DEBBY BARTHOUX

DEBBY BARTHOUX

Anna et empreintes, 2019. Peinture acrylique sur toile, 145 cm x 100 cm

PORTRAIT D’ARTISTE / DEBBY BARTHOUX

Debby Barthoux collecte, archive, classe, certains instants et tous ces petits signes qui jalonnent nos vies et qui sont voués à disparaître. Elle porte une attention particulière, comme nombre d’artistes de sa génération, « aux apports de l’archéologie, à ses méthodes, à sa philosophie. » 1  Une manière d’engager les « objets humains et matériels » 2 mais aussi, dans un rapport plus large, lequotidien et avec lui les souvenirs, les moments plus ou moins importants, les conversations, dans une lutte contre l’effacement qui, dans nos sociétés contemporaines, frappe les éléments des plus insignifiants, aux architectures ou aux individus, jusqu’à leur mémoire. Dans une société toujours plus hygiéniste, le renouvellement incessant des matériaux, le « rhabillage » ou pelliculage des objets font qu’aujourd’hui leur surface ne garde plus aucune trace de leur l’usage ni de ceux qui les ont manipulés. N’ayant plus de mémoire, aucune histoire ne peut s’imprimer en eux. Plastiques, inox, synthétiques, n’offrent, à la différence du bois, de l’acier ou des textiles naturels, aucune prise à la mémoire de la routine quotidienne, à sa mélancolie. Or femmes et hommes écrivent leur « vie minuscule » pour reprendre les mots de Pierre Michon, à partir de cet infra ordinaire qui constitue leur existence.

Par un travail qui associe peinture, sérigraphie et collage à travers des motifs qui rappellent des espaces physiques et des matériaux, Debby Barthoux engage un rapport au temps comme repensé, soumis à une nouvelle durée, celle de la lecture, de la contemplation. Elle met à plat ce temps « hétérochronique » et cet espace « hétérogène », symptôme du multiple qui est le « régime courant du visible » 3 : temps de l’atelier, de l’internet, de l’information, du livre, de l’oeuvre, et temps des matériaux, de ces formes toujours renouvelées. Portraits, photographies, poésies, ainsi que des oeuvres issues d’une « reproductibilité mécanique » telles que la sérigraphie, la gravure ou l’impression laser, constituent des séries qui lui permettent, nous dit-elle, « comme un photographe de capter des instants ». Contenant de multiples informations, mi-peinture mi-image, ses œuvres souvent de grand format peuvent être considérées comme faisant « archive ». Relevant d’une construction complexe, leur lecture demande de l’attention. En témoigne l’ensemble des Surface et fragments de sentiments ou Deux histoires en affiches (2017) qui mêlent parties de corps, trames, espaces peints et sérigraphies, collages, dans un espace ramené dans le présent du premier plan. Ce n’est pas tant l’hybridation des formes et des matériaux, la mise en scène d’un certain matérialisme que recherche Debby Barthoux mais plutôt la volonté de fixer celles déjà existantes et de nous inscrire dans leur espace et temporalité.

Un positionnement en forme d’insoumission, qui relate bien ce que nous pouvons éprouver car pour citer Gérard Genette « […] l’homme d’aujourd’hui éprouve sa durée comme une « angoisse », son intériorité comme une hantise ou une nausée; livré à l’ « absurde » et au déchirement, il se rassure en projetant sa pensée sur les choses, en construisant des plans et des figures qui empruntent à l’espace des géomètres un peu de son assise et de sa stabilité. » 4 Re spatialiser le temps en le redessinant, en redéfinissant sa trame, son rythme, est une des composantes du travail de l’artiste qui dans ces œuvres reconstruit un espace, une architecture. Trouver cette trame unique est un enjeu certain, car elle a forcément un rapport avec quelque chose de beaucoup plus vaste. Un rapport que l’on retrouve dans sa proposition pour la rubrique Chroniques d’ateliers composée d’un portrait accompagné d’un poème souvenir d’une conversation (extrait) :

l’espace
raisonnant dans l’ombre                                                                              quelle ombre 
raisonnant dans l’ombre
Dans l’espace vide

par l’oubli
d’être le plus rempli
des espaces

Pour mimesis*, Debby Barthoux a été sensible à l’histoire des deux lieux d’exposition, à leur mémoire, aux traces du temps qui corrompent les murs du Réservoir ou au contraire magnifientl’espace de la Chapelle du Musée des Augustins. Elle a eu cette nécessité d’en célébrer l’intériorité, cette intériorité que Kandinsky oppose au matérialisme qui recèle « les germes du désespoir, de l’incrédulité, de l’absurde et de l’inutile. » 5 L’artiste a travaillé sur cette matière très épaisse composée de nombreuses couches pour en faire une peau, une image sensible, une « matière sans matières », qui relate cet infra ordinaire. « J’ai utilisé le lieu comme une banque d’images géante prenant beaucoup de photos pour produire des sérigraphies. » nous dit-elle. Elle a fait de la toile une zone d’archivage, où pouvaient être rassemblées toutes les caractéristiques qui en font l’identité. Un travail qui passe par la recherche d’éléments marquants, une mosaïque, une texture,… qui expliquent la fonction du lieu, qui en définissent précisément la mémoire. Les parements en mosaïque sont très présents au Réservoir, ils en décrivent la fonction, celle d’ancien château d’eau du quartier de la Côte Pavée. L’artiste a reproduit avec une impression laser ce motif de carrelage avant de le coller sur la toile. Des oeuvres qui relatent les différences de vieillissement des murs plus ou moins en proie à l’humidité et qui nous replacent ainsi dans leur cycle de vie.

Elle ajoute à cette mémoire photographique (sérigraphie et gravure) des rehauts de peinture, des motifs peints avec cette particularité qu’’ils sont représentés à plat, mis au niveau de la mémoire. Dans le ton presque blanc de la toile, la gouttière rouge, vient placer une forme dynamique, créant dans la « construction empirique un monde où il y aurait «  du « jeu » entre les pièces d’un mécanisme »6. Un jeu qui rend possible son dépassement, l’accession au conscient et à l’inconscient et pour filer cette métaphore du « négatif » de Georges Didi-Huberman, de la « déchirure » de Gérard Genette, la rencontre avec un envers du présent, la nuit de l’image. De même, les peintures I don’t need you, le soleil se couche (2017), Anna et empreintes (2019), pour ne citer qu’elles, évoquent le sommeil et avec lui le travail de l’image par l’inconscient, la résurgence incontrôlée du passé. Il ne s’agit pas de réanimer artificiellement l’instant mais de le fixer et de « montrer comment cela a été ». Le passé est ainsi replacé dans un présent élargi, celui de la pause, de la rêverie, de la poésie, du sommeil ou du portrait comme dans les toiles Panneau recouvert de rayure (2017) et Laura (2019). 

Texte Daniel Guionnet, relecture Valérie Toubas © 2019 Point contemporain

  1. Maurice Fréchuret, préface à Méta-archéologie, catalogue d’exposition de Florian Schönerstedt, Musée d’archéologie de Nice/Cimiez, 2019, p. 6. 
  2. Dr Michael Balint, Les Voies de la régression, coll. Sciences de l’homme , Payot, Paris, p. 11 et suivantes
  3. Nicolas Bourriaud, L’Exforme, Édition du PUF, p. 79 et suivantes
  4. Gérard Genette, Espace et langage, Figures I, coll. Points, Editions duSeuil, p. 101.
  5. Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, coll. Folio/Essais n°72, Éditions Denoël, p. 52.
  6. Georges Didi-Huberman, Devant l’image, Chap. L’image comme déchirure, p. 174
Laura, 2019 Peinture acrylique sur toile, 145cm x 100cm
Laura, 2019. Peinture acrylique sur toile, 145cm x 100cm

Debby Barthoux, Surface et fragments de sentiments ou Deux histoires en affiches, 2017.
Acrylique sur toile, impression laser, sérigraphie, collage, 170cm x 100cm

Debby Barthoux, I don’t need you, le soleil se couche, 2017. Peinture acrylique sur toile, 190m x 130cm
Debby Barthoux, I don’t need you, le soleil se couche, 2017. Peinture acrylique sur toile, 190m x 130cm

Debby Barthoux, Matière archivée, 2019.
Sérigraphie, peinture acrylique sur toile, 200x145cm

A LIRE SUR PRATIQUES CRITIQUES, LA CHRONIQUE D’ATELIER DE DEBBY BARTHOUX