion invisible nourrie des lectures de la presse quotidienne, des livres et des magazines qui sont laissés à sa disposition dans les différents espaces de lectures (Siah Armajani, Sacco and Vanzetti Reading Room n°4, 1994) ou en se saisissant d’une affiche (Felix González-Torrès, Untitled (Himmler, Hate, Hole, Helms), 1990), le spectateur participe aux œuvres auxquelles il est confronté de façon significative puisqu’il ajoute ou soustrait un élément à chacune d’entre-elles.

Comme souvent dans le travail de Martin Le Chevallier, Félicité adopte un dispositif fait pour séduire le spectateur. Par le biais d’une structure invitant le public à s’asseoir, l’artiste propose alors d’assister à une conversation entre une bande sonore et des images. La première nous présente une société utopique dans laquelle le bonheur et l’oisiveté règnent. Les images, elles, nous montrent un couple qui joue à des jeux d’enfants, peint une table en blanc et prend le temps de s’observer. Aidé d’une souris d’ordinateur, le spectateur peut changer les images qui défilent devant lui et est rapidement pris dans une spirale infernale dans laquelle il clique, encore et encore, dans l’espoir de voir un quelconque défaut dans ce monde à priori parfait qui lui est dépeint.

Néanmoins, s’il est vrai que le spectateur est sollicité de façon directe dans de nombreuses œuvres présentées dans l’exposition, ce n’est évidemment pas le cas de toutes. C’est par exemple le cas de l’œuvre intitulée Chambre d’enregistrement textile (2012-2013) réalisée par Patrick Bernier et Olive Martin. En 2012, alors qu’ils étaient en résidence, le duo réalise Le Déparleur, un métier à tisser mobile construit sur une structure d’échafaudage. En 2013, cette même œuvre est activée durant neuf jours sur une place publique de la Teste-de-Buch (Gironde). Durant ces neuf journées d’activation, les artistes tissent à la vue du public : lorsqu’ils sont seuls, le tissage est écru alors que quand le public vient à leur rencontre et engage la conversation, le tissage devient indigo, et à chaque heure de tissage, un fil d’argent est inclus au tissage. Ainsi, l’œuvre constitue le récit et le témoignage de l’expérience propre à chaque artiste de son interaction avec le public qui se retrouve alors, (malgré lui) au cœur du dispositif créatif.

Par un choix d’œuvres judicieux et une mise en espace des plus intelligentes, Marianne Lanavère (commissaire et directrice du CIAP) et Sébastien Faucon (commissaire et responsable des collections arts plastiques au CNAP) invitent à la prise de temps et à l’engagement. À l’image de Fieldwork, une œuvre réalisée par Lois Weinberger en 2010 et présentée dans l’exposition, l’exposition crée sa propre cartographie, dans laquelle le spectateur / acteur est invité à se déplacer d’espace en espace, de ville en ville et à prendre part aux œuvres (ou non). Dès lors, le corps devient un corps social et politique, tout comme il devient un corps artistique. Un procédé par lequel les commissaires parviennent à perturber le spectateur dans sa position de consommateur d’exposition qui est traditionnellement habitué à déambuler nonchalamment entre les œuvres. En activant les différentes œuvres qui se présentent à lui durant son parcours, en s’asseyant sur une chaise pour lire un livre, en se saisissant d’une affiche ou en regardant chacune des vidéos, le spectateur devient acteur de l’exposition. En cela, Transhumance, le titre de l’exposition, prend tout son sens. Outre le fait que l’exposition se passe en été, dans un centre d’art défendant les notions liées au paysage ainsi que dans différents espaces se trouvant à proximité du centre d’art, il est également possible de dire que la transhumance se rapporte ici à la volonté des commissaires de demander au spectateur d’opérer un déplacement intellectuel, une dérive mentale comme physique.

Texte Alex Chevalier, Transhumance, septembre 2017 © 2017 Point contemporain

 

Infos pratiques

TRANSHUMANCE, Une exposition-parcours d’œuvres du Centre National des Arts Plastiques au pays de Vassivière
Du 25 juin au 5 novembre 2017

Commissaires : Sébastien Faucon et Marianne Lanavère

« Transhumance » est une exposition-parcours composée d’oeuvres de la collection du Centre national des arts plastiques (Cnap) dans l’espace public. Le projet s’étend du bâtiment du centre d’art et son Bois de sculptures sur l’île de Vassivière à six communes rurales avoisinantes (Beaumont-du-Lac, Gentioux-Pigerolles, La Villedieu, Nedde, Peyrat-le-Château, Saint-Amand-le-Petit) jusqu’à Radio Vassivière.

PARCOURS D’OEUVRES DU CNAP DANS LES COMMUNES DU LAC DE VASSIVIÈRE
À Beaumont-du-Lac, Gentioux-Pigerolles, La Villedieu, Nedde, Peyrat-le-Château et Saint-Amand-le-Petit.

Oeuvres en extérieur, en accès libre jusqu’au 5 novembre

Oeuvres de Hicham Berrada, Olivier Cadiot, Michael Dans, Edith Dekyndt, Mona Hatoum, Vera Molnar, Jean-Michel Othoniel, Anne de Sterk et Lois Weinberger.

EXPOSITION D’OEUVRES DU CNAP AU CENTRE D’ART DE VASSIVIÈRE
Du mardi au dimanche et jours fériés : 14h-18h

Oeuvres de Siah Armajani, Maja Bajevic, Patrick Bernier et Olive Martin, Simon Boudvin, Luis Camnitzer, Gilles Clément, Pierre Coulibeuf, Yona Friedman, Dora Garcia, Felix Gonzalez-Torres, Marie-Ange Guilleminot, Martin Le Chevallier, Enzo Mari, Roman Ondák, Dominique Petitgand*, Roman Signer, Georges Tony Stoll* et Lois Weinberger.

*oeuvres visibles en extérieur

COMMANDES DU CENTRE NATIONAL DES ARTS PLASTIQUES ACTIVÉES POUR LA PREMIÈRE FOIS À VASSIVIÈRE
Oeuvres en extérieur sur l’île de Vassivière, en accès libre

Liliana Motta, Reto Pulfer.

SUR RADIO VASSIVIÈRE
Sur 88.6 FM (Royère de Vassivière) et 92.3 FM (Ussel), chaque jour à 22h une oeuvre sonore issue des commandes du Cnap pour l’Atelier de création radiophonique de France Culture

OEuvres de Pierre Alferi, Laurie Anderson, Biosphère, Boris Charmatz, Edith Dekyndt, Aurélie Dubois, Philippe Katerine et Pierre Bondu, Jonas Mekas, Robert Milin, Melik Ohanian, Lee Ranaldo et Leah Singer, Simon Ripoll-Hurier, Anne de Sterk, Chloé Thévenin, Georges Tony Stoll, Véronique Verstraete, Lawrence Weiner.

Centre international d’art et du paysage
Île de Vassivière
87120 Beaumont-du-Lac

www.ciapiledevassiviere.com

 

Martin Le Chevallier, Félicité, 2002. Vidéo interactive, couleur, son, 35 min (FNAC 02-341). En dépôt au musée d’Art contemporain, Lyon.
Martin Le Chevallier,
Félicité, 2002. Vidéo interactive, couleur, son, 35 min (FNAC 02-341). En dépôt au musée d’Art contemporain, Lyon.

 

Patrick Bernier et Olive Martin, Chambre d’enregistrement textile, 2012-2013 Coton teint tissé, acier galvanisé, bois, acier, vidéo couleur, son, 19 min 19 s en boucle (FNAC 2016-0153 [1 à 49]).
Patrick Bernier et Olive Martin, Chambre d’enregistrement textile, 2012-2013. Coton teint tissé, acier galvanisé, bois, acier, vidéo couleur, son, 19 min 19 s en boucle (FNAC 2016-0153 [1 à 49]).
Untitled (Himmler, Hate, Hole, Helms), 1990 © The Felix Gonzalez-Torres Foundation/ Cnap/ photo: Aurélien Mole
Untitled (Himmler, Hate, Hole, Helms), 1990 © The Felix Gonzalez-Torres Foundation/ Cnap/ photo: Aurélien Mole

 

Lois Weinberger, Fieldwork, 2010. Marqueur à l’huile sur coton imprégné (FNAC 2013-0566).
Lois Weinberger,
Fieldwork, 2010.
Marqueur à l’huile sur coton imprégné (FNAC 2013-0566).

 

Dora Garcia, Instant narrative, 2006-2008. Coll. Centre national des arts plastiques.© Dora Garcia / CNAP. Photo: Galerie Michel Rein
Dora Garcia, Instant narrative, 2006-2008. Coll. Centre national des arts plastiques. © Dora Garcia / CNAP. Photo: Galerie Michel Rein

 

Siah Armajani, Sacco and Vanzetti Reading Room n°4 (détail), 1994. FNAC 95301 (1 à 111) Œuvre installée dans la Nef du Centre d'art
Siah Armajani, Sacco and Vanzetti Reading Room n°4 (détail), 1994. FNAC 95301 (1 à 111) Œuvre installée dans la Nef du Centre d’art

 

 

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